Réflexion sur le film «Le temps d'un été»

Richard Lussier

Sorti en salles cet été, Le temps d’un été est un film aux belles qualités cinématographiques, mais qui se contente de perpétuer la grande entreprise de démolition du catholicisme héritée de la révolution tranquille tout en présentant une version diluée du christianisme. Après un demi-siècle de church bashing, ne serait-il pas temps de passer du ressentiment à la reconnaissance pour tout ce qu'ont construit religieux et religieuses au Québec ?

La critique de Manon Dumais du film Le temps d’un été, parue dans le Devoir du 14 juillet dernier, m’a incité à aller le visionner. Un curé, Marc, qui s’est donné pour mission de prendre soin des sans-abri ou de gens marginaux dans son église délabrée de Montréal, hérite d’un manoir en Gaspésie et décide alors d’y amener ses laissés-pour-compte le temps d’un été. On sent, écrit Manon Dumais, dans le choix des personnages, l’amour et le respect que la scénariste Marie Vien voue aux différents visages de l’itinérance. Et de fait, la réalisation nous présente une panoplie de sans-abri ou de marginaux fort attachants. Un avocat qui a tout perdu au jeu, une veuve esseulée depuis la mort de son mari, un militaire brisé par la guerre en Afghanistan, un réfugié du Congo, un enfant prodigue qui a fait la fête toute sa vie durant, un homme qui a fui son milieu d’appartenance en raison de son orientation et identité sexuelles, un jeune qui  été transplanté d’un foyer d’accueil à un autre et enfin une jeune Inuite enceinte perdue dans la grande Babylone. 

J’ai bien apprécié la mise en scène, la réalisation, la beauté des paysages, l’excellent jeu des comédiens, la sonorisation, le judicieux choix des pièces musicales et surtout le compatissant portrait de la solitude et des blessures de ces mal aimés. Bref un très bon film. Néanmoins, je me suis dit en moi-même, au sortir de la salle de cinéma, que le personnage du prêtre Marc manquait de profondeur. 

Chemin faisant vers la maison de mes amis, nous échangeâmes nos impressions. Nous étions d’accord pour dire que nous venions de visionner un film intéressant à plusieurs points de vue. J’ajoutai néanmoins que le portrait qu’on y faisait des prêtres me turlupinait, me tracassait; est-ce que ce prêtre, osai-je dire, est vraiment chrétien ? La conjointe de mon ami s’en étonna. Étonnement qui suscita chez moi aussi un étonnement. Je voyais bien que c’est en raison de sa compassion pour les laissés-pour-compte qu’elle et tant d’autres personnes à qui j’en parlai par la suite, l’estimaient vraiment chrétien, mais comment me disais-je en moi-même peut-on concevoir que les paroles et les actes de ce prêtre soient ceux d’un chrétien, d’un catholique ? Rappelons-en quelques-unes, quelques-uns. 

La toute première scène donne le ton : une femme annonce à l’homme qui partage sa vie qu’elle le quitte parce qu’ils sont trois dans le lit : elle, lui et l’Église, laquelle prend trop de place. En voyant cette scène, je me suis dit en moi-même que l’homme en question devait être un pasteur évangélique ou un prêtre orthodoxe ou un rabbin, mais la suite montre sans équivoque qu’il s’agit bien d’un prêtre catholique. Comme le remarque madame Dumais dans sa critique, « Le temps d’un été actualise sous la forme d’un lumineux récit choral qui fait du bien la Parabole de la brebis égarée. Sauf que, dans ce cas-ci, le bon berger s’est également perdu en chemin. » C’est dérangeant, mais il faudrait être bien jeune ou peu miséricordieux pour lancer la première pierre aux prêtres catholiques qui, seuls et souvent épuisés par leur devoir pastoral, s’égarent en chemin et tombent dans les bras d’une bonne Samaritaine. Pour ceux qui sont allés à l’école sans Dieu ou qui n’ont pas ouvert un Nouveau Testament depuis 40 ans, et qui aimeraient comprendre l’allusion à ce passage évangélique, il serait bon de lire  Jean, 8, 1-11. 

Un peu plus loin, on nous présente une célébration religieuse à la mémoire d’un jeune qui selon toute vraisemblance se serait suicidé. On peut penser que le prêtre fit au cours de cette célébration une homélie, qu’on y lut un passage pertinent de l’Évangile, mais tout cela est laissé  à notre imagination, car tout ce que la scénariste nous fait entendre se résume, somme toute, au refrain fredonné en boucle d’un beau chant tiré du répertoire de la spiritualité afro-américaine : Swing low, sweet charriot. Touchant ce chant, il émeut le spectateur, mais pourquoi avoir décidé de ne pas présenter un petit bout d’homélie ou un récit de l’Évangile, par exemple, celui où le Christ, voyant Marie, la sœur de Lazare , et les Juifs pleurer, se mit lui-même à pleurer tant il était bouleversé, et ressuscita son ami Lazare, afin de manifester que la mort pour un chrétien n’a pas le dernier mot ? ( Jean, 11, 1-45 ) 

Ailleurs dans le film, ce prêtre aurait eu une belle occasion de parler de l’amour de Dieu. Je pense à ce passage où il essaie de consoler le jeune adolescent qui, ayant été transplanté d’un foyer d’accueil à un autre, n’a pas connu le bonheur d’aimer ou de se sentir aimé. Au cours de ces vacances, la tendresse d’une jeune autochtone fit naître en lui l’espoir qu’il pourrait enfin aimer et être aimé. Malheureusement, celle-ci décide de retourner dans sa réserve auprès des siens, auprès de sa mère. Il est dévasté. Marc l’amène pêcher pour être présent à sa douleur, mais il lui tient un discours guère réconfortant. « Ce n’est pas donné à tout le monde d’aimer et d’être aimé. Peu importe le temps que ça dure, c’est le cadeau que la vie nous a fait et il n’y a personne qui va pouvoir t’enlever ça. » Ces sages paroles atteignent le jeune droit au cœur; «swing low» à l’eau, il saute dans le fleuve pour en finir avec cette vie. Vraiment, est-ce tout ce qu’un prêtre trouverait à dire en pareille situation ? Même un travailleur de rue athée aurait tenu des propos plus compatissants. N’aurait-il pas pu lui parler de la Samaritaine que le Christ rencontra près du puits de Jacob  ( Jean IV, 1-30 ) et lui dire que cette femme qui avait vécu avec cinq maris et vivait actuellement avec un homme qui n’était pas son mari, était toujours en mal d’amour ? Il aurait pu lui parler du tableau d’Étienne Parrocel qui dépeint bien le désespoir de cette femme et sa soif d’amour que l’amour des hommes n’a pu combler; il aurait pu lui montrer que la blancheur du visage de la Samaritaine et la présence de la corde du puits tout près de son cou le suggèrent.  

Le passage où Marc et le curé du petit village se font des confidences est encore plus révélateur. Le curé Beaulieu plus âgé que Marc initie l’échange en faisant son mea culpa : « Dans mon temps on s’obstinait à sauver des âmes. On faisait plus de mal que de bien, surtout aux femmes à qui je disais que de ne pas faire des enfants les conduirait en enfer. Qu’est-ce que je connaissais du monde à part le séminaire ? » Puis, quand Marc avoue qu’il a une copine à Montréal, le curé Beaulieu s’en réjouit disant qu’il doit être plus facile d’être discret dans une grande ville; quant à lui, il avoue avoir passé l’âge d’aller chez sa voisine, la coiffeuse du village, réputée pour sa générosité sexuelle. Je le répète, il faudrait être bien jeune ou peu miséricordieux pour lancer la pierre à ces prêtres, mais on aurait espéré entendre de leur bouche des propos moins lubriques ou désespérants comme le suivant :  « On vit la fin d’une époque, raconte le curé Beaulieu. Il faut se l’avouer, c’est la fin. Le monde n’a plus besoin de nous autres, des acteurs qui jouent du Shakespeare dans une salle vide  … tout ce que va rester de nous autres, c’est un tas de pierres qui va témoigner de l’orgueil de notre foi. » Exit l’Évangile, exit l’Église. La dernière scène le confirmera d’ailleurs; Marc ferme son église alors que sa copine l’attend à la sortie. Ils ne seront plus que deux dans le  lit.  

Comment en est-on arrivé à penser que ce prêtre soit chrétien et ce en dépit des paroles et actions que la scénariste lui prête ? Sûrement parce que Marc est un bon gars qui prend soin des marginaux, des gens de la rue. Il les écoute et cherche à les aider. Mais à ce titre un travailleur social, un travailleur de la rue, comme nous tous d’ailleurs, ou presque tous, nous sommes chrétiens dans la mesure où le christianisme, après plus de 2,000 ans d’histoire, fait partie de nos gènes. Car après tout, c’est l’Église qui nous a enseigné à aimer les pauvres. Mais notre christianisme de bon gars est un christianisme bien dilué. Le Christ a commencé sa vie publique en changeant l’eau en vin; notre époque a changé ce vin en eau. S’il y a toujours dans le monde des chrétiens prêts à témoigner de leur Foi jusqu’au sang, et ce, sans aucun fanatisme, ici au Québec, je dois avouer que pour bon nombre d’entre nous, qui sommes tous vraisemblablement des bons gars et des bonnes filles, la Foi est devenue incompréhensible. 

Le temps d’un été est un bon film, mais en plus d’avoir le défaut de présenter une version diluée de ce qu’est le christianisme, il perpétue le Church bashing propre aux grands enfants de la Révolution tranquille. Ne serait-il pas temps de faire preuve de miséricorde, de cesser de lui lancer la pierre ? Nous voyons la paille dans son oeil, mais nous ne voyons pas la poutre dans le nôtre; osons, par exemple, nous demander ce qui est le plus triste : avoir contraint des femmes à engendrer beaucoup d’enfants dans un contexte politique où la nation risquait de disparaître ou s’autoproclamer maître de la vie et surtout de la mort ? 

Nous devons beaucoup à ce catholicisme qui nous a fait. Ne serait-il pas temps de passer du ressentiment à la reconnaissance ? Car ce sont ses prêtres et ses religieuses, qui, en Occident et particulièrement au Québec, ont ouvert des crèches pour les enfants abandonnés, des maisons pour les femmes battues, des hospices pour les personnes âgées, des hôpitaux pour nous soigner et des écoles pour nous éduquer. La liste de ces religieux et religieuses est longue; à brûle-pourpoint me viennent à l’esprit :  les Sœurs du Bon Pasteur, les Ursulines, la Congrégation de Notre-Dame, les Augustines, les Sœurs Grises, les Sœurs de la Providence, les Jésuites, les Oblats, les Clercs de Saint-Viateur. Oui, il y a beaucoup moins de monde dans les églises du Québec; beaucoup doivent fermer faute de sous pour les entretenir, mais tout ce que ces hommes et ces femmes ont construit ne pourrait-il pas témoigner d’un grand amour plutôt que de « l’orgueil de leur foi », pour reprendre la tirade lancée par le comédien Gilbert Sicotte ? 

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Extrait

[...] Notre christianisme de bon gars est un christianisme bien dilué. Le Christ a commencé sa vie publique en changeant l’eau en vin; notre époque a changé ce vin en eau.

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