Voyage en Italie: Sienne

Hippolyte Taine
Sienne, 8 avril

De Chiusi à Sienne, le pays s'aplatit; on est entré dans la Toscane: des marécages étendent dans le lointain leur verdure sale et malade. Un peu plus loin sont des collines basses, puis des coteaux grisâtres, où la vigne tord ses sarments noirs: c'est un maigre et plat paysage de France. Une vieille cité, entourée de murailles rousses, apparaît à gauche sur une colline, et l'on entre à Sienne.

C'est une ancienne république du Moyen Âge, et bien souvent, dans les cartes du seizième siècle, j'avais contemplé sa silhouette abrupte, hérissée de bastions, peuplée de forteresses, toute remplie des témoignages des guerres publiques et des guerres privées. Guerres publiques contre Pise, Florence et Pérouse, guerres privées entre les bourgeois, les nobles et le peuple, combats des rues, massacres d'hôtel de ville, bouleversements de la constitution, exil de tous les nobles en état de porter les armes, exil de quatre mille artisans, proscriptions, confiscations, pendaisons en masse, ligues des exilés contre la ville, coups de main populaires, désespoir porté jusqu'à l'abdication de la liberté et à la soumission aux mains d'un étranger, révoltes soudaines et furieuses, clubs semblables à ceux des jacobins, associations pareilles à celles des carbonari, siège désespéré semblable à celui de Varsovie, dépopulation systématique pareille à celle de la Pologne, — nulle part la vie n'a été si tragique. De deux cent mille habitants, la cité tomba à six mille. Ce qu'il avait fallu de haines pour épuiser un peuple si vivace ne peut se dire. L'Italien féodal fut de toutes les créatures humaines la plus richement munie de volonté active et de passions concentrées, et il s'est saigné, on l'a saigné jusqu'au dernier sang de ses veines avant de le coucher dans la tranquillité monarchique. Cosme II, pour rester maître, détruisit par la faim, la guerre et les supplices cinquante mille paysans. Alors on voit dans les gravures se déployer sur la piazza républicaine les cavalcades pompeuses, les chars mythologiques, les parades et la livrée du nouveau prince. L'artiste, au bas de son dessin, se répand en adulations infinies. Les mœurs résignées, puis somnolentes, la galanterie fade, l'inertie universelle, vont s'établir. Sienne devient une ville de province, visitée par les touristes. Un ecclésiastique que je rencontre me dit que, lorsqu'il vint ici en 182l, l'immobilité et l'ignorance étaient parfaites. On mettait deux jours en vetturino pour aller de Sienne à Florence. Un noble, avant d'entreprendre ce voyage, se confessait et faisait son testament. Point de bibliothèque, aucun livre. Un jour, mon ecclésiastique, qui est savant et libéral, s'abonne à deux journaux français; quelqu'un lui fait visite: «Comment, vous avez un journal français!» Le visiteur touche des mains le journal français, cette chose tombée du ciel, miraculeuse. Un quart d'heure après, l'ecclésiastique va se promener; la première personne qu'il rencontre lui dit: «C'est donc vrai, vous avez un journal français?» La seconde personne fait de même. Le bruit s'était répandu en un instant, comme un rayon de lumière dans une chambre de cloportes.

Une ville ainsi conservée est comme un Pompéi du Moyen Âge. On monte et l'on descend dans de hautes rues étroites, pavées de dalles, bordées de maisons monumentales. Quelques-unes ont encore leur tour. Aux environs de la Piazzra, elles se suivent en files, alignant leurs énormes bossages, leurs porches bas, leurs étonnantes masses de briques percées de rares fenêtres. Plusieurs palais semblent des bastions. La Piazza en est bordée, et nul spectacle n'est plus propre à mettre devant l'imagination les mœurs municipales et violentes des anciens temps. Cette place est irrégulière de forme et de niveau, étrange et frappante comme toutes les choses naturelles que n'a point déformées ou réformées la discipline administrative. En face, s'étale le Palazzo-Publico, massif hôtel de ville, bon pour résister aux coups de main et jeter les proclamations à la foule assemblée sur la place. On en a lancé bien des fois par ces fenêtres ogivales, et aussi des corps d'hommes tués dans les séditions. Une bordure de créneaux le hérisse; la défense, en ce temps là, se rencontre sous l'ornement. A sa gauche, une tour gigantesque élève à une hauteur prodigieuse sa forme svelte et son double renflement de créneaux; c'est la tour de la cité qui plante à la cime son saint, son drapeau, et parle de loin aux cités voisines. Au pied, la fontaine Gaja, qui pour la première fois aux XIVe siècle, parmi les cris de joie universels, apporta de l'eau sur la place publique, s'encadre sous le plus élégant baldaquin de marbre.

Le soir baissait, je ne suis entré qu'un instant dans la cathédrale. L'impression est incomparable; celle que laisse Saint-Pierre de Rome n'en approche point: une richesse et une sincérité d'invention étonnantes, la plus admirable fleur gothique, mais d'un gothique nouveau, épanoui dans un meilleur climat et parmi des génies cultivés, plus serein et plus beau, religieux et pourtant sain, et qui est à nos cathédrales ce que les poèmes de Dante et de Pétrarque sont aux chansons de nos trouvères; un pavé et des piliers de marbre où s'étagent des assises tour à tour noires et blanches, une légion de statues vivantes, un mélange naturel de formes gothiques et de formes romaines, des chapiteaux corinthiens qui portent un labyrinthe d'arceaux dorés et des voûtes plafonnées d'azur et d'étoiles. Le soleil couchant entre par les portes, et l'énorme vaisseau, avec sa forêt de colonnes, poudroie dans l'ombre au-dessus de la foule agenouillée dans les nefs, dans les chapelles, autour des piliers. La multitude fourmille indistinctement dans la noirceur profonde jusqu'au pied de l'autel, qui tout d'un coup, avec ses candélabres, ses figures de bronze, les chapes damasquinées de ses prêtres, et toute la prodigue magnificence de son orfèvrerie et de ses lumières, se lève comme un bouquet de splendeurs magiques.

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