Sophocle, notre frère

Jacques Larochelle

Peut-on vraiment comprendre un auteur dont vingt-cinq siècles nous séparent? Le temps, ce grand dévoreur de toute chose, a-t-il aussi dévoré la substance du monde où vivait ce personnage singulier, rendant toute communication entre nous impossible par la disparition des réalités sociales, politiques et psychologiques dans lesquelles son existence s’est déroulée, et son œuvre s’est constituée?

Sophocle, sculpture connue sous le nom de "Tête d'Arundel", IIe siècle av. J.-C. British Museum

Cet article et son titre annoncent assez au lecteur que je réponds résolument à cette question par l’affirmative, et l’on en jugera mieux après m’avoir lu.

Je commence par quelques faits connus, qui constituent la biographie essentielle de notre auteur. Il a vécu à Athènes, pendant à peu près tout le cinquième siècle avant Jésus Christ. Ce siècle fut, on le sait, celui de l’âge d’or d’Athènes, qui domina son époque par l’intelligence, la pensée, la puissance militaire, le commerce et l’une des plus anciennes expériences, dans une grande Cité, de la démocratie. Elle et ses alliés combattirent avec succès les Perses au début du siècle, mais elle fut défaite et dévastée à sa fin, après trente ans de guerre avec sa grande rivale aristocratique, Sparte. Sophocle joua pleinement son rôle de citoyen, en participant à l’activité politique et militaire de sa ville.

Sept de ses pièces nous sont parvenues, faible reste d’une production fort considérable et acclamée de son vivant. Ces quelques pièces, monument d’une pensée radicalement différente de la nôtre, forment toute la matière de cet essai.

Ce qui d’abord saisit le lecteur de cette œuvre, absolument magnifique sur le plan littéraire, d’une beauté égale ou supérieure à celle de tous les grands auteurs occidentaux, c’est son pessimisme radical à propos du monde et de l’homme : plus précisément, du monde sensible, et de la partie de l’homme qui y séjourne pendant sa vie terrestre.

D’abord, l’être sensible est mouvant, transitoire, incertain. En un mot : évanescent. Cette pauvreté de l’être rend tout jugement incertain, faillible. Il n’y a pas de situation humaine stable : le malheur est le prélude du bonheur, et inversement. L’ami d’aujourd’hui est l’ennemi de demain. Le vainqueur pourrait bien choir à cause même de sa victoire.

Athéna dit, dans Ajax : « Un jour suffit pour faire monter ou descendre toutes les fortunes ».

Et le chœur, dans Œdipe roi : « Pauvres générations humaines, je ne vois en vous que néant ».

 Comme le dit Thésée, dans Œdipe à Colone : « Je ne sais que trop que je suis un homme et que, pas plus que toi, je ne dispose de demain ».

Sophocle énonce expressément l’aboutissement logique de cette vision pessimiste de la condition humaine. Le chœur, dans Œdipe à Colone, déclare : « Ne pas naître, voilà ce qui vaut mieux que tout. Mais si l’on a vu le jour, retourner d’où l’on vient, au plus vite, c’est le sort à mettre immédiatement après ». La vie est un mal, et la plus longue est la pire. Notons que l’homme qui dit cela a vécu quatre-vingt-dix ans, en santé, dans l’État le plus florissant de la terre, comblé d’honneurs littéraires et politiques, et créatif jusqu’à la toute fin.

Sophocle cependant pousse son pessimisme encore plus loin. Non seulement le monde est-il évanescent, et d’une réalité problématique, il paraît souvent franchement hostile, dangereux, comme s’il se complaisait à procurer le malheur de l’homme, et à retourner contre lui jusqu’à ses efforts pour bien agir.

 C’est ainsi que Déjanire cause la mort de son époux Hercule en voulant conserver son amour, à cause d’un onguent qui lui avait été traîtreusement remis par le Centaure Nessos, au moment de mourir d’une flèche lancée par Hercule.

La douloureuse Antigone, pour sa part, est enterrée vive parce qu’elle a suivi son devoir sacré en assurant une sépulture décente à son frère.

Et que dire d’Œdipe qui, sans aucune faute apparente de sa part, en vient à tuer son père et à épouser sa propre mère, en accomplissement de prophéties dont tout le monde hâtait la réalisation en essayant de les contrecarrer.

En somme, non seulement le monde est-il largement illusoire : il est un piège, de sorte que les apparences en sont volontairement trompeuses. C’est ainsi que la beauté, si désirable qu’elle paraisse, peut amener la ruine de sa possesseure, comme le dit Déjanire dans les Trachiniennes : « J’ai senti pour elle, au premier regard, une profonde pitié à l’idée que sa beauté aura ruiné son existence ».

C’est pourquoi Sophocle est si douloureusement ému par le spectacle de l’immense souffrance qui est le lot de l’homme dans ce monde, non seulement sourd et aveugle à ses besoins, mais même hostile et semblant parfois rechercher avec une habileté et une persévérance diabolique à l’affliger des pires maux sans faute apparente de sa part.

Voyez, dans les Trachiniennes, Déjanire qui fait périr l’homme qu’elle aime dans d’horribles souffrances en croyant sincèrement lui procurer un philtre qui lui conservera son amour. Et qui du chagrin de cette mort et de s’en voir accusée injustement par son fils, se perce le sein d’un poignard.

Antigone, condamnée par le roi Hémon à être enterrée vive dans un tombeau pour avoir accompli le devoir sacré d’enterrer son frère, s’écrie : « Voyez, ô fils des chefs de Thèbes, la seule qui survive des filles de vos rois, voyez ce qu’elle souffre- et par qui! - pour avoir pieusement rendu hommage à la pitié ».

Et Ajax, frappé d’une folie meurtrière par Athéna, se déshonore aux yeux de tous les Grecs en massacrant un troupeau de bœufs et de moutons, pensant que c’étaient ses ennemis, et se fait rappeler par le chœur : « Ton douloureux lot d’immenses souffrances ».

Œdipe, prenant conscience de son double et involontaire forfait, au comble de la misère, abdique la royauté, et se crève les deux yeux avec l’agrafe qui retenait la robe de sa mère-amante, pour vivre en mendiant le reste de son âge.

 De tout cela découle l’un des caractères les plus saisissants du tragique grec : l’ambiguïté. Cette ambiguïté souveraine se glisse partout, affecte tout, empoisonne tout. Et Sophocle, avec une virtuosité et une intelligence inégalée, joue de cette ambiguïté, avec la complicité du spectateur, qui se délecte de voir les protagonistes du drame aveuglés par des apparences dont lui, le spectateur, reconnaît la vanité.

  Ambiguïté de la conduite d’Antigone, qui la rendra « saintement criminelle ». Ses deux frères Étéocle et Polynice, qui se frappent à mort au même instant, sont à la fois « assassins et victimes » l’un de l’autre. Qui « croit tout savoir, ne sait rien ». Antigone doit « souffrir pour avoir montré de la pitié », et « descend vivante au royaume des morts ». Ambiguïté dans Électre, lorsque Oreste déguisé aborde ses victimes en feignant de leur apporter dans une urne ses propres cendres.

 Mais le comble de l’ambiguïté est atteint dans l’Œdipe roi, dans cette scène proprement hallucinante où Œdipe, comme roi de Thèbes, se croit obligé de purger la malédiction qui pèse sur sa ville en élucidant le mystère ancien du meurtre de son roi Laïos, dont l’oracle a dit que le coupable devait être puni pour que la ville retrouve sa prospérité et sa santé. Œdipe, qui EST l’auteur du meurtre, à son insu, se déchaîne en paroles contre le coupable, l’exhorte à l’exil, sans quoi il ne négligera rien pour le découvrir et lui réserver un châtiment terrible, lui promettant qu’il le mettra hors la loi, et jurant au défunt de rechercher ses assassins comme s’il était son père, ce qu’il est justement. Cette prédilection de Sophocle pour la confusion des contraires n’est pas sans rappeler l’ouverture du célèbre sermon sur la montagne où, avec une force égale, les contraires sont rapprochés et confondus. Les premiers seront les derniers! Bienheureux ceux qui pleurent!

Sophocle pourtant ne s’arrête pas là, et cette réalité évanescente que nous habitons ici-bas n’est pas pour lui la seule. Au-dessus ou à côté d’elle, il y a un autre monde, fort différent, éternel, inaltérable : c’est celui des dieux. Comme le dit Œdipe à Colone : « Les dieux sont les seuls à ne connaître ni la vieillesse ni la mort. Tout le reste subit les bouleversements qu’inflige le Temps souverain ».

Les dieux chez les anciens sont assimilables à une entité collective, chaque dieu représentant un aspect particulier de leur puissance globale, un attribut spécifique du divin. Leur unité est assurée par la prééminence de Zeus, qui leur commande à tous et règle leurs conflits. Leur unité dans le collectif rappelle vaguement, si l’on veut bien me pardonner l’anachronisme, le Dieu en trois personnes qui nous est familier, sous réserve sans doute de la parfaite égalité qui règne entre ces trois personnes.

Mais de très nombreux passages du poète tragique définissent une nature divine qui comporte la plupart des traits qui nous sont familiers.

Les dieux sont incorruptibles, inaltérables, étrangers au temps et au changement. Ils sont, collectivement toujours, la cause efficiente des événements terrestres, de nos actions et de nos omissions.

Ils sont éminemment doués de volonté, et même de sentiments, et fournissent  l’explication finale de nos actes et de notre destin.

Il y a communication effective entre eux et nous, dans les deux sens. D’une part nous leur parlons par la prière et par les sacrifices, et de l’autre ils nous parlent par les oracles, dont le plus important est bien entendu celui d’Apollon à Delphes. Tous les oracles de Delphes mentionnés dans les pièces de Sophocle ont été rigoureusement accomplis, parfois avec un raffinement d’ingéniosité, et même de machiavélisme, qui faisait en sorte que tous les efforts des hommes pour échapper à la prophétie menaient plutôt à sa réalisation. Les dieux sont clairement les plus forts, et leur parole est efficace, à travers tous les obstacles.

Notons en passant une aimable exception à la toute puissance des dieux, et une délicieuse fragilité qui les rend, au moins sur un point, semblable à nous. Comme le dit Déjanire : « L’Amour commande aux dieux suivant son caprice, aussi bien qu’à moi ». Et le compagnon de son époux Hercule, pourtant engendré par Zeus, lui répond : « Si la force d’Héraclès triomphe partout ailleurs, c’est l’amour de cette fille qui, ici, triomphe de lui. »

Je ne puis résister à la tentation d’imposer à mon lecteur la citation d’un magnifique éloge de l’amour tiré d’Antigone, où le chœur chante :

«  Amour, invincible Amour, tu es tout ensemble celui qui s’abat sur nos bêtes, et celui qui veille, toujours à l’affût, sur le frais visage de nos jeunes filles.

Tu vogues au-dessus des flots, aussi bien que par les campagnes où gîtent les bêtes sauvages.

Et, parmi les dieux eux-mêmes ou les hommes éphémères, aucun être ne se montre capable de t’échapper. Celui que tu touches, aussitôt délire.

Qui triomphe ici? Clairement, c’est le Désir, le Désir né des regards de la vierge promise au lit de son époux,

Le désir, dont la place est aux côtés des grandes lois, parmi les maîtres de ce monde. La divine Aphrodite, invincible, se joue de tous. »

Et c’est à ce point que se pose la question essentielle de la condition humaine : les malheurs de l’homme sont-ils mérités? Seront-ils vengés? Sont-ils l’effet d’une forme de justice, ou le fruit d’un hasard aveugle? Comme Sophocle adopte la position que les dieux règlent les affaires des hommes et sont la cause de leurs malheurs et de leurs bonheurs, le hasard est exclu de l’équation, et si les malheurs des hommes sont injustes, immérités, et non vengés, les dieux qui en sont la cause consciente seraient eux-mêmes injustes et cruels.

Au moins un personnage de Sophocle n’échappe pas à la tentation de critiquer l’action des dieux, et de dénoncer leur apparente injustice : est-ce un hasard si c’est précisément celui dont les souffrances ont été les plus intolérables?

Philoctète, en effet, abandonné sur une île déserte par les Grecs en route pour Troie, souffrait horriblement d’une blessure suppurante que lui avait fait au pied la morsure d’un serpent, vengeur de la nymphe Chrysè, à qui il avait manqué de respect. La description de ses tourments est bouleversante. Déplorant que les meilleurs périssent à la guerre et que la canaille en sorte indemne, il s’écrie :

« Tout ce qu’il y a de coquins, de roués, les dieux se plaisent à le faire remonter des enfers, tandis qu’ils y dépêchent tout ce qui est honnête et droit. Comment donc expliquer ces choses?  et comment y applaudir, si, quand je veux louer l’action divine, j’y trouve les dieux malfaisants? »

Ce cynisme cependant ne peut être attribué à Sophocle. Il l’a prêté à un personnage justement remarquable par la démesure et le manque de sagesse. La tendance, clairement marquée, de la pensée du poète, comporte au contraire un rejet vigoureux de toute impiété, de tout manque de respect au divin, considérés comme la faute cardinale de l’homme, et la cause ultime et souvent cachée de ses malheurs. Le fil d’Ariane qui relie tous les héros tragiques dont les souffrances forment la trame de son œuvre, c’est l’expiation d’un péché d’orgueil, d’un manque de mesure, d’un oubli, si bref ou si léger soit-il, que la condition de l’homme est essentiellement subordonnée, fragile, et comporte une obligation fondamentale d’humilité, d’égards aux sentiments, aux droits et aux conseils des autres, et par-dessus tout l’obligation d’observer, sans défaillance aucune, la piété et de rendre aux dieux tous les égards qui leur sont dus.

Et c’est ainsi que les malheurs immérités de l’homme qui n’a pas voulu pécher l’ont quand même justement frappé, non pas toujours à cause de ses actes, mais en raison de son attitude fondamentale devant les autres, et particulièrement les dieux.

 Cette pensée revient comme un leitmotiv tout au long des tragédies.

Dans Antigone, le choryphée déclare : « Zeus a horreur des bravades qui sortent de bouches insolentes».

Et le chœur, un peu plus loin : « Le proche et lointain avenir, aussi bien que le passé, viendra confirmer cette loi : il n’est pas d’existence humaine où le moindre excès ne pénètre sans qu’elle connaisse un désastre ».

Et la pièce se termine sur ce chant du choryphée :

« La sagesse est de beaucoup la première des conditions du bonheur. Il ne faut jamais commettre d’impiété envers les dieux. Les orgueilleux voient leurs grands mots payés par les grands coups du sort, et ce n’est qu’avec les années qu’ils apprennent à être sages ».

Dans Ajax, le messager explique les malheurs singuliers du héros par le mouvement d’orgueil qui l’a poussé à refuser au combat l’aide proposée par la déesse Athéna. Il n’est pas étonnant, selon lui, qu’Ajax succombe maintenant sous le poids du malheur : « Ainsi en est-il pour tous ceux qui, étant nés hommes, conçoivent des pensers qui ne sont pas d’un homme ».

En somme, pour Sophocle, la condition de l’homme, si dure qu’elle soit et si injuste qu’elle puisse paraître, manifeste au fond la justice occulte des dieux, en ce sens que l’homme frappé par le malheur expie une faute secrète, mais réelle, qui consiste dans un manque de mesure, de sagesse, un orgueil qui l’entraîne hors de son humble condition d’homme, à qui convient seule, en raison de sa faiblesse, la soumission à ses devoirs humains et divins.

Et cela demeure, malgré l’indéniable grandeur de l’homme à tant d’égards, puisque cette grandeur est largement illusoire, largement annulée par ses irrémédiables fragilités. Je condense ici le magnifique hymne en l’honneur de l’homme chanté par le chœur dans Antigone :

« Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme.

Il est l’être qui sait traverser la mer glauque, à l’heure où se déchaînent les vents du sud et leurs orages, l’être qui s’invente un chemin au milieu des abîmes. Celui aussi qui tourmente le flanc de la déesse auguste entre toutes, la Terre.

Les oiseaux insouciants, il les capture en les prenant dans les mailles de ses filets, tout comme le gibier des champs et les poissons grouillant dans la mer.

Parole, pensée vive comme le vent, inspirations d’où naissent les cités, il s’est tout enseigné à lui-même. Il a su aussi, en se bâtissant un gîte, se dérober aux traits du gel et de la pluie.

Bien pourvu contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que peut recéler l’avenir. Contre la mort seule, il ne trouvera jamais de parade.

Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal, tout comme celle du bien.

Qu’il fasse donc dans son savoir une large place aux lois de sa ville et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi! »

Et la valeur cette explication est d’autant plus grande que la responsabilité de l’homme n’est pas individuelle, elle est familiale et transmissible aux descendants, qui en héritent comme du reste. Entendez Antigone, la fille de ce grand coupable qu’est Œdipe, s’adresser à sa sœur Ismène au début de la pièce :

« Tu es mon sang, ma sœur, Ismène, ma chérie. Tu sais tous les malheurs qu’Œdipe a légués aux siens. Mais en sais-tu un seul que Zeus ne tienne pas à consommer ici, de notre vivant même? Il n’est pas de chagrin- voire de désastre- il n’est pas de honte, il n’est pas d’affront que je ne voie ainsi porté à notre compte, à nous deux, toi et moi ».

Et le chœur lui déclare :

« Ce sont les fautes paternelles que paye ici ton épreuve »

Enfin, une dernière cause permet de concilier, à la fois, le mal et la souffrance dans le monde et la dignité des dieux, et c’est le monde souterrain, la mystérieuse vie après la mort. En effet, les passages abondent dans le tragique qui dénotent une croyance en la survie de l’homme, sous une forme mal définie, mais suffisante pour devenir une ultime chance de justice, comme un dernier recours contre les malheurs de ce monde à la justice possible dans un au-delà, confusément entrevu par l’homme.

Antigone toujours, incomparable incarnation de la grandeur et de la noblesse de l’homme, exhorte ainsi sa sœur Ismène :

« Ne dois-je pas plus longtemps plaire aux morts d’en bas qu’aux vivants d’ici, puisqu’aussi bien c’est là-bas qu’à jamais je reposerai? Agis à ta guise, toi, et continue à mépriser tout ce qu’on honore chez les dieux ».

Encore plus clairement, le chœur, dans Électre, pose la nécessité d’une vie après la mort pour assurer, par la perspective des châtiments ou des récompenses, la bonne conduite des hommes :

« Si le malheureux mort devait rester gisant, réduit à n’être que cendre et poussière, sans que les autres à leur tour en portent la sanglante peine, c’en serait fait à jamais pour les hommes de toute conscience, de toute piété. »

Rappelons aussi cette scène sublime d’Œdipe roi, quand Œdipe répond à qui lui reprochait de s’être crevé les yeux :

« Et de quels yeux, descendu aux Enfers, eussé-je pu, si j’y voyais, regarder mon père (qu’il avait tué) et ma pauvre mère (qu’il avait épousée), alors que j’ai sur tous les deux commis des forfaits plus atroces que ceux pour lesquels on se pend? Est-ce la vue de mes enfants qui aurait pu m’être agréable? Des enfants nés comme ceux-ci sont nés (l’inceste fait que leur père est aussi leur frère)? »

Ce passage marque, d’une façon suprêmement poétique, la parfaite continuité entre le monde des vivants et celui des morts, entre nos actions d’ici-bas et leur retentissement aux Enfers, ouvrant ainsi d’infinies possibilités de justice et de rétribution, même après la tombe.

Une autre illustration saisissante en est fournie dans Électre. On se rappelle que Clytemnestre, avec l’aide de son amant Égisthe, avait lâchement assassiné son époux Agamemnon revenant triomphalement de la guerre de Troie. Et Oreste, leur fils, a juré de venger son père en tuant sa mère et son amant, ce qui forme toute l’action de Électre. Et au moment que cette vengeance va s’accomplir, le chœur récite :

« Les imprécations s’accomplissent : ils sont vivants, les morts couchés sous terre. Les victimes d’autrefois prennent en représailles le sang de leurs assassins. »

Ce qui montre aussi, et cela est capital, que la justice qui règne dans le monde peut également consister dans le châtiment, souvent exemplaire, de celui qui l’a violée en causant un tort immérité à une victime innocente. Rien, bien entendu, ne pourra faire que la victime n’ait pas subi l’injustice. Mais le châtiment du coupable, qui ne peut manquer, rétablit l’équilibre rompu par le crime et annule l’injustice subie. Il y aurait beaucoup à dire sur ce point capital, qui élève le châtiment au rang de nécessité ontologique, puisqu’il est la condition nécessaire du règne de la justice dans le monde, lui-même indispensable à ce que l’on pourrait appeler l’honneur des dieux, ou du divin. Il est impossible ici de ne pas se rappeler les propos saisissants d’Anaximandre sur le monde, issu selon lui d’une substance unique et infinie, de qui naissent et en qui retournent tous les êtres particuliers, les contraires s’opposant et se détruisant l’un l’autre, mais non sans se donner satisfaction et réparation pour leur injustice au moment voulu.

Nous tenons maintenant la clef qui ouvre la serrure de cet écrivain essentiellement religieux qui, étonné par la majesté et la grandeur de l’univers, surtout de sa partie éminente et divine, refuse d’en prononcer la foncière absurdité et s’emploie de toute sa force à concilier la terrible souffrance inhérente à la condition humaine, et la justice des dieux. Et cette conciliation survient sur un plan très élevé, presque mystique, par la double contemplation, d’une part, de la responsabilité, individuelle et héréditaire de l’homme pour la faute suprême, qui consiste à refuser par orgueil son humble nature d’homme, qui doit le rendre pieux et attentif aux besoins et aux droits d’autrui, pour s’enfler jusqu’à prétendre s’égaler aux dieux, et d’autre part, du châtiment inévitable et exemplaire du coupable, qui ne peut manquer, même si ce châtiment échappe parfois à notre regard, quand il participe de la vie future.

  Je posais en introduction le problème de la compréhension possible d’un auteur si ancien et relevant d’une société morte pour nous. Il me semble permis de conclure que non seulement cette communication est possible, mais que la pensée qui imprègne Sophocle ressemble à s’y méprendre à celle que deux mille ans de christianisme nous ont rendue familière.

Sur la vanité du monde, sur son caractère illusoire et trompeur, sur le malheur irréparable de la condition humaine, sur la présence de forces obscures, terribles et maléfiques qui souvent se jouent des humains et de leur bonheur, sur les malheurs du juste, sa résistance au désespoir, et le triomphe apparent du méchant, sur la transcendance du divin, et la communication réciproque entre lui et l’homme, sur la multiplicité dans l’unité qui caractérise le divin, sur l’importance souveraine de l’amour, comme grande loi du monde, sur la justice fondamentale de la destinée humaine, malgré les apparences, fondée sur une faute originelle cachée et héréditaire, qui consiste essentiellement à se croire l’égal des dieux sous l’empire de l’esprit de déraison, sur une vie après la mort qui continue les vivants et assure qu’ils n’échappent pas à leur juste châtiment, ne te semble-t il pas, lecteur, que toutes ces idées, que la lecture de  Sophocle nous propose clairement, sont étrangement familières, et que tu les retrouves, presque inchangées, dans un livre oublié que nous lisions naguère au moins à tous les dimanches?

Il n’y manque qu’une chose, mais elle est d’importance : le rachat.

,Posons-nous pour conclure la question que cet essai peut-être avait pour seul but d’introduire. Que dirait Sophocle au spectacle, unique dans l’histoire de l’humanité, qu’offre notre époque?

 

 Que dirait-il en effet d’une humanité qui non seulement n’observe aucune piété, mais qui en ignore la notion même, qui ne se propose sérieusement d’autre but que le développement aveugle d’une puissance de plus en plus démesurée et incontrôlable qui projette indifféremment ses menaces sur toutes les formes de vie qui ont trouvé refuge sur notre merveilleuse terre, qui non seulement dispense ses membres de retenue et d’humilité, mais qui les exhorte de toute sa puissance à considérer ces vertus comme des vices, qui a posé l’hubris honnie des Grecs au sommet de ses valeurs et mesure le prix de l’homme à sa capacité de s’affranchir de tout sentiment de faiblesse et de subordination, qui rejette avec horreur toute notion de faute ou de culpabilité, sauf à l’égard des impératifs sociaux, strictement utilitaires et donc fondamentalement transitoires, et même contradictoires, et qui enfin jette son puissant anathème sur quiconque oserait dire et même penser qu’il existe autre chose que ce monde matériel et le genre de basse puissance que son exploitation éhontée peut procurer?

 Lecteur, réponds-moi franchement : Que dirait Sophocle devant un tel spectacle? Et quelle fin prédirait-il à cette course effrénée? Tu connais la réponse, mais oseras-tu la regarder sans trembler, bien en face, ? Parce qu’elle aussi a une face, plus ancienne que le monde, plus terrible que la mort.

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