Mélanges intempestifs. Thomas de Koninck, La bataille de Gaulle et les nombrils électoraux

Marc Chevrier
Essayiste et professeur de science politique au sein de l’Université du Québec

Quelques considérations relatives à la disparition de Thomas de Koninck, philosophe de renom, au film épique La bataille de Gaulle et à la campagne électorale de l'automne 2026 au Québec.

 

Thomas De Koninck, petit prince de la philosophie

Le Québec a déploré en février 2026 la disparition d’une autre de ses grandes figures intellectuelles, Thomas de Koninck, mort à ses 91 ans, après une longue et fructueuse carrière de philosophe à l’Université Laval. On connaît De Koninck dans cette université notamment par le père, Charles, philosophe des sciences éminent qui a émigré de la Belgique, où Thomas est né en 1934, pour s’établir la même année à Québec. Comme son père, Thomas s’est destiné à de savantes études qui le conduisirent à Oxford, Berlin et Munich. Sa carrière à l’université Laval a embrassé un demi-siècle, où il a formé de nombreux étudiants. Curieux comme son père de la philosophie des sciences et de la logique, il s’est intéressé surtout à la philosophie de l’éducation, aux philosophes classiques, à la religion et à l’éthique. Le magazine Le Verbe lui a rendu un bel hommage, en rappelant quelques-uns de ses ouvrages marquants, comme De la dignité humaine (1995), La Nouvelle ignorance et le problème de la culture (2000), ainsi que Philosophie de l’éducation (2010).

Ce deuxième ouvrage a cerné avec une grande finesse ce paradoxe, à savoir que le formidable développement des connaissances scientifiques et techniques de notre époque a engendré néanmoins, dans le même mouvement, l’essor de nouvelles formes d’ignorance. Le réductionnisme des sciences, qui privilégie l’abstraction au lieu de la compréhension concrète des choses et des êtres, de même que la culture de l’image et du narcissisme qui l’accompagne, l’appauvrissement de la culture personnelle du fait de la surspécialisation et du primat de l’utilité sont autant des facteurs qui ont amoindri la connaissance de la condition humaine dans toutes ses dimensions, y compris affectives.

En lisant de Koninck, on songe aussi à cette forme d’ignorance que diplôment désormais nos universités, où l’on impose toutes sortes de théories inquisitoriales et haineuses qui justifient de jeter au feu les œuvres et les personnages historiques non conformes à la rectitude morale du moment. On est loin de la candeur avide de connaître dont le jeune Thomas aurait frappé Antoine de Saint-Exupéry en 1942, quand l’aviateur rencontra la famille de Koninck à Québec. Une légende prétend que l’adolescent questionneur lui aurait inspiré le personnage du petit prince. Dans À quoi sert la philosophie, Thomas de Koninck parle de l’émerveillement dont est capable l’enfant et cite d’ailleurs Le Petit Prince : « Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications[1]. » Puisse-t-on ne jamais se lasser de lire Thomas de Koninck et Le Petit Prince.

 

La Bataille de Gaulle

Le film hollywoodien L’Odyssée du cinéaste britannique Chistopher Nolan a fait beaucoup de bruit et encaissé beaucoup de recettes. Cependant, une autre grande production, française cette fois, a aussi trouvé un public considérable, près de cinq millions dans l’Hexagone. Il s’agit de La bataille de Gaulle du réalisateur Antonin Baudry, un normalien et polytechnicien passé par la diplomatie — il aurait mis sa touche au discours de Dominique de Villepin à l’ONU en 2003 — avant de se lancer dans le cinéma. Il fallait du cran pour s’attaquer au monument de Gaulle après tant de films de guerre et de livres sur le fameux général. Mais que ne savions-nous pas déjà de sa vie et de son œuvre ? Le plus étonnant, c’est que le cinéaste a puisé son scénario dans la biographie rédigée par un historien britannique, Julian Jackson, qui a d’ailleurs participé à la fabrique du film. On ne saurait accuser Baudry de se prêter à une entreprise chauvine de glorification du général, piège évité par le cinéaste. Sous la forme d’un diptyque d’une durée totale excédant cinq heures, le film se concentre sur l’action du général en exil après la défaite de la France en juin 1940 jusqu’à la libération de Paris en novembre 1944.

Pour comprendre le titre du film, il faut se replonger dans la situation désespérée où se trouve de Gaulle après l’armistice signé par la France du maréchal Pétain avec les nazis. Le général refuse de reconnaître la légitimité de cette France agenouillée, et ayant trouvé refuge à Londres grâce à la complaisance de Churchill, il tente de faire vivre une France résistante, fidèle à la République, mais avec des moyens dérisoires. Les élites françaises installées à Londres lui tournent le dos, ses premiers appels au sursaut peinent à susciter des ralliements. Mais le général s’entête, Churchill le protège, quitte à se débarrasser de lui s’il devient trop encombrant, et c’est par la force du verbe, qu’il manifeste sur les ondes de la BBC mais aussi auprès de ses proches fidèles comme des alliés américains et anglais qu’il parvient, petit à petit, après certes des revers, parfois cuisants, à s’imposer et à donner corps à la France libre, à la croix de Lorraine.

Le film montre clairement que le général doit mener ses batailles sur trois fronts : contre l’Allemagne, contre la France de Vichy, qui le déclare renégat, et contre les Américains, en qui ils voient un tyranneau Don Quichotte qui gêne les plans du président Roosevelt de transformer la France libérée par les forces américaines en protectorat au territoire amputé. La France de Vichy demeure à la tête d’un empire colonial, d’une armée et d’une flotte navale auprès desquels de Gaulle ne fait pas le poids. Il compense sa faiblesse par une stratégie de reconquête des colonies d’Afrique, qu’il confie à des militaires intrépides comme le colonel Leclerc, promu ensuite général. Ces militaires, dont aussi le général Kœnig, parviennent, avec des contingents réduits d’hommes mal armés, de toutes origines et forts d’une bravoure exaltée, à remporter des batailles décisives dans le désert, malgré un désavantage numérique énorme. Cependant, ces succès militaires de la France libre ne suffisent pas. Il manque au général la légitimité politique. C’est l’action du résistant Jean Moulin qui la lui a fournie, lui qui réussit, avant d’être arrêté et torturé par la Gestapo, à réunir des parlementaires de la France occupée pour former, clandestinement, le Conseil national de la Résistance à Paris, en mai 1943, qui reconnut son chef légitime dans le général.

La première partie du film, L’âge de fer en France — Résistance au Québec — raconte la difficile émergence du général comme chef de la France libre, depuis Londres, envers et contre tous. Les débuts sont laborieux, incertains, les appels à la résistance de De Gaulle ne suscitent pas les ralliements espérés. De plus, Roosevelt presse Churchill d’écarter ce trublion embêtant. Le général confie à ses hommes de confiance une mission impossible : obtenir, en s’infiltrant par surprise sur les terres africaines, que le Tchad et le Cameroun le reconnaissent en août 1940 comme seule autorité légitime de la France. Mais en septembre de la même année, l’expédition navale des Britanniques et des forces gaulliennes, censée surprendre Dakar aux mains des vichystes, vire au fiasco. Toutefois, les premières forces armées de la France libre s’illustrent par des combats héroïques, comme à Bir Hakeim au printemps 1942, au nord du désert libyen, où le général Kœnig et ses troupes réussissent à tenir tête pendant 16 jours aux forces terrestres et aériennes du général Rommel, ce qui permet aux Britanniques d’échapper à l’encerclement. Malheureusement, ces premiers succès de la 1re brigade libre française sont assombris par la volonté de Washington, dont les troupes occupent l’Algérie, d’y placer comme gouverneur de l’Afrique du Nord un affidé du régime de Vichy, François Darlan, flanqué d’un général rallié à Pétain, Henri Giraud, placé à la tête de l’armée française d’Afrique. De Gaulle, qu’on croyait définitivement écarté par ces nominations, se remet en selle après l’assassinat surprise de Darlan en décembre 1942 par un jeune partisan de la France libre, Fernand Bonnier de La Chapelle, que le cinéaste présente comme un patriote de la première heure.

La deuxième partie du diptyque, J’écris ton nom (Libération au Québec), révèle l’ampleur du projet caressé par Roosevelt pour la France que les troupes américaines, déjà stationnées en Afrique du Nord, s’apprêtent à libérer. C’est le plan AMGOT — Allied Military Governement of Occupied Territories —, qui prévoit un rapetissement de la France placée sous administration de préfets américains. Même une nouvelle monnaie, d’impression américaine, doit remplacer le franc. Le général comprend l’étendue du piège qui risque de se renfermer sur sa patrie quand les Américains persistent dans leur volonté de mener les opérations de libération du sol français, après notamment le débarquement de Normandie, en laissant les forces françaises en retrait. Comme dans la première partie, cette deuxième partie illustre les faits d’armes des forces françaises libres, notamment la bataille tactique que le général Leclerc remporte dans le sud de Tunisie contre des divisions blindées italo-germaniques. Si de Gaulle parvient à arracher de Roosevelt une forme de reconnaissance lors d’un voyage à Washington, il doit composer avec le général Giraud, toujours soutenu par les Américains. Les deux généraux ont ainsi dû partager la présidence du Comité français de Libération nationale créé à Alger en juin 1943. Fin stratège, de Gaulle réussit par écarter son rival du comité. Mais la vraie bataille se jouera en France, quand on saura lesquelles des forces, américaines ou de la France libre, entreront les premières à Paris. Le général Leclerc, en lequel de Gaulle a placé toute sa confiance, réussira avec ses troupes à court de carburant à se mettre en ordre de marche vers Paris où déjà gronde l’insurrection populaire, en faisant fi de la volonté américaine de les laisser à l’arrière-plan. De Gaulle est finalement acclamé en triomphe dans la capitale où s’installe son gouvernement.

Le film a souvent insisté sur les liens entre Churchill et de Gaulle qui, divisés par les intérêts nationaux et les âpres réalités de la guerre, semblent s’estimer réciproquement. À la fin du film, en guise de remerciements pour son soutien à la cause française, des soldats français chantent pour Churchill une marche militaire qu’il affectionne particulièrement, Le père la victoire. Cette note d’entente cordiale, qui retentit au moment où les Britanniques admirent à Londres la tapisserie de Bayeux prêtée par la France, conclut cette grande fresque épique, malgré quelques petits écarts avec la vérité historique voulus par la fiction filmique. De la sorte, on apprend, pourquoi et comment, sans le génie stratégique de De Gaulle et la vaillance des militaires et des résistants qui ont cru en ses appels de liberté invaincue, la France serait devenue une possession du IIIe Reich ou même un autre Porto Rico.

Des élections autour de nos nombrils

Passer de l’univers gaullien aux petites vicissitudes de la campagne électorale québécoise en cours procure un sentiment de vertige. Mais il faut bien en dire quelques mots. Dans un contexte de guerre commerciale inédite entre les États-Unis de Trump et le Canada, l’essentiel des débats entre les partis en lice tourne autour de l’amélioration de la vie ordinaire, pour une population qui craint l’inflation, les accès défaillants aux services publics, la cherté et la rareté des logements, etc., préoccupations certes légitimes. Les partis se disputent les faveurs des citoyens à coups de mesurettes ciblées, bonus, baisses de taxes, crédits d’impôt, en promettant des coupes dans les dépenses, comme le fait le parti conservateur d’Éric Duhaime, ou des révisions de programme et d’organigramme. Mais alors que le gouvernement Carney est en train d’opérer de grands virages sur les politiques de défense, d’investissement et du commerce tant intérieur qu’extérieur du pays pour contrer les offensives douanières de Donald Trump, les partis du Québec n’ont rien à dire sur les orientations stratégiques d’une nation supposée, ravie de vivre en province sous la protection tutélaire d’Ottawa. Même le Parti québécois a mis en veilleuse son option référendaire d’ici le départ de Trump en 2029. La journaliste Emmanuelle Latraverse a trouvé une formule savoureuse pour qualifier la présente campagne : une élection sur la taille de nos nombrils. L’observation attentive de nos nombrils comporte l’avantage de détourner nos yeux des périls environnants qui sollicitent notre intelligence et notre capacité d’action collectives.

Dans un récent numéro de la revue Argument consacré à l’idée d’indépendance au Québec, le politiste François Charbonneau propose qu’on affuble désormais les partis politiques réputés fédéralistes du qualificatif « assimilationnistes »[2]. Voilà qui clarifierait le langage politique au Québec. En effet, les partis, tels que le PLQ, la CAQ et le PCQ défendent des variantes d’un projet d’absorption lente du Québec dans l’ensemble canadien, lui-même un prolongement des États-Unis, quand bien même le banquier en chef Carney rêverait de faire du Canada un membre associé de l’Union européenne. Quant au parti QS, bien qu’il se prétende indépendantiste, il défend une politique de peuplement par l’immigration qu’on ne renierait pas à Ottawa. L’émiettement prévisible des forces politiques en cinq blocs après les élections du 5 octobre risque bien de prolonger l’absence d’ambition politique forte unissant les Québécois. Divide et impera.

 

[1] À quoi sert la philosophie?, Québec, Presses de l’université Laval, 2015, p. 9.

[2] Voir François Charbonneau, « Indépendance ou assimilation », Argument, vol. 29, no 1, automne-hiver 2026-2027, p. 90-99.

Vient de paraître aux Éditions Médiaspaul

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