Malheur et inconsistance des puissances moyennes De Thucydide à Vàclav Havel
Retour sur le discours prononcé par le premier ministre Mark Carney en janvier 2026, à travers deux entrevues de l'auteur données à l'émission Midi-Actualités animée par Philippe Labrecque à Radio VM.
Le discours prononcé par le premier ministre Mark Carney au forum de Davos le 20 janvier 2026 a frappé son auditoire et suscité de nombreux commentaires. Or, peu se sont arrêtés sur le fait qu’il y citait l’un des grands historiens de l’antiquité grecque, Thucydide, auteur du récit La guerre du Péloponnèse, qui raconte le conflit sanglant qui opposa à la fin du Ve siècle av. J.-C. Sparte et Athènes, toutes deux à la tête de ligues divisant en deux camps l’essentiel des cités grecques de l’époque. Dans une entrevue donnée à l’émission Midi-Actualités animée par Philippe Labrecque, j’ai tenté de fournir quelques éclairages sur la courte mention que fit Carney de Thucydide et sur les autres enseignements que l’on peut tirer de ce classique de la pensée occidentale, notamment pour la gouverne des puissances moyennes aux prises avec des hyperpuissances prédatrices.

En réalité, l’aphorisme que Carney disait emprunter à Thucydide paraphrasait un passage très connu de l’œuvre antique, soit le fameux dialogue de Mélos. L’historien y restitue les échanges entre une ambassade athénienne et les notables d’une petite cité, Mélos, intimée de se soumettre sans condition, car autrement, les troupes athéniennes, déjà aux portes de la cité, la massacreraient. Ce dialogue, où s’exprime avec crudité la loi de domination que les plus forts imposent aux plus faibles, sans espérance de justice aucune, formule encore aujourd’hui les bases du réalisme en relations internationales. Ce dialogue se termina mal pour Mélos, laquelle, après avoir bravé la puissance athénienne, succomba à ses assauts.
Cependant, plusieurs autres leçons se dégagent de la grande fresque consacrée à cette guerre qui dévasta le monde hellénique. Notamment, que la démocratie peut se combiner avec l’empire et même en nourrir l’expansion et en affermir le joug pour les cités soumises. De plus, Thucydide montre comment des cités qui abandonnent à une puissance supérieure leur défense moyennant le versement de compensations financières finissent par tomber dans une amère sujétion dont il est difficile de sortir. Une idée qu’exposa quelques siècles plus tard un autre Grec, Plutarque, dans ses Vies parallèles. Thucydide suggère également que peu de voies d’échappement s’offrent aux cités moyennes qui doivent s’aligner sur l’une ou l’autre des deux grandes cités hégémoniques régnant sur le monde grec au temps de Périclès.
Si le discours de Carney emprunta à l’Antiquité, il brossa aussi une analogie, que certains jugent douteuse et problématique, entre l’ordre international libéral post-1945 fondé sur des règles et des institutions multilatérales et le régime communiste sous l’empire duquel avaient été placées l’Europe de l’Est et la Russie. En effet, Carney cita un autre ouvrage, celui du dissident tchèque devenu président de son pays, Vàclav Havel, Le pouvoir des sans-pouvoir. L’écrivain tchèque explique comment le régime communiste a pu longtemps tenir grâce aux citoyens qui ont fait semblant d’y croire par des gestes répétés, devenus des rites de la vie quotidienne. Or, comme l’a soutenu le journaliste américain James Kirchick dans un article percutant publié dans le Wall Street Journal le 31 janvier 2026, Mark Carney, en mettant sur le même plan l’ordre international multilatéral sous leadership américain et le régime communiste, enlevait au premier toute valeur et légitimité, comme s’il était aussi mauvais que le communiste totalitaire auquel il était comparé. Ce discrédit jeté sur cet ordre international qui a duré quelque 80 ans se doublait d’une duplicité morale de la part de premier ministre Carney, lui qui a été l’un des artisans majeurs de cet ordre par sa carrière dans la haute finance internationale. C’est comme si, d’après Kirchick, toutes les années consacrées par Carney à l’édification d’un ordre financier international intégré n’avaient été que du mensonge. J’ai discuté de ces questions dans un autre entretien, également donné à l’émission Midi-Actualités de Philippe Labrecque. J’y attire l’attention de l’auditoire sur un autre discours de politique internationale autrement plus inspirant que celui de Carney à Davos : celui du président de la Finlande, Alexander Stubb, prononcé à l’Assemblée générale de l’ONU le 24 septembre 2025. Le président Stubb y explique quelle influence un pays relativement petit comme le sien peut escompter exercer dans un nouvel ordre mondial multipolaire dominé par des puissances concurrentes.
À la fin de l’entretien, j’ai eu à peine le temps d’évoquer une citation tirée d’un article publié dans le politologue Louis Balthazar sur les dilemmes de la politique étrangère du Dominion canadien. Voici le texte de la citation au complet. On verra que le diagnostic posé par Balthazar en 1973 n’a pas perdu de son actualité aujourd’hui. Balthazar contraste les messianismes canadien et américain en politique étrangère et montre que le Canada est devenu une puissance moyenne paradoxalement en se niant comme « nation » :
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce sont évidemment les États-Unis qui menacent l’indépendance canadienne. Aujourd’hui, plus que jamais, la grande préoccupation des élites et de certains membres du gouvernement, c’est de trouver les moyens de préserver une forme d’indépendance économique et culturelle à l’endroit du puissant voisin. Nous en sommes encore là. Sans doute ce souci n’a rien de particulier. Combien d’autres États, y compris ceux d’Europe, sont préoccupés de protéger leur souveraineté contre l’omnipotence américaine. Ce qui est propre au Canada, c’est une difficulté presque insurmontable à définir cette indépendance et peut-être même à la vouloir vraiment. Est-il seulement possible de demander à des quasi Américains de résister à l’envahissement d’une culture qui n’est pas loin d’être la leur et d’une économie qui conditionne leur style de vie ? Une non-nation peut-elle résister à une nation ? Le Canada sera-t-il vraiment indépendant aussi longtemps qu’il répudiera le nationalisme ? (p. 141)







