Éric-Emmanuel Schmitt, Le défi de Jérusalem

Richard Lussier
Professeur de philosophie à la retraite, président de la Fondation Humanitas, auteur de Un Socrate inédit, PUL 2016

Ce livre n’est pas un grand livre, mais il vaut le défi que l’auteur lance à ses lecteurs, car tout témoignage est une forme de défi auquel nous devons nous confronter. Mais ne devrions-nous pas à tout le moins être interpellés par l’expérience de foi d’Éric-Emmanuel Schmitt, d’autant plus que son témoignage recoupe ceux de Blaise Pascal et d’André Frossard.

Ce livre revêt l’apparence d’un journal de voyage, mais comme son titre le suggère, il traite, en fait, du défi inhérent à la Jérusalem terrestre, mais aussi à celui de la Jérusalem céleste, car ce récit présente surtout l’itinéraire spirituel de la conversion au christianisme d’un écrivain célèbre dont les œuvres sont traduites dans plus de 50 pays. 

Défi de la Jérusalem terrestre, c’est-à-dire défi pour les humains de fraterniser. Cette ville est un lieu saint pour les trois religions monothéistes ; musulmans, chrétiens et juifs s’y côtoient tant bien que mal, en fait, plutôt mal que bien. Le mur érigé à Bethléem en témoigne éloquemment. Palestiniens et Israéliens se tolèrent à peine; la plupart du temps la peur au ventre ou dans le mépris et la violence. Les chrétiens quant à eux n’inspirent guère plus de fraternité; l’auteur éprouve du dégoût de voir dans la grotte de la Nativité des prêtres et des moines méprisants qui bousculent les pèlerins et qui tels des vendeurs du Temple préemptent les liturgies à cinq. « Le défi que Dieu lance aux croyants, aux incroyants, outrepasse ce qu’ils imaginent : Dieu ne leur dit pas « Entendez-moi ! », mais il leur crie : « Entendez-vous ! » Le défi auquel nous sommes tous confrontés, confirmera le Pape François dans la postface à ce livre, est bien celui de la fraternité humaine.

Défi de la Jérusalem céleste. Comme je le mentionnais ci-haut, ce récit présente surtout l’itinéraire méandreux de la conversion au christianisme de cet écrivain, et c’est ce  témoignage qui donne à cette œuvre toute sa valeur. Résumons son périple.

Éric-Emmanuel fut baptisé parce que ses parents agnostiques, voire athées, se conformèrent aux convenances sociales de l’époque , mais il fut élevé dans l’univers du matérialisme. Sa famille assistait à des cérémonies religieuses sans connaître les prières se contentant de bredouiller tels des poissons rouges. Enfant, il aimait contempler la décoration de la crèche et prononcer le mot Bethléem pour la sonorité du vocable, mais cela ne l’intéressait que par son côté esthétique. Vers l’âge de dix ans, son père l’obligea à s’inscrire au catéchisme afin de pouvoir décrypter la peinture sacrée des grands maîtres, catéchisme qui l’initia aux valeurs chrétiennes de sorte qu’il fit sa première communion sans connaître les Évangiles dont il ne perçut que des bribes auxquelles il ne comprenait presque rien, étant néanmoins parfois touché par certaines paraboles du Christ. Ce fut surtout l’esthétisme des sculptures du Christ qui l’amena à éprouver de la sympathie pour cet homme. Là s’arrêta net son rapport à Jésus. Des études en lettres classiques et en philosophie confortèrent son « athéisme spontané en athéisme instruit et articulé ». Plus âgé, des obligations sociales l’amenèrent à fréquenter de temps à autre des églises, mais il n’y voyait, comme l’insensé de Nietzsche dans le Gai savoir que « les caveaux et tombeaux de Dieu». Le sermon sur la montagne, le texte des béatitudes le scandalisait, car il n’y voyait que de fausses promesses pour aider le peuple à subir son triste sort; un opium servi au peuple. À cette époque, il considérait ridicule la pratique chrétienne de demander aux saints d’intercéder pour nous.

Cette nuit de feu au désert ne le christianisa pas; c’est une autre nuit qui le transforma à jamais, celle où lisant les Évangiles il découvrit que Dieu est amour.

Puis, à l’occasion d’un voyage en Algérie, à l’âge de vingt-huit ans, perdu seul en pleine nuit sur le mont Hoggar, il fit une expérience mystique qu’il raconte dans son livre La Nuit de feu, expérience qui lui fit découvrir Dieu, l’absolu, l’infini, l’Être suprême. Cette nuit de feu au désert ne le christianisa pas; c’est une autre nuit qui le transforma à jamais, celle où lisant les Évangiles il découvrit que Dieu est amour. À partir de ce moment charnière, il n’eut de cesse de se documenter en choisissant aussi bien des ouvrages favorables au Christ que des écrits contestant son enseignement, voire son existence. Toutes ces recherches n’étanchant cependant pas sa soif, jugeant que la raison n’embrasse pas tout, il s’ouvre aux mystères de l’Incarnation et de la Résurrection, mais cette ouverture demeure cérébrale. C’est son voyage en Terre sainte avec des pèlerins de la Réunion qui lui fera toucher, pourrait-on dire, le véritable sens de l’Incarnation.

À son arrivée en Israël, sa foi est celle d’un intellectuel, conscient sans doute des limites de la raison, mais elle demeure tout de même encore livresque. Étonnamment, il est encore un poisson rouge, il singe les participants, mais ne connaît même pas encore les paroles de l’Ave Maria. Dès le premier soir, il a le réflexe de ne pas participer aux célébrations eucharistiques, puis se ravise. Il ne le dit pas, mais on devine qu’il avait honte de passer pour un dévot. Au fil de la visite des Lieux saints, il découvre que la foi se vit en communauté et désire les célébrations eucharistiques. Il est touché par l’amour qui transparaît dans la façon d’être des pèlerins. Lui pour qui la beauté est essentielle, lui qui se sent dépité de voir des monuments construits sur des sites anciens défigurer ces lieux, lui pour qui le Magnificat de Jean-Sébastien Bach est joie et exultation, réussit à transcender son esthétisme viscéral pour admirer la foi, la ferveur amoureuse d’une religieuse, et ce en dépit de sa voix tonitruante, la plus laide qu’il n’ait jamais entendue.

Le moment charnière de son pèlerinage advient lors de sa visite de l’église du Saint-Sépulcre. Dès l’entrée, il chancelle, étourdi, désemparé. La dérision le gagne, son esprit voltairien commence à persifler, jugeant ce spectacle aussi navrant que ridicule. « Maillon de cette chaîne de bigots, moi ? ». Il veut fuir, mais il accepte de jouer le jeu, d’aller jusqu’au bout. En s’agenouillant près de la pierre du Saint-Sépulcre, il respire l’odeur d’un corps, sent la chaleur d’un être humain qui le regarde avec puissance, le scrute, mais avec bienveillance. Il fond en larmes à genoux, épuisé. Pourquoi moi, se dit-il, pourquoi tant d’amour. Le lendemain, il est joyeux, mais la nuit est troublée, car il revoit dans ses rêves des épisodes de sa vie où il a fait souffrir des gens; il obtient la confirmation qu’il a péché.

Le défi du lecteur

Ce livre n’est pas un grand livre, mais il vaut le défi que l’auteur lance à ses lecteurs, car tout témoignage est une forme de défi auquel nous devons nous confronter. Comment recevrai-je le récit de l’itinéraire spirituel de la conversion au christianisme, au catholicisme, de ce célèbre écrivain, et tout particulièrement son expérience mystique ?                                     

Ce livre n’est pas un grand livre, mais il vaut le défi que l’auteur lance à ses lecteurs, car tout témoignage est une forme de défi auquel nous devons nous confronter.

Comme de la bondieuserie, de la bigoterie? Il faudrait être un bien mauvais lecteur si c’était le cas; seul un Québécois d’un certain âge, incapable de distinguer le message  évangélique du comportement tyrannique d’un certain clergé d’antan, pourrait le voir ainsi. Avec des lunettes de psychologue ou de matérialiste, réduisant ce témoignage à une surchauffe émotionnelle ?  L’auteur lors de sa nuit de feu n’était-il pas paniqué de se voir perdu en pleine nuit dans un désert, et ici, de son propre aveu, n’était-il pas fatigué, désemparé, exténué, terrassé par l’impuissance ? Sans doute ; oui, il y a matière à douter, mais il y en a tout autant à douter de ces gens qui n’ont jamais douté de leurs prémisses matérialistes, ou qui à trop douter ne doutent plus, comme le formule si bien Éric-Emmanuel Schmitt. Récuser d’emblée un témoignage parce qu’il ne cadre pas avec mes préjugés professionnels ou philosophiques ou avec ma seule expérience n’est-il pas réducteur ? Qu’il y ait des gens malades qui délirent, des illuminés, on ne saurait le nier, mais est-ce le cas de tout témoignage religieux ? Si d’entrée de jeu nous affirmons que toute expérience mystique relève de la pathologie, ne sommes-nous pas de mauvais joueurs, de mauvais juges ?  Il y a des témoins plus crédibles que d’autres, et là, je ne puis qu’être en désaccord avec les propos de Schmitt quand il soupèse l’opinion que « Foi contre foi, cela s’équivaut comme lors d’un procès un témoignage contre témoignage. » Ne devrions-nous pas à tout le moins être interpellés par l’expérience de foi d’Éric-Emmanuel Schmitt, d’autant plus que son témoignage recoupe ceux de Blaise Pascal et d’André Frossard ( 1 ), témoins qu’on ne peut taxer de fanatiques ou d’illuminés. Je crois que tout un chacun pourrait trouver profit à cette lecture, à commencer par ces grands enfants de la Révolution tranquille qui ont dilapidé leur héritage catholique; peut-être que l’affection que plusieurs portent à cet auteur les amènera à reconsidérer leur rejet la plupart du temps émotif de leur éducation chrétienne. Peut-être aussi que ces croyants dont le christianisme est surtout livresque sentiront-ils la soif de connaître plus personnellement le Christ, voire de joindre la communauté des pratiquants ?  

(1)  Dieu existe je l’ai rencontré

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