Les méditations crépusculaires de Chantal Delsol. Autour du livre La tragédie migratoire et la chute des empires
Face aux peurs apocalytiques et à la tragédie migratoire qui ébranlent un Occident doutant de lui-même, la philosophe Chantal Delsol tire des leçons du contexte et de l'oeuvre d'un célèbre Romain, saint Augustin.
On ne compte plus les livres qui nous annoncent le déclin, la décadence, l’épuisement de l’Occident, atteint d’une fatale langueur. Le philosophe allemand iconoclaste, depuis peu promu au collège de France, Peter Sloterdijk, a préféré diagnostiquer l’origine de ce mal chez un patient particulièrement souffreteux : l’Europe, ce continent post-historique qui vit, en rentier craintif et repentant, de ses gloires fanées[1]. À force de remplacer la force par la morale et s’accuser de tous les crimes du monde, il croit pouvoir les expier par l’utopie d’une société horizontale, que police une technocratie bienveillante. Or, ce continent mou, « sans qualités », comme le dirait l’écrivain Robert Musil, constate, avec effroi, qu’il est hors jeu, devant des puissances montantes, revanchardes et décomplexées. Des sondages réalisés en France en 2025 et 2026 montrent qu’entre 85 et 90 % des sondés estiment que leur pays est en déclin[2]. En Italie et en Allemagne, les enquêtes d’opinion indiquent également que le sentiment du déclin est partagé par environ les 2/3 des sondés[3].
À quelques pas du collège de France où Sloterdijk professe en sa chaire du 5e arrondissement parisien trône l’Institut de France, familièrement appelé la « Coupole », où loge l’Académie des sciences morales et politiques. La philosophe Chantal Delsol y occupe l’un des prestigieux fauteuils. Après avoir publié un ouvrage en 2021 sur la fin de la chrétienté[4], dont l’Europe fut le berceau et le cercueil, Delsol renoue avec l’interrogation rétrospective de l’histoire, occidentale cette fois-ci, dans un essai qui établit un parallèle appuyé entre les incursions barbares qui pénétrèrent l’Empire romain tardif et précipitèrent son effondrement et les pressions migratoires qui assaillent l’Occident. Comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage La tragédie migratoire et la chute des empires, Saint Augustin et nous[5], il convoque la figure et les écrits du célèbre auteur des Confessions et évêque d’Hippone (354-430), au travers desquels la philosophe tire des enseignements de « sagesse », pour orienter la vie des occidentaux, aujourd’hui désarmés et revenus de leurs utopies, face aux bouleversements du monde actuel.
La philosophe s’est avancée dans un terrain miné. D’une part, elle n’est pas la première à brosser ce parallèle entre l’Occident et l’Empire romain tardif. Depuis l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain d’Edward Gibbon publiée en 1776, historiens et philosophes reconnaissent dans ce lointain empire le miroir d’effondrements en cours et à venir. Un historien allemand de l’antiquité, Alexander Demandt, a recensé dans les années 1980 plus de 200 théories explicatives de la chute de l’Empire romain[6]. L’universitaire admirateur d’Oswald Spengler a par la suite établi un lien entre cette chute et l’admission en grand nombre sur les terres romaines, à partir de 376, de peuples goths fuyant les Huns arrivant de l’Asie, qui désorganisèrent ainsi l’Empire de l’intérieur et précipitèrent son délitement. Mais cette thèse fait débat parmi les spécialistes de l’Antiquité romaine.
D’autre part, la parution de l’ouvrage de Delsol à l’hiver 2026 a été quelque peu éclipsée par la polémique qu’a soulevée l’invitation faite par la professeure au magnat de la technologie et libertarien Peter Thiel, qui a prononcé une conférence sur la démocratie à la « Coupole » le 26 janvier 2026, et ce, quelques mois après la tenue, dans cette institution, d’un colloque réunissant, aux dires de la presse française, des climatosceptiques[7]. Il n’en fallait pas plus pour que le quotidien Le Monde accuse la philosophe de se livrer à une « croisade réactionnaire », par ses liens avec les « illibéraux » de l’Europe de l’Est, comme Viktor Orban (chassé du pouvoir en avril dernier) et les connivences de son mari, Charles Millon et directeur de l’Institut Thomas-More, avec la fondation Thiel et le milliardaire français Pierre-Édouard Stérin, que la presse progressiste soupçonne de mousser un libertarianisme teinté de catholicisme traditionnel. Dans un article publié dans Le Figaro[8], Delsol a justifié l’invitation adressée à Thiel par la nécessité de comprendre les discours sceptiques à l’égard de la démocratie et imprégnés d’idées apocalyptiques qui prospèrent notamment auprès de certaines élites américaines.
Une curieuse vision de l’Occident
Laissons les bruits de la polémique et parlons de l’ouvrage. L’essai part d’une analogie qui s’impose, ainsi que l’explique Delsol en introduction. Soit celle entre l’Empire romain finissant, dont l’Augustin d’Hippone fut un témoin privilégié, au début du Ve siècle apr. J.-C., et le monde occidental actuel. Dans ces deux mondes, orgueilleux et civilisés, on voit s’introduire des masses humaines issues de cultures « plus frustes et moins avancées », qui finissent par défaire les sociétés censées les abriter et améliorer leur sort. Ces deux mondes, ancien et actuel, sont travaillés par une tenace culpabilité vis-à-vis des « envahisseurs » et se laissent aller à des idées d’apocalypse qui paralysent gouvernants et gouvernés et les empêchent de faire face à la pression migratoire. Pour Delsol, il est clair que l’Occident, qui multiplie les signes de faiblesse, se trouve dans une « situation de rupture » analogue à celle qu’a connue Augustin aux prises avec les invasions des Vandales dans l’ancienne province de Numidie, qui couvrait alors le nord de l’Algérie et une partie de la Tunisie.
Seulement, pour rendre opérante son analogie, Delsol a érigé l’Occident lui-même en un vaste empire, qui inclut l’Amérique du Nord, l’Europe et même, précise-t-elle dans son article publié dans Le Figaro, la Russie… Cet empire occidental, aux centres multiples, « Paris, Londres, Madrid ou New York », écrit-elle, partagerait avec l’Empire romain occidental (Delsol ne discute pas de Byzance, qui survécut mille ans à la chute de celui-ci) un souci d’universalisme, propagé par la religion et la philosophie, et la tendance à se croire infini dans l’espace et éternel, à l’abri des aléas de l’histoire. Ces deux empires, romain et occidental, se sont édifiés par la conquête militaire, puis, une fois stabilisés, ils se sont transformés en empires-refuges, qui aspirent vers eux des masses transportant avec elles leurs cultures et leurs religions plus ou moins bien acclimatées à celles de ces empires hôtes. Delsol emprunte d’ailleurs à un théoricien des relations internationales, Joseph Nye, le concept de puissance douce (ou oblique) — soft power en anglais — pour expliquer comment l’Occident-empire exerce une « séduction de civilisation » qui suscite envie, rêve, et désir d’installation — que Delsol nomme joliment nidification — chez des populations d’Afrique et du Moyen-Orient pressées d’améliorer leur sort. De plus, si les invasions externes ébranlent les empires, c’est par des facteurs internes, telles les ruptures de croyances, qu’ils deviennent vulnérables. À Rome, le remplacement du paganisme par le christianisme a nourri inquiétudes, crises, angoisses, désarroi, de la même manière qu’aujourd’hui, le retrait du christianisme au profit d’un libéralisme moral indifférent à la religion et sacralisant l’individu plutôt que la vie elle-même crée dans l’âme de l’occidental de nouveaux tourments.
Une question se pose : Delsol avait-elle besoin, pour les fins de son propos, de récupérer le concept d’empire pour l’appliquer à un Occident dont la définition étonne autant parce qu’elle inclut que par ce qu’elle exclut ? Ainsi, Delsol englobe la Russie dans son Occident, quitte à admettre qu’il est demeuré, tel que le montre la guerre de Poutine en Ukraine, un empire-conquête, qui se trouve « en concurrence avec un puissant empire culturel, l’occidental ». Mais alors, la Russie est-elle dans ou hors de l’Occident ? On ne sait trop sur quel pied danser. Delsol écrit également que « pendant le XXe siècle et jusqu’en 1990, près du tiers de l’humanité vit sous un régime communiste inventé par l’Occident. » Suggère-t-elle ainsi que les rives de l’Occident touchent à celles de l’Empire du Milieu ? En fait, Delsol emploie toutes sortes de formules pour désigner son objet Occident : empire, empire culturel, empire culturel européen, empire culturel mondial occidental, civilisation, camp occidental. Ce flottement incessant déroute le lecteur, et ce d’autant plus que la philosophe observe à l’intérieur de cet Occident inconstant des lignes de fracture. D’un côté, le Canada et l’Europe, qui « sont hantés par la culpabilité et rejettent avec horreur l’idée de conquête », de l’autre, « les États-Unis et la Russie », où l’ambition de la puissance ne s’est pas tarie et poursuit « l’œuvre de l’empire culturel. » Sans surprise, l’intellectuelle parisienne ne dit mot de l’Amérique latine, souvent oblitérée chez les artistes de la cartographie occidentale.
C’est devenu un poncif du commentariat journalistique et universitaire que d’annoncer le retour des empires. D’ailleurs, c’était le thème d’une grande conférence qui a eu lieu en septembre 2025 au collège des Bernardins à Paris, centre de formation catholique connu pour ses grands débats. Y ont participé deux spécialistes des relations internationales, Pascal Boniface et Pierre Lellouche, dont les échanges ont été publiés peu après le livre de Delsol en avril 2026[9]. Malheureusement, leur opuscule ne nous éclaire guère davantage sur les notions d’Occident et d’empire que l’essai de Delsol. Un peu à la manière de Delsol, le docteur en philosophie Édouard Girard, qui signe une introduction, plonge dans l’histoire et la pensée romaines pour tenter de dégager quelques critères de définition de l’empire : c’est un ordre fondé sur la pérennité de ses institutions et de son monde, bien plus que sur la puissance déréglée, à laquelle on associe d’emblée aujourd’hui l’empire. Sans s’embarrasser d’une définition générale de celui-ci, Lellouche estime qu’il y en avait six au début du XXe siècle, alors qu’il n’en reste plus que trois en ce XXIe siècle : États-Unis, Chine, Russie. Pascal Boniface a osé une courte définition de l’empire sans la développer et préciser son application : « ce sont des peuples différents dirigés par un centre unique ». Le journaliste du Figaro Renaud Girard, qui a animé la rencontre entre les deux experts, estime pour sa part que la Chine, la Russie, la Perse (Iran) et la Turquie sont des « États-civilisations. » Nous voilà bien avancés !
Par-delà le manichéisme migratoire
Il est clair que le livre de Delsol ne se veut pas une contribution à la géopolitique ou à l’histoire. Les fluctuations de son propos sur l’empire n’enlèvent pas à l’ouvrage sa principale qualité : nous obliger à reconsidérer nos temps présents, vécus depuis l’Europe ou les Amériques, à travers le choc des cultures que les Romains eux-mêmes ont éprouvé il y a longtemps, eux qui reçurent, bon gré mal gré, pendant quatre siècles depuis l’empereur Auguste, des peuplades étrangères résistant à l’assimilation que les hôtes romains avaient prévue pour eux. Contrairement au cliché historique suivant lequel l’Empire romain succomba à une succession d’invasions barbares, Delsol insiste sur le fait que ces « barbares », ainsi nommés par les Romains pour désigner des étrangers venus hors des limes, n’étaient pas tous des envahisseurs sauvages et destructeurs. Pendant quatre siècles, l’Empire s’est grossi de peuples, souvent eux-mêmes chassés par d’autres barbares, comme les Huns asiatiques, que les élites romaines laissèrent s’installer en croyant y trouver leur profit. Ces peuples rustauds, attirés par l’opulence et la paix romaines, apportèrent un précieux renfort à l’armée et à la culture des terres. Ils arrivèrent par vagues, par la force ou par invitation de Rome, qui croyait pouvoir maîtriser ces Burgondes, Goths et Vandales qui enjambaient les limes.
Rome a montré sa munificence à ces peuples grâce à deux institutions juridiques évoquées par Delsol : le foedus et l’hospitalitas. Par le premier, Rome nouait des alliances, sous forme d’un traité en réalité inégal, avec des peuples redoutables par leur vaillance militaire en leur offrant de transporter leurs lois et leurs coutumes en terres romaines moyennant une contribution en hommes à l’armée impériale. (Le mot foedus a fourni la racine du terme fédéralisme). Par l’hospitalitas, Rome obligeait même les propriétaires terriens à céder une partie de leur domaine aux soldats barbares, faute de pouvoir les payer. Par ces moyens, l’Empire-refuge romain croyait pouvoir absorber ces afflux humains et les intégrer, par cantonnement. Or, la réalité a plutôt montré que cette générosité apparente a pavé la voie à la fragmentation de l’Empire, qui laissa naître en son sein de véritables royaumes barbares.
Cependant, estime Delsol, les nouveaux venus, s’ils convoitent la paix et la richesse de l’Empire-refuge quel qu’il soit, n’en restent pas moins attachés à leur culture et à leur religion et adopteront alors deux stratégies de résistance à la pure assimilation. La plus courante, la nidification, voit les étrangers migrateurs former « des communautés fermées à l’intérieur même de l’empire » où ils perpétuent leurs mœurs natives. Dans certains cas, toutefois, la résistance se mue en volonté de destruction contre l’Empire, même si, selon Delsol, elle mobilise des forces faibles. En distinguant ces deux stratégies de résistance, Delsol compare incessamment les empires, romain et occidental, et leurs communautés immigrantes. Dans les deux empires, la tentation de destruction s’empare de peuples migrants qui trouvent un exutoire à leur ressentiment dans la violence. La fureur destructrice que des peuples fédérés abattirent sur Rome à plusieurs reprises trahissait aussi leur impuissance devant l’ordre impérial, de la même manière qu’aujourd’hui, selon Delsol, le terrorisme est devenu l’arme du faible, qu’utilisent certains groupes islamistes ourdissant des plans de conquête contre l’Occident jugé décadent.
Delsol a certes conscience que l’analogie n’est pas parfaite. Plusieurs peuples barbares fédérés se convertirent au christianisme, quoique de manière déviante, en adhérant à l’hérésie de l’arianisme, qui niait la divinité de Jésus de Nazareth. À l’inverse, les communautés arabo-musulmanes professent une religion universaliste, dont les préceptes, selon certains groupes islamistes, doivent gouverner la société entière, y compris en Occident. C’est pour cette raison que Delsol craint davantage la subversion de l’intérieur même des sociétés occidentales, par la « nidification fondamentaliste », que par la submersion migratoire externe. Elle écrit : « Contrairement à ce que certains croient, ce n’est pas vraiment la subversion migratoire qui menace le Vieux Continent, mais plutôt les menées de ceux qui, à l’intérieur, ont déjà été intégrés. » Plusieurs communautés immigrantes ont fait leur nid dans l’Occident actuel, mais « seuls les arabo-musulmans, note Delsol, produisent une minorité d’activistes bien déterminés à nous détrôner. » Si elle observe que l’Occident incorpore désormais en son sein « une population qui prône l’esclavage des femmes », il reste, insiste la philosophe « qu’une culture antique et vénérable comme celle de l’Islam peut s’adapter à des formes de liberté de conscience et d’émancipation des femmes », ambition toutefois vouée à l’échec, si le libéralisme occidental continue à encourager le blasphème ou à « transformer les garçons en filles. »
Delsol montre aussi que les Romains, à l’instar des Occidentaux, étaient perplexes et divisés sur l’installation des barbares en terres d’empire, ainsi que sur leur statut et leur vertu morale. Elle cite même le grand spécialiste de l’Antiquité, Paul Veyne, pour souligner que « l’entrée des Goths dans l’Empire » équivalait à un « parasitisme de masse ». Jadis comme aujourd’hui, les élites au pouvoir encouragent l’immigration et les peuples la repoussent, ceux-ci devant vivre « les problèmes sur le terrain. » Il est clair, dans le cas des Romains, que leurs élites ont surestimé la capacité de l’Empire de digérer des populations trop nombreuses, arrivées trop rapidement, en rafales, certes habitées du désir de se romaniser, mais en conservant leur culture. Delsol a trouvé une belle formule pour résumer la dynamique migratoire de la romanité tardive. « [I]ls [les nouveaux arrivants] ne viennent pas pour se noyer, mais pour devenir doubles, ce qui peut produire de beaux caractères humains, quand la bouture réussit. »
La sagesse augustinienne
Delsol s’est moins intéressée aux flux et chocs migratoires qu’aux sentiments de dépossession, de désarroi, de mélancolie ou de révolte qui se répandent au sein d’un empire sur le point de se disloquer. Les Romains restés païens étaient convaincus que les malheurs qui tombaient sur Rome les châtiaient pour leur manque de piété à l’égard de leurs dieux tutélaires. C’est ici que Delsol fait intervenir la figure d’Augustin d’Hippone, qui, après avoir lui-même donné dans le manichéisme, s’en est écarté, pour refuser l’idée qu’il existe une justice immanente qui punirait chaque péché d’un malheur frappant l’individu ou la communauté. Augustin enseigne dans La Cité de Dieu et ses sermons que le bien et le mal, loin de se séparer dans des camps distincts, gouvernent la vie de tous, et que les désastres qui accablent l’Empire romain ne consistent pas en des punitions divines systématiques. Augustin développa une fameuse philosophie de l’histoire, qui distingue deux ordres, terrestre et céleste, qui ont leur finalité et logique propres, bien qu’ils s’entremêlent. Ainsi, si des malheurs affligent la cité terrestre, il ne faut point les attribuer à la rétribution divine, mais plutôt à notre responsabilité humaine. En ce sens, Augustin désacralise la cité, quoique sans lui dénier sa réalité et ses exigences propres, qui reposent sur des vertus et la poursuite du bien commun, et non sur la seule foi. La cité à laquelle aspire le chrétien, la céleste, se situe hors du monde ; elle lui reste donc profondément étrangère, et c’est pourquoi, le chrétien s’avère un exilé, un pérégrin, qui séjourne dans la cité terrestre, dans une paroisse qui, selon son sens originel grec, veut dire « résidence à l’étranger. »
Cependant, le christianisme a introduit une distance avec le monde, inconnue des païens, et des raisons de le juger, au nom d’une justice plus haute que celle du glaive. Reconsidéré sous les yeux d’un chrétien tel qu’Augustin, l’Empire vacillant cesse d’être admirable, et ses nombreuses conquêtes paraissent, non pas des actes de grandeur, mais des rapines, des brutalités scélérates qui ont corrompu les mœurs romaines et asservi injustement d’autres peuples. Delsol érige presque Augustin en père de la critique de l’impérialisme, pour en avoir exposé les contradictions, la coupable injustice et la fausse paix. Comme le rappelle Delsol, « Seule l’Église est sans frontière » pour Augustin, alors que l’Empire s’étend sans mesure par volonté de domination. L’Occident reprendra à son tour cette volonté de domination infligée à des peuples, tout en vantant pour lui-même la liberté et les vertus de la responsabilité individuelle. Il s’est en somme dédit. Les Empires romain et occidental se sont édifiés sur un puissant sentiment d’orgueil, estime Delsol ; or, sitôt que ceux-ci s’essoufflent, ils cèdent aux remords et à la culpabilisation accusatrice, comme celle qui déferle dans les institutions d’enseignement, retournées contre les forfaits perpétrés par l’hubris de la colonisation. En revanche, au temps d’Augustin, l’espérance chrétienne venait tempérer, par l’attente de la miséricorde divine, le sentiment de culpabilité qui rongeait un empire déliquescent. Or, dans l’Occident irréligieux où l’horizon de la grâce s’est estompé, la culpabilité s’accroît sans remède et « laisse la voie, écrit Delsol, à un désespoir et à une punition sans avocat. » Cette culpabilité irréfrénable conduit à la honte de soi, voire au désir d’en finir avec soi, qui pousse plusieurs Occidentaux à discontinuer leur culture et à ne plus faire d’enfants. Dans la Rome du Ve siècle comme aujourd’hui, certains inclinent même à penser que les étrangers, moins corrompus et plus vigoureux, et voire moins responsables de ce qu’il leur arrive que les membres de la société d’accueil, sont justifiés à prendre leur place.
C’est pourquoi, selon Delsol, la tragédie migratoire, qui a frappé aussi bien l’Empire romain tardif que l’Occident, a déterré un sentiment diffus, où se cristallise la prise de conscience que le monde est travaillé de forces qui l’affaiblissent, jusqu’à son effondrement ou sa mutation en un autre monde aux contours indéfinis et angoissants. Ce sentiment est que le monde est vieux ; « Voilà ce que répètent à l’envi les Romains du Ve siècle, et nombre d’Occidentaux modernes et postmodernes », écrit Delsol. Les païens romains comparèrent leur Empire à une vieille femme fatiguée par les atteintes de l’âge ; les chrétiens soulignèrent la mortalité des empires et des cités, soumis à un cycle incessant d’épreuves. En outre, Delsol observe que « les nouveaux arrivants ne sont pas à même de maintenir la haute culture qui leur est offerte, ils la défont en même temps qu’ils en profitent. » Même Augustin se plaignait de ne plus pouvoir « trouver d’exemplaires de Cicéron » pour un enseignement devenu précaire. Augustin et d’autres auteurs fustigèrent la décadence des élites de leur temps, thème qui refit surface en Occident aussi, parfois sous la forme d’idéologies délirantes préconisant des remèdes mortels. Pour Delsol, le déclin de l’Occident, au début du XXIe siècle, est incontestable, et intervient après l’épuisement de toutes les utopies, les théologies et les philosophies de l’histoire, « sans l’aide d’aucun dieu ». « [N]os contemporains ne croient plus véritablement au progrès, même quand ils se disent progressistes. »
Apocalypses comparées
Les empires vieillissants finissent par être hantés par l’idée de leur déchéance. Delsol met en regard les angoisses de disparition qui ont travaillé l’Empire romain et l’Occident. À Rome, la fin de l’Empire se confond avec celle du monde, du moins pour les païens. Les chrétiens, pour leur part, conçoivent cette fin comme Apocalypse, qui viendrait clore les temps terrestres et prodiguer le salut après le jugement dernier. Certains pensent que l’empire terrestre a cependant la propriété de retarder l’avènement de l’Apocalypse et défendent ainsi la persistance de Rome. Augustin se distingua des chrétiens de son temps par son refus de sanctifier la gloire de Rome comme de s’en remettre aux miracles ou de calculer les années qui séparent ses coreligionnaires de la fin des temps— plusieurs alors croyaient à une attente de mille ans. Depuis le début du XXe siècle, l’Occident est en proie à des angoisses apocalyptiques, qui deviennent d’autant mieux aiguës qu’il a renié son passé entaché de fautes impardonnables et que son avenir semble incertain. « Un homme sans dieu est responsable de tout », y compris des catastrophes qu’il a suscitées par ses actions ou son inaction, et privé de l’espérance chrétienne ou de la foi en la raison, il perd la faculté même de donner sens à quoi que ce soit. Les visions apocalyptiques occidentales se nourrissent d’une peur mortifiante et sans issue, que certains philosophes, comme Günther Anders et Hans Jonas, érigent en vertu morale. La peur du feu nucléaire ou de la catastrophe écologique a remplacé l’ancienne peur de l’enfer agitée par l’Église. Delsol constate cependant que ces peurs, ignorées par le Sud global, touchent plus l’Europe et le Canada (la philosophe a déjà séjourné au Québec) que les États-Unis.
Delsol établit aussi un contraste étonnant entre Augustin et Trotski, si étrangers l’un à l’autre qu’ils paraissent. Augustin relativise la valeur et le sens du présent historique en rappelant que le chrétien est un voyageur qui vit dans l’attente d’une patrie surnaturelle ; l’existence apparaît alors comme un « noviciat de l’éternité », ce qui conduit Augustin, au lieu de déprécier le présent, à se garder de mener une « vie gonflée de vent ». Chez un révolutionnaire moderne comme Trotski, le sacrifice du présent, et des vies humaines qu’il porte, se trouve justifié par la réalisation future d’« un monde temporel parfait. » Confronté au temps messianique, au « temps qui reste » d’ici la rédemption finale, le chrétien conçoit le présent historique tel un théâtre dont le script lui échappe, mais découle d’un plan divin. À l’inverse, les sages antiques et modernes, sans espérance de salut, se rabattent sur la jouissance des charmes divertissants de l’existence. Une des conséquences des pensées crépusculaires qui rongent les empires finissants est qu’elles conduisent les vivants à se détacher de tout, quitte à abandonner les forces qui avaient constitué leur fortune. Les Européens en particulier, revenus de « deux grandes espérances messianiques », « la chrétienne et la communiste » et traumatisés par le désastre de deux guerres mondiales, semblent ainsi avoir renoncé à la puissance, renoncement reçu comme une réjouissance ou une autopunition. Le dégoût de soi qui sous-tend ce renoncement aveugle dès lors plusieurs Européens, insensibles à la volonté conquérante de l’Islam. Delsol écrit : « L’Empire romain s’est effondré par faiblesse, devenu incapable de se défendre, tandis que nous nous effondrons par refus d’utiliser la force. » Un refus auquel ni les États-Unis, ni la Russie ne se résolvent.
D’ailleurs, Delsol insiste plusieurs fois dans son ouvrage sur la nécessité de renouer avec la puissance, car il n’est de justice qui ne s’appuie sur la force. Elle écrit « Il faut être puissant pour se permettre d’être moral. » Elle se réclame aussi des enseignements de son ancien directeur de thèse Julien Freund, pour lequel « nous n’échapperons ni à la politique, ni aux conflits, qui font partie de l’étoffe dont notre monde est tissé. » Delsol aurait pu citer Pascal « La justice sans force est impuissante. La force dans la justice est tyrannique[10]. » Les Occidentaux, en particulier les Européens, ont cru pouvoir se dispenser de la force pour instaurer la paix perpétuelle et prêcher un ordre moral universaliste qui se suffit de ses injonctions bien-pensantes. Vouloir désarmer le monde en songeant que cette belle intention ferait disparaître les conflits et la violence relève de l’utopie, qui, pour Delsol, est assimilable à une récupération laïque du Royaume céleste. En somme, Delsol, substitue au rêve kantien de la paix perpétuelle le constat réaliste du conflit humain perpétuel. À la fin de son ouvrage, s’en remettant à la sagesse augustienne, elle affirme que « la paix et le règne du droit sont des promesses inaccessibles qu’il nous faut désormais apprendre à espérer sans les atteindre. » L’utopie devient alors horizon.
Une question cruciale se pose selon Delsol : peut-on aimer un monde que l’on juge damné ? Là encore, Augustin est d’un précieux conseil, car il nous invite à ne point céder aux sirènes du manichéisme, qui divise le monde et les êtres en un bien et un mal tranchés au couteau. Il faut plutôt apprendre à aimer un « monde mélangé », dit Delsol, où la ligne de partage entre le bien et le mal, comme l’a soutenu Soljénitsyne, « traverse le cœur de chaque homme. » Pour Delsol, le « cataclysme de civilisation » où nous nous trouvons, Occidentaux, est l’occasion, au lieu de l’abandon au cynisme et au désespoir devant un déclin irréversible, de ce qu’elle appelle la maturité. L’Occident a peut-être trop cru à l’universalité de ses œuvres et de ses promesses de liberté et de bonheur, qu’il a lui-même contredites par ses forfaits et projetées sur tout le globe. Il ne jouit plus du bonheur de l’innocence et de la confiance sans bornes de l’orgueil. S’il lui reste un bonheur, c’est celui du blessé qui se reconstruit, s’amende et se remet en cause pour marcher droit. Il lui tarde « de réparer ce qui a été cassé et de regarder les bienfaits de l’histoire. » Pour ce faire, nos temps réclament de nouvelles sagesses, même pour les chrétiens, qui doivent réapprendre « à tisser une œuvre terrestre pleine d’espérance. »
C’est peut-être parce que les Occidentaux ont découvert la part « im-monde » que leur monde déserté par la transcendance a créée qu’ils peuvent s’atteler à de nouvelles refondations. Delsol prend ses distances avec les pessimismes suicidaires, écologiste ou dénataliste, qui sont le fait des minorités, quoique bruyantes. « Nous avons des fondations culturelles assez profondes et solides pour susciter des renaissances. » L’inquiétude pour le monde, si vive chez Hannah Arendt et Albert Camus, est fille de sursauts féconds. Il faudra pour cela, souligne Delsol, accepter le monde tel qu’il est, sans y substituer une réalité seconde fabriquée par l’idéologie et l’accueillir, pétri de laideurs et de beautés, avec cette même humilité dont Augustin accueillit les bruits et les fureurs du « monde immonde » de la Numidie.
Delsol revient dans sa conclusion sur la question migratoire, tragique en son essence, car elle pose un conflit insoluble entre la politique et la morale. La première prend soin de protéger la société qu’elle gouverne, en particulier la culture de ses citoyens attachés à leur patrie. La deuxième rappelle à la société, encline à s’enclore dans sa richesse, ses devoirs envers les déshérités, même les étrangers demandant l’asile à sa porte. C’est une manière de reprendre, en d’autres mots, la célèbre distinction de Max Weber entre l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction. La question migratoire sollicite les deux simultanément, sans que la raison pratique ne puisse trouver de solution qui satisfasse entièrement aux deux. Beaucoup en Occident semblent penser que l’avenir des sociétés importe moins que la solidarité avec les migrants, comme si la durée des sociétés devait le céder à la pureté des principaux moraux. En ce sens, la naïveté migratoire de l’Europe la rapproche plutôt de la Grèce antique, brillante par sa démocratie mais vite engloutie par des monarchies conquérantes, que de Rome, qui sut s’inscrire dans la durée, dût la République de Publius et de Cicéron en souffrir.
La tragédie migratoire révèle aussi une fracture sociologique entre les élites qui évoluent dans les sphères internationales sans avoir à côtoyer directement les immigrés et les peuples, attachés à leur identité culturelle, la seule richesse qui subsiste quand on n’a « rien, ni carrière ni relations. » Beaucoup s’aviseront de réconcilier politique et morale par le communautarisme, appelé multiculturalisme en Amérique, qui juxtapose les groupes sans les lier par un bien commun, ou par la neutralité, qui gomme l’identité de la société d’accueil, empêchée de se montrer à l’immigrant, invité à se joindre à une société définie par ses seuls intérêts matériels. Delsol renvoie dos à dos le multiculturalisme anglo-saxon et l’universalisme républicain français, tous deux impropres à fonder une politique réaliste d’hospitalité, qui intègre l’étranger sans le pousser au sectarisme violent ni l’exempter de devoir se conformer aux civilités de la société d’accueil.
Dans une entrevue donnée au magazine Le Point, Delsol est revenue sur la question migratoire, tiraillée entre la morale hospitalière et la politique des peuples concrets. Elle y affirme : « c’est le rôle d’un pape de rappeler l’Évangile, pour que chacun se souvienne que les questions morales doivent toujours être présentes dans l’esprit des gouvernants, même s’ils doivent ainsi se trouver écartelés entre les exigences politiques et les exigences morales[11]. » Il est quand même frappant qu’après avoir éloquemment dépeint l’actualité de la pensée de saint Augustin, l’un des grands docteurs de l’Église, Delsol réduise les papes à n’être plus que des agents de pastorale qui intercèdent pour la morale humanitaire de notre époque. D’ailleurs, dans son ouvrage, Delsol renvoie au musée des idées la loi naturelle d’un autre fameux docteur, Thomas d’Aquin, qui n’aurait plus rien à dire à notre monde. Comme si le religieux était désormais absorbé dans l’éthique et avait donc perdu la faculté de la renouveler, de l’éclairer ou de la suspendre, comme le dirait Kierkegaard[12].
[1] Peter Sloterdijk, Le continent sans qualités, « leçons inaugurales ». Collège de France, 2025.
[2] John Timsit, « Présidentielle : en “colère” face au “déclin” du pays, les Français attendent une rupture franche en 2027 », Le Figaro, 28 août 206, en ligne : https://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/sondages/presidentielle-en-colere-face-au-declin-du-pays-les-francais-attendent-une-rupture-franche-en-2027-20260828
[3] « Switzerland : an Island of reason in a sea of populisme », Ipsos, 11 juin 2025, en ligne : https://www.ipsos.com/en-ch/switzerland-island-reason-sea-populism .
[4] Chantal Delsol, La fin de la chrétienté, Paris, éditions du Cerf, 2021.
[5] Publié chez Odile Jacob.
[6] Jérôme Gauthier et Thomas Wieder, « Le jour où Rome fut vaincue par des réfugiés », L’Aut’Journal, 20 août 2021, en ligne : https://www.lautjournal.info/20210820/le-jour-ou-rome-fut-vaincue-par-des-refugies.
[7] Youness Bousenna, « Chantal Delsol et sa croisade réactionnaire, de l’Académie des sciences morales et politiques aux colonnes des journaux », Le Monde, 26 juin 2026.
[8] Chantal Delsol, « Les démocraties européennes face aux discours apocalyptiques européens », Le Figaro, 30 janvier 2026.
[9] Pascal Boniface et Pierre Lellouche, Vivons-nous le retour des empires ?, Paris, Desclée de Brouwer, 2026.
[10] Pascal, Pensées, Paris, Librairie générale française, 2000, fr. 135.
[11] Jérôme Cordelier, « Chantal Delsol : “Comme au temps de saint Augustin, un empire se défait, le nôtre” », Le Point, 26 janvier 2026.
[12] Sur la suspension théologique de l’éthique, le lecteur pourra consulter la somptueuse traduction de Crainte et tremblement de Søren Kierkegaard réalisée par le professeur Charles Le Blanc et publiée chez Payot en 2000.






