Les Occidents de Frédéric Martel ou comment rallumer le feu sacré de la démocratie libérale
Pour Frédéric Martel, auteur de l'ouvrage polémique Occidents, l’idéalisme anti-occidental cache surtout de misérables intérêts personnels : appât du gain, désir de domination, de jouissance sexuelle, etc. Martel est foncièrement individualiste. Soit on assume l’individualisme général avec l’État de droit pluraliste, et alors on favorise l’intérêt général. On ne peut dépasser l’égoïsme individuel qu’en l’assumant franchement. Soit on rejette la démocratie pour faire passer l’intérêt privé avant l’intérêt général. Il faudra alors recouvrir l’intérêt privé de grandes causes, soit la nation, le communisme ou une religion.
Ce texte est paru d'abord sur le blogue de George-Rémy Fortin.

L’ouvrage Occidents, de Frédéric Martel, soulève bien des discussions. Sorti en France en avril 2026 et en mai au Québec, cet essai est, selon son auteur, une « enquête de terrain » sur les ennemis de l’Occident. Pour Martel, les ennemis de l’Occident ne sont pas les civilisations non occidentales, mais plutôt ceux de la démocratie et des droits individuels. Ces ennemis se partagent en « Occident - », l’extrême gauche qui veut liquider l’héritage de l’Occident, et en « Occident + », l’extrême droite qui idéalise cet héritage. Ce volumineux ouvrage s’accompagne de sources si abondantes qu’elles se trouvent non dans le livre, mais sur un site Internet qui fait des centaines de pages, très détaillées [1].
Martel est un spécialiste du soft power. Cet homme aux multiples talents est journaliste, mais aussi écrivain et sociologue. Il est professeur à l’université des Arts de Zurich et animateur à de radio à France Culture. Surtout, il a soulevé maintes polémiques, notamment par une enquête sur Sarkozy à propos de la gestion des fonds de la Fondation Carla-Bruni-Sarkozy, ou encore par un essai choc sur l’homosexualité au Vatican (Sodoma). Son léger accent du sud de la France est celui d’un fils d’agriculteur. Il a travaillé pour l’ambassade de France en Roumanie, où il a assisté à la chute de Ceausescu, et ensuite pour divers personnages politiques socialistes. Il a notamment été conseillé de Michel Rocard. Il est un militant de longue date de la cause gaie, à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages. Enfin, ce qui ressort surtout dans son ouvrage Occidents est sa vie de globe-trotter qui parcourt le monde depuis des décennies, rencontrant un nombre incalculable de personnages influents.
Les ennemis
Occidents est le résultat de centaines d’entrevues avec « les ennemis de l’Occident. » L’auteur parle tantôt de dialogue avec eux, tantôt d’infiltration. On y rencontre d’abord, dans le Prologue, un ennemi de l’Occident qui se prétend plutôt un amoureux de celui-ci. Il s’agit de Steve Banon, figure importante du mouvement MAGA. Banon se présente comme un Occidental qui veut sauver sa civilisation du déclin causé par le « fascisme libéral. » Pour Martel, au contraire, le libéralisme est ce qui définit l’Occident. On rencontre ensuite Alexandre Douguine, penseur russe d’extrême droite, qui a théorisé dans les années 90 le rapprochement de la Russie avec la Chine, en vue de remplacer la multipolarité à « l’impérialisme occidental. »
Suivent de nombreux intellectuels chinois pro-Xi Jinping, notamment Zhang Weiwei, directeur du China Institute, Zhou Xiaoping et Bai Tongdong. Zhang Weiwei, par exemple, soutient que la Chine n’est pas une nation, mais une civilisation, et il se sert de la thèse du choc des civilisations de Huntington pour faire valoir l’irréductibilité de la démocratie et de l’État de droit chinois aux principes occidentaux. Tous reprennent la thèse des « caractéristiques chinoises » de Deng Xiaoping, qui justifie notamment que le pouvoir exécutif puisse à sa discrétion prendre des décisions contraires aux lois dans le but de protéger l’intérêt supérieur de la Chine. Ces critiques de l’universalisme occidental voient dans la Chine à la fois un défenseur des souverainetés nationales et un nouveau guide pour le monde entier. À la démocratie occidentale fondée sur la souveraineté populaire et les élections, Xi Jinping oppose l’idéal d’une « démocratie qui marche », démocratie chinoise fondée sur la sélection, par le Parti communiste, des représentants les plus compétents et les plus honnêtes.

Il serait impossible de rapporter ici l’ensemble des entrevues de Martel, tant est grand nombre d’« ennemis » rencontrés. Mentionnons en rafale Pierre Abi Saab, un chrétien libanais qui se vante d’être « laïc, progai et pro-Hezbollah », Mohamed Meshmesh, porte-parole du Hamas à Gaza, Andrés Izarra, propagandiste de Chavez, Elias Jabbour, intellectuel brésilien qui a été conseillé de Dilma Rousseff, William Shoki, journaliste militant sud-africain panafricaniste et communiste, de même que trois influenceurs africains, Kemi Seba, Nathalie Yamb et Justin Tagouh (le premier est Béninois, les deux autres sont Camerounais) qui critiquent l’OTAN, l’« Occident collectif », l’Europe, et, précise Martel « surtout la France. »
Pour Martel, ces personnages très différents les uns des autres ont en commun un rejet de la démocratie et des droits de l’homme. Ils critiquent en général l’hypocrisie supposée des principes libéraux. Ils ont aussi en commun de défendre des positions complexes qui amalgament plusieurs causes. L’expression « de bric de broc » revient constamment chez le narrateur, qui considère ces synthèses essentiellement confuses et incohérentes. En fait, le rejet de l’Occident serait la seule ligne de pensée claire de chacun d’eux.
Les amis
Bien que le titre ne le laisse pas deviner, une partie significative du livre est consacré aux amis de l’Occident. Joshua Wong est le plus important d’entre eux. Le livre lui est d’ailleurs dédié. Wong est un jeune gamer de Hong Kong. Il est en faveur du féminisme, des droits LGTBQ et de l’écologie. Il fut le meneur du « Umbrella Movement » (Mouvement des parapluies) de Hong Kong, en 2014, mouvement « artistique et pacifique » qui a entre autres réalisé un « Lennon Wall » où de jeunes militants inscrivaient des messages exprimant leur désir de démocratie et de droits humains. Malheureusement, Wong est aujourd’hui en prison.
À New York, Martel discute avec Gary Kasparov célèbre opposant à Poutine, ainsi qu’avec Andrei Kozyrev, ministre des Affaires étrangères de Boris Eltsine de 1990 à 1996. Tous deux sont personnellement menacés par Poutine, qu’ils présentent comme un dirigeant obsédé par une seule chose : le pouvoir. La slavophilie, le christianisme orthodoxe ne seraient pour lui que des instruments au service de la lutte contre la démocratie et l’Otan, non des convictions véritables.
Parmi les amis de la démocratie auxquels Martel est visiblement attaché, mentionnons Antonio Rodiles jeune artiste queer cubain, producteur de punk rock anticastriste qui fait régulièrement des séjours en prison. Très émouvante est la rencontre avec Lokman Slim, éditeur et organisateur d’un centre culturel à Beyrouth, le Hangar, au cœur d’un bastion du Hezbollah, centre culturel « séculariste » qui organisait des dialogues libres entre libanais de religions et de cultures multiples. Lokman Slim, qui faisait l’objet de critiques violentes sur les réseaux sociaux de la part de Pierre Abi Saad, fut assassiné en 2021. Ajoutons Edwin Cameron, juge sud-africain, partisan de Mandela dès 1979, « ouvertement gai », comme le précise avec emphase Martel, qui explique comment l’ANC a d’abord promu la démocratie et les droits humains pour ensuite dériver, après Mandela, vers la corruption et l’abus de pouvoir. Encore une fois, la critique de l’Occident libéral, en partie justifiée, aurait été instrumentalisée par des dirigeants comme Thabo Mbeki et Jacob Zuma pour renforcer leur autorité.
Au nombre des amis de la démocratie libérale qu’on trouve dans le livre, il faut compter l’importante équipe qui travaille pour Martel. On y trouve, par exemple, Jospin Junior Mounchigam Mounchili, jeune juriste libéral et démocrate camerounais. Tout au long de l’ouvrage, Martel se réfère à ses « researchers », comme il aime le dire, dont l’aide est nécessaire à cause de la quantité d’information à rassembler et analyser pour son enquête, mais aussi et surtout pour leur connaissance des langues et cultures diverses, par exemple le Russe ou le Mandarin. Martel peut ainsi accéder à de l’information de première main sur certains discours peu connus des Occidentaux. Des statisticiens que Martel considère comme dignes de confiance par leur rigueur compte au nombre des amis non par leur engagement, mais pas leur objectivité, par exemple Hubert Escaith (ancien directeur des statistiques à l’OMC) et Kamal Hamdan (économiste libanais qui dirige un institut de statistique). Pour Martel, l’information rigoureuse est le nerf de la guerre pour un soft power démocratique.
Décoloniser la décolonisation
Rétablir les faits est le fondement de l’une des tactiques de Martel, qui est de démasquer les faux héros. Une bonne partie du livre consiste à établir les faits, pour réfuter les discours anti-occidentaux. Tantôt, il s’agit de montrer les mensonges des discours anti-occidentaux : les fausses promesses, les contradictions. Nasser, héros du nationalisme arabe, serait en fait un tortionnaire et un colonialiste. Castro et Che Guevara, des leaders autoritaires et sanguinaires. Tantôt, il s’agit de montrer l’égoïsme travesti en idéalisme. Poutine et Castro, riches à milliards, qui se consacre plutôt à leur profit personnel qu’aux causes qu’ils prétendent incarner.
Martel accuse Franz Fanon d’avoir été au courant des assassinats politiques au sein du FLN, assassinats qu’il aurait feint d’ignorer pour défendre la cause nationale algérienne à laquelle il croyait tant. Toujours selon Martel, Fanon lui-même était sur la liste du FLN des individus à éliminer. Son décès à un jeune âge pour cause de leucémie a empêché que l’on sache ce qui lui serait arrivé en Algérie ou ailleurs. Il reste que, selon Martel, Fanon prônait une violence inhumaine, au nom de l’anticolonialisme, violence qui a effectivement fait de nombreuses victimes. Edward Saïd, intellectuel décolonial très influent, est aussi fortement critiqué par Martel, qui le présente comme un intellectuel américain habitué à une vie de luxe et ne parlant pas l’arabe, la langue des gens qu’il prétendait défendre. G. G. Marquez, ami de Fidel Castro et Gramsci passent aussi à la moulinette de Martel.
Un passage intéressant du livre concerne Jean-Luc Mélanchon, dont Martel révèle qu’il aurait été financé par le gouvernement Chavez. Ce dernier aurait aussi financé le Monde diplomatique, de même que le parti Podemos en Espagne et le Mouvement 5 étoiles en Italie. Le populisme antisystème et l’anti-américanisme primaire vont de pair, selon Martel. Pour lui, la démocratie libérale doit apprendre à se défendre contre ses ennemis extérieurs, mais aussi intérieurs.
De façon générale, pour Martel, l’idéalisme anti-occidental cache surtout de misérables intérêts personnels : appât du gain, désir de domination, de jouissance sexuelle, etc. Martel est foncièrement individualiste. Soit on assume l’individualisme général avec l’État de droit pluraliste, et alors on favorise l’intérêt général. On ne peut dépasser l’égoïsme individuel qu’en l’assumant franchement. Soit on rejette la démocratie pour faire passer l’intérêt privé avant l’intérêt général. Il faudra alors recouvrir l’intérêt privé de grandes causes, soit la nation, le communisme ou une religion.
L’argumentation de Martel ne s’oppose pas au discours décolonial. Selon lui, la critique du colonialisme sous toutes ses formes, à commencer par le colonialisme occidental, est nécessaire. Le procédé de Martel consiste à appliquer le même traitement aux ennemis de l’occident. Son discours critique sur les héros de la gauche procède d’une « décolonisation de la décolonisation ». Il ne s’agit pas d’une formule rhétorique vide, puisque Martel démontre très bien comment des États autoritaires instrumentalisent le discours décolonial afin de déstabiliser les démocraties et d’augmenter leur puissance.
Raviver le feu sacré
La division en « ennemis » et « amis » de l’Occident donne au livre de Martel un accent « schmittien. » Rappelons que Carl Schmitt est le philosophe et juriste nazi qui définissait la politique comme l’art de distinguer les ennemis et les amis. Le dispositif ami/ennemi de Martel vise clairement à mobiliser les démocrates occidentaux à la défense de leurs principes.
Tout le problème de la démocratie libérale est de soulever les passions, de susciter un certain idéalisme. J’en profite ici pour citer Jean-Jacques Rousseau, qui résume avec son génie littéraire inimitable l’importance des émotions en politique:
« Il n’y a que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage : la froide raison n’a jamais rien fait d’illustre, et l’on ne triomphe des passions qu’en l’opposant l’une à l’autre. » (Partie IV, Lettre XII[2])
Martel tente d’enflammer les âmes démocrates non seulement en nous communicant ce qu’on ressent dans la proximité d’un antisémite russe, d’un léniniste chinois ou d’un islamiste du Moyen-Orient, mais en nous donnant l’impression de l’encerclement : de Pékin, à Moscou, à Beyrouth, à Bogota, à Yaoundé, en passant par Washington (!?), les ennemis de la démocratie s’affairent à promouvoir des discours antidémocratiques.
Martel tente de raviver le feu sacré de la démocratie en nous donnant le sentiment de l’encerclement. Les régimes et les idéologies antidémocratiques sont ligués entre eux, partout sur la planète. L’une des thèses qui traverse le livre est que les divers courants anti-occidentaux s’allient les uns aux autres, voire se métamorphosent les uns dans les autres. On passe ainsi du communisme chinois et cubain, à l’islamisme du Hamas et du Hezbollah et au néofascisme MAGA et russe, entre autres. C’est dire qu’il n’y a pour Martel pas d’autres cadres de pensée légitime que la démocratie libérale. Les cadres de pensée non occidentaux ont tous, pour Martel, comme motivation principale le rejet de la démocratie libérale occidentale. De plus, ils proviennent en dernière analyse d’Occident, principalement du marxisme. L’Occident est, pour Martel, le centre du monde.
Martel fournit une pléthore d’arguments factuels pour démolir les faux héros de l’extrême gauche. Ceux-ci sont fondés en majorité sur une documentation très riche, non sur ses entrevues ou ses propres enquêtes. Critiquer des figures historiques comme Che Guevara ou Nasser est une chose, prendre en compte les critiques actuels envers l’Occident en est une autre. C’est à cela que devraient servir les entrevues de Martel et c’est en cela que consiste l’originalité de son propos. Or, il est manifeste que les dialogues de Martel avec les ennemis de la démocratie ne vont pas très en profondeur. La plupart d’entre eux sont très courts. Assez rapidement, certains interlocuteurs sont qualifiés de « malades » ou encore de « criminels ». En définitive, une bonne partie du livre consiste à montrer qu’ils se fondent sur des mensonges, autant par une réécriture de l’histoire que par la falsification de statistiques officielles.
Martel évoque de façon trop superficielle des critiques de l’Occident qui sont fondées sur des faits et qui exigent réflexion et dialogue, notamment les critiques de certains Africains envers le franc CFA ou la Banque mondiale. Martel évacue ces questions par une entrevue avec un économiste français qui règle les choses en quelques lignes à peine. Bien sûr, les influenceurs qui mènent des diatribes anti-occidentales ne sont pas de bons interlocuteurs. Pourquoi ne pas avoir donné la parole à des intellectuels africains critiques de l’Occident plus crédibles? Il y a un côté sensationnaliste dans le livre de Martel qui en fait un plaisir à lire et à critiquer! À tout le moins, on peut espérer que l’ouvrage suscite des débats plus riches que les dialogues de Martel avec des gens qu’il méprise.
Martel prend une position en quelque sorte macroniste, dans la mesure où la seule position valable, entre l’Occident plus et l’Occident moins est l’Occident de base, qui devient un extrême centre. Comme Macron, Martel tend à promouvoir sa position surtout par le rejet de l’extrême gauche et de l’extrême droite, auxquelles la démocratie libérale est la seule alternative. La chute du macronisme en France et la montée de l’extrême droite et de l’être-gauche laisse pourtant penser que le centre démocratique ne peut pas se revitaliser en se posant comme la seule alternative d’un dilemme. Cette stratégie revient à proposer aux électeurs un statu quo dont bon nombre d’entre eux ne veulent plus.
Des valeurs universelles?
L’opposition entre la démocratie libérale et l’autoritarisme en est une, pour Martel, entre l’universel (les droits humains) et le particulier (les intérêts privés des dictateurs et des idéologies). Martel évoque des tentatives de penser des droits humains autrement que ne le fait l’Occident, en Chine, dans le monde musulman ou en Afrique. Ces tentatives sont-elles forcément vouées à l’échec ou à l’hypocrisie, comme il le soutient? La question des droits humains est la plus fondamentale, pour Martel, parce que ceux-ci sont fondés sur des valeurs universelles. Il accorde une grande importance aux données du World Value Survey à ce sujet. Des entretiens avec des militants prodémocratie en Asie, un intellectuel japonais, Nobukatsu Kanehara, qui fut conseillé de Shinzō Abe, confirment selon lui cette thèse. Surtout, l’afflux de migrants vers les pays démocratiques démontre selon Martel le désir universel de liberté individuelle.
Ces arguments ont un poids certain. Toutefois, la thèse des valeurs individualistes universelles, du moins dans une version sans nuance, se butte au temps long. La Chine a inventé l’État bureaucratique il y a des milliers d’années. Le mode de gouvernement qu’elle a inventé, ses philosophies politiques ne sont ni pour ni contre l’Occident, elles sont tout simplement autres. L’Occident lui-même n’a pas toujours été libéral et démocratique. Comment croire à l’universalité de valeurs historiquement déterminées?
Cette universalité, si on la soutenir malgré tout, ne peut être considérée comme une donnée historique invariable, mais plutôt comme un ensemble de principes qui convergent vers certains idéaux abstraits, tout en étant actualisés de multiples façons dans des contextes différents. Cela suppose des espaces publics de discours, des institutions, une éducation, etc. Des valeurs ne peuvent se perpétuer et se transmettre que si on en prend les moyens concrets. Cela inclut en premier lieu l’éducation.
Il s’agit tout autant de la pédagogie de masse de ces valeurs, que de leur constante remise en question et revitalisation par les intellectuels. Or, il me semble que l’université est devenue un champ de bataille pour des guerres culturelles qui n’aboutissent pas à des synthèses ou à des compromis, mais à une polarisation stérile. Les courants intellectuels qui continuent de s’inspirer des figures que Martel déboulonne, que ce soit Fanon ou Saïd, sont actuellement combattus par le gouvernement Trump. L’Occident –, avec sa culture de l’annulation, et l’Occident +, qui a recours à l’autoritarisme de l’État, se livrent ainsi un combat dont la liberté académique est la principale victime.
Si Martel aborde le soft power intellectuel des ennemis de l’Occident, le soft power de ce dernier semble se résumer pour lui au divertissement, surtout en anglais. Quels penseurs libéraux peuvent-ils raviver la flamme de la démocratie? Martel ne nous le dit pas. Les valeurs universelles qu’il invoque sans cesse relèvent pour lui de l’évidence et ont à peine besoin d’être nommées. Le feu sacré des valeurs demande pourtant du combustible intellectuel, un souffle philosophique, bref une alimentation constante. C’est là le principal et c’est ce qui manque à l’ouvrage de Martel.
Si les nations sont le produit du « monopole de l’éducation légitime », pour reprendre la formule d’Ernest Gellner, cela signifie que les valeurs démocratiques ne peuvent exister sans être promues par des systèmes d’éducation fondés sur une volonté démocratique résolue. L’insuffisance du soft power occidental à entretenir et diffuser des valeurs démocratiques est d’ailleurs évidente lorsqu’on prête attention à ceux qui en sont les maîtres. L’éléphant dans la pièce est le fait que les rois du soft power sont toujours les Américains. Le quasi-monopole américain sur le monde numérique devrait être combattu pour faire place à une véritable diversité culturelle. Chaque nation doit pouvoir promouvoir ses artistes, ses intellectuels, etc.
C’est peu dire que le soft power américain laisse dans l’ombre ceux qui, partout dans le monde, luttent pour les droits humains. Les héros de la démocratie de Hong Kong, Cuba, d’Afrique ou du Moyen-Orient, prouvent pour Martel l’universalité des valeurs démocratiques, pourtant son livre les présente plutôt comme les martyrs d’une tragédie que comme des héros victorieux. Quel est leur rôle historique? Faire progresser la démocratie dans leurs pays respectifs? Mais l’Occident en fait très peu fait pour les aider. S’agit-il d’inspirer, par le spectacle de leur martyr, les démocrates occidentaux? Le soft power qui devrait nous faire vibrer pour eux, avec eux, est bien faible. Ils sont très peu connus en Occident.
Martel croit-il que son livre puisse contribuer à renverser la situation? Mentionnons au passage que Martel reçoit chaque semaine, à son émission Soft Power, sur France Culture, des dirigeants de grandes compagnies du divertissement numérique tel que Netflix France. Il serait intéressant qu’il leur demande pourquoi des militants de la démocratie comme Joshua Wong, Lockman Slim ou Antonio Rodiles n’inspirent pas les « créateurs de contenu » qui alimentent les géants du numérique. Pourquoi les très progressistes Hollywood et Silicon Valley ne promeuvent-elles pas la démocratie libérale dans le monde, mais plutôt une culture hédoniste qui vise le plus bas dénominateur commun, quand ce n’est pas, avec les réseaux sociaux, des passions politiques primaires et agressives? Le colonialisme le plus urgent à critiquer et combattre est sans contredit celui des oligarques du numérique.
Le 4e Occident et le dialogue international
À l’Occident + (extrême droite), l’Occident – (extrême gauche), et « l’Occident ni plus ni moins », l’Occident de base (les principes de la démocratie libérale), il faut selon moi ajouter l’Occident réel, c’est-à-dire l’histoire effective des démocraties libérales : non leurs valeurs, leurs principes, mais leurs actes. Bien sûr, c’est là que le bât blesse. L’Occident historique n’a pas toujours été fidèle à ses principes démocratiques. Martel le reconnaît et pense qu’on peut revitaliser les convictions démocratiques en menant de concert une décolonisation de l’Occident et une « décolonisation de la décolonisation ». Cette extension de la critique qu’il soutient est son point fort. Il s’agit de faire preuve de cohérence en critiquant toute dictature, tout conflit d’intérêts. Mais cela ne peut pas suffire. L’Occident s’est toujours conçu comme un projet universaliste. Il ne peut pas se braquer contre tout ce qui n’est pas lui.
Si tout colonialisme est rejeté, incluant notamment le projet néoconservateur de propagation de la démocratie dans le monde par la guerre, il faut à tout prix un projet démocratique universaliste pacifique et respectueux des différences culturelles. De toute évidence, ce projet doit se fonder sur l’aide humanitaire, la promotion de la paix, soit sur les principes humanistes les plus évidents et fondamentaux. Or, l’Occident démocratique (France, Royaume-Uni, Japon, Australie, etc.) est de moins en moins capable d’agir sur la scène internationale, soit par manque de moyens, soit par manque de courage. Comment peut-il ajuster ses actions et ses principes si sa capacité d’action diminue? Comment peut-il avoir la force de défendre des principes humains dans le monde, par exemple pour défendre les Palestiniens contre les exactions de l’armée israélienne, si son influence économique et militaire est en régression?
Si l’histoire concrète des nations occidentales doit être prise en compte, il en va évidemment de même pour les autres nations. Le rejet de l’Occident est-il vraiment tout ce qui tient ensemble les diverses positions et valeurs soutenues par ses critiques? Les intellectuels chinois, libanais, camerounais, etc., ne sont-ils pas engagés en faveur de traditions, d’intérêts collectifs? Même s’ils comportent une part parfois très grande d’imaginaire, les idéaux et les valeurs collectives reflètent tout de même des réalités communes. Le collectif n’est pas soluble dans l’individualisme. Il faut en tenir compte. Si le collectif ne se confond pas avec l’État, les États sont les représentants des nations dans le monde. Une question est ainsi laissée de côté par Martel : celle des intérêts nationaux. Tout se réduit, pour lui, à une dialectique entre des peuples comme sommes d’individus : il y a les États démocratiques qui assument cet individualisme et défendent les droits humains et les États tyranniques où des individus ont imposé leur intérêt privé au collectif en niant les droits humains. Cette dialectique de haute altitude laisse de côté un bon nombre de questions très concrètes, qui ne peuvent être discutées que sur le terrain de l’histoire et des relations entre nations.
Pour faire justice à Martel, cet aspect de la politique internationale est en partie abordé par des entrevues avec un certain nombre de figures relativement neutres. Ce sont des témoins, souvent impliqués dans le passé dans les affaires de leur État et maintenant jouissant de la sagesse que donne l’âge. Lakhdar Brahimi, ancien militant pour l’indépendance algérienne et ministre des Affaires étrangères du Gouvernement provisoire de la République algérienne dans les années 1950-1960, René Depestre, poète haïtien qui a côtoyé Castro, Mohamed Fayek, ancien ministre de Nasser, Amos Schocken, directeur de Haaretz, sont quelques-uns d’entre eux. Lakhdar Brahimi est sans doute le plus intéressant parmi ceux-ci. Ce qu’on y apprend sur la conférence de Bandung en Indonésie, en 1955, est du plus haut intérêt. On y apprend que la Chine a en réalité dirigé tout le processus selon un plan préconçu des mois à l’avance. Vu l’importance mondiale actuelle de la Chine, on comprend que les stratégies chinoises s’inscrivent dans le temps long. Cela montre aussi que l’Indonésie était à ce moment au cœur des relations internationales, position qui s’est peut-être renforcée depuis. Ces figures neutres nous sortent de la dialectique ami/ennemi et donnent une vision d’ensemble des rapports de forces internationaux. En effet, ces interlocuteurs ne sont pas forcément libéraux comme Martel, mais ils font preuve d’esprit critique et d’objectivité.
Tenir compte des réalités géopolitiques devrait permettre de réaliser qu’il n’y a aucune symétrie entre les États puissants et dominateurs, comme la Chine, la Russie ou encore les États du Golfe persique, d’un côté, et, de l’autre, les peuples d’Afrique, du Maghreb à l’Afrique noire, de même que la Palestine, le Liban, Cuba, etc. On ne peut pas mettre sur le même plan un militant qui défend la « tradition » d’une nation dominante, comme Steve Banon ou Zhou Xiaoping, et des influenceurs africains, palestiniens ou libanais. Cette remarque touche à la fois l’exigence de vérité historique, mais aussi les possibilités diplomatiques et stratégiques des différents États. Si on veut tenir à la fois au réalisme géopolitique et aux principes démocratiques universels, il faut chercher avec qui les nations démocratiques peuvent à la fois conclure des alliances d’intérêts et poursuive le processus de décolonisation qui, selon plusieurs, n’est pas terminé.
La rhétorique de l’ami et de l’ennemi de Martel, axée sur l’intégrité des principes libéraux, a pour résultat de voiler des convergences d’intérêts qui pourraient faire évoluer les choses graduellement. Pourquoi ne pas envisager, par exemple, que les discours antioccidentaux de certains influenceurs africains pourraient s’adoucir après avoir augmenté la coopération économique avec des démocraties libérales, plutôt que de faire du respect des principes libéraux une condition sine qua non de cette coopération? Martel ne dit pas explicitement qu’une démocratie doit refuser de coopérer économiquement avec un pays illibéral, mais ce qu’il faut bien appeler son intégrisme libéral n’est pas nouveau, et a toujours mené à ce genre de position. Cet intégrisme libéral ne mène pas au « fascisme », comme l’affirme de façon grotesque un Steve Banon, mais au contraire à un angélisme passif et à la rupture du dialogue avec des nations qui ont une autre conception des droits humains.
La nation est la réalité géographique et historique où se mélangent, pour le meilleur et pour le pire, les idéaux humains et les intérêts collectifs. Ceux-ci ne se réduisent pas, n’en déplaise à Martel, à une somme d’intérêts individuels détachés de l’histoire et de la culture. Il faut assumer la réalité historique des nations occidentales à la fois pour faire justice au besoin d’enracinement de leurs peuples et pour entreprendre un dialogue franc avec les nations non-occidentales. Ce dialogue ne peut pas être celui d’un « Occident collectif » et d’un « sud global », mais plutôt celui de diverses nations dont les bagages historiques et les intérêts actuels sont loin d’être homogènes.
Martel commence son ouvrage en raillant Steve Banon qui se définit comme occidental. Personne ne se définit réellement ainsi, nous dit Martel. Cet « Occident » serait une construction de l’extrême droite. Pourtant, tout au long de son texte, Martel utilise le nous, en parlant des occidentaux, de ceux qui sont menacés par les opposants à la démocratie libérale. Ce nous est « l’Occident ni plus ni moins », l’Occident de base. C’est ce nous qui devrait resserrer les rangs, s’enflammer pour ses valeurs, qui sont universelles. Pourtant, ce nous n’en est pas un. Les sujets d’actions collectives sont les nations, non l’ensemble des individus qui adhèrent au libéralisme, disséminés tout autour du globe. Seul l’internationalisme peut sauver le libéralisme.
[3] « Pour la géographie chinoise ancienne, au-delà de l’empire du Milieu, se trouvent au levant les mers de l’Est, au midi les mers du Sud autour de l’Inde ; tout le reste est l’Occident. Il inclut ce qu’à l’ouest on nomme l’Europe, l’Afrique, mais aussi le Moyen-Orient jusqu’à l’Indus. » Christian Grataloup, géohistorien. https://www.lavie.fr/idees/histoire/les-contours-flous-de-loccident-72801.php






