Le provincialisme impérial

Marc Chevrier
Professeur de science politique au sein de l’Université du Québec

Une question est revenue hanter le Québec à la fin de 2025, son provincialisme, qui décrit outre sa condition politique, un état d'esprit, une manière d'exister, qui caractérise collectivement les Québécois et restreint leurs horizons. Cependant, ce provincialisme n'est pas celui d'un ancien pays relégué au marge d'un État national centralisé, comme en France, où le mot province désigne péjorativement tout ce qui n'est pas Paris. Il renvoie au Québec à la condition d'un peuple minoritaire fondu dans un empire où il s'est habitué à l'idée de ne pas avoir à prendre en charge les dimensions névralgiques de sa liberté politique. Des textes et des entrevues en discutent.

Selon Philippe Labrecque, qui s’exprimait sans ambages dans le magazine Les affaires le 21 novembre 2025, la « psyché collective québécoise » est affligée d’un « provincialisme » handicapant. Ce serait pour lui un frein à l’ambition économique, dont le Québec a pourtant grand besoin pour relever les défis urgents posés par la politique tarifaire de Donald Trump, qui obligent les acteurs économiques à diversifier leurs débouchés par-delà les États-Unis. Labrecque constate qu’au Québec, la discussion publique se borne aux questions intérieures, qui touchent par exemple la mauvaise gestion d’une société d’État, telle la Société d’assurance automobile du Québec, le contentieux relatif à la construction d’un troisième lien routier à Québec, la rémunération des médecins, la grève de tel ou tel service public. Si ces débats ont leur importance, ils manquent néanmoins d’envergure et révèlent un état d’esprit dénué d’ambition pour l’avenir, alors que les Québécois vivent repliés dans la jouissance et le souci de la « vie ordinaire », sans trop s’apercevoir qu’en prenant toute la place dans leur existence, ce tropisme provincial trahit une « âme collective atrophiée. »

Labrecque a aussi consacré une chronique sur le provincialisme persistant des Québécois dans son émission Questions d’actualités sur les ondes de Radio Ville-Marie. Il estime que les Québécois inclinent à penser que les grandes questions régaliennes qui structurent la vie des nations ne les concernent pas, au point de se défendre de toute réflexion sur la culture, sur l’histoire et la civilisation par un « sentimentalisme de bas étage » ou « primaire ». C’est souvent par un rire enfantin, ou par un rejet viscéral qu’ils accueillent les grands enjeux internationaux auxquels les Québécois ne prendraient aucune part. Ils aiment bien poser en victimes impuissantes, qui ruminent sans fin des récriminations, tel qu’on peut le voir sur certains plateaux télévisuels, comme celui de l’émission Tout le monde en parle de Radio-Canada. Ainsi, lors de ce rendez-vous dominical devenu pour plusieurs un substitut à la messe, on a pu voir des amuseurs vitupérer contre Donald Trump dans un exercice de catharsis intellectuelle mêlant la bouffonnerie avec la surenchère morale.

Labrecque n’est pas le premier à s’être interrogé sur le provincialisme des Québécois. Dans un essai publié en 2014, l’économiste Simon-Pierre Savard-Tremblay avait soutenu que même le mouvement indépendantiste québécois s’était réfugié dans un « souverainisme de province », qui trouve et négocie des satisfactions de confort dans le régime fédéral sans trop vouloir en sortir. Un autre essai non moins percutant publié en 2024 par Roger et Jean-François Payette a repris la question. Les auteurs se demandaient si le Québec, embourbé dans sa condition provinciale, pouvait susciter de grandes œuvres philosophiques. Or, comme je l’explique dans la préface que j’ai préparée pour cet ouvrage, selon les auteurs, « la philosophie au Québec bute sur l’indifférence ou souffre de déracinement. Ce qui fait du Québec une société où l’exploration des possibilités de l’être accuse un déficit permanent, où l’on hésite à emprunter tous les sentiers qui s’offrent à l’aventure humaine, en vertu d’une restriction intellectuelle ou morale qui bride l’imagination québécoise et qu’entretient la servitude confortable où le régime canadien place le “sujet” québécois. » Les auteurs estiment que la subordination politique où se trouve le Québec distille un attentisme stérile, qui alimente l'espoir qu'il obtiendra un jour du régime tutélaire canadien la reconnaissance ultime de son « droit d'exister et d'agir. » 

L’ancien recteur de l’UQAM, Claude Corbo, a d’ailleurs dépeint de manière saisissante cette servitude attentiste faite d’illusions, d’irréflexion, de déni, d’aveuglement volontaire, de résignation et de jovialisme dans un ouvrage dont le titre soulève une question que beaucoup de Québécois préfèrent refouler : Le destin du Québec. Il soutient la thèse qu’à moins de prendre le risque d’opter pour l’indépendance, le Québec devra se rabattre sur le choix du Canada, définitif, sans échappatoire possible, sans pouvoir espérer aucun statut particulier au sein d’un régime qui le voue à la minorisation et au folklore. Un espoir que les tenants de la troisième voie ont nourri à maintes occasions pour frapper d’implacables écueils. Cet enfermement constitutionnel qui resserrera son étau sur le Québec le privera ainsi de « toute possibilité de vivre comme nation présente sur la scène du monde et capable d’y apporter sa contribution propre et unique. » L’illusion de la « troisième voie » a pu d’autant mieux prospérer au Québec, en particulier après le référendum de 1995, que s’est généralisée une attitude d’indifférence insouciante et de désintérêt buté à l’égard de la condition politique québécoise. Corbo a décrit avec verve cette attitude que le cinéaste Denys Arcard avait déjà dépeinte dans son film Le confort et l’indifférence de 1981 :

« Le refus tout simple, têtu, impatient et intolérant d’être encore « bâdré » par qui que ce soit avec ces réalités désagréables et dérangeantes que sont la condition de nation dominée et subordonnée, la minorisation démographique croissante, l’érosion du français, l’anglicisation accélérée de la vie en société au Québec, et à plus long terme la perspective du glissement de la nation québécoise vers la condition de Louisiane du Nord ou de pittoresque communauté linguistique régionale. Ce serait une façon de dire « sacrez-moi la paix avec ces vieilles histoires » ou « arrêtez de m’achaler avec des affaires qui ne m’intéressent pas » !

Comme je l’ai soutenu dans un article consacré aux origines du provincialisme québécois, on peut remonter en fait aux temps anciens du Bas-Canada, où les Patriotes de Papineau butèrent déjà sur l’indolence de leurs concitoyens, pour comprendre les racines de cette indifférence à la chose publique notée encore aujourd’hui par plusieurs observateurs. Dans ce texte, j’écrivais que  

« le provincialisme peut être vu comme un refus a priori de la liberté politique, soit qu’il ne vaille pas la peine qu’on en jouisse et qu’on se dépense pour elle, soit qu’elle ne revête guère de sens pour l’individu qui, peu solidaire de la Cité, n’envisage pas d’autres satisfactions que celles de la vie privée. Le provincial consent dès lors à ce que l’intérêt public et l’universel deviennent l’affaire de quelques-uns, auxquels il abandonne son droit de regard sur la sphère publique et celui d’y participer. Le provincial ramène toute question publique à son intérêt personnel et à ses préoccupations identitaires. Il sera toujours satisfait de l’état de la chose publique s’il y trouve immédiatement son compte. »

Cette définition et les remarques de Claude Corbo considèrent le provincialisme comme le symptôme de la domination subie par un peuple minorisé par l’histoire. Mais de quel type de domination s’agit-il ? Une esquisse de réponse est fournie dans l’ouvrage L’Empire en marche, dans lequel j’ai tenté d’élucider les ressorts de cette domination en mobilisant l’idée d’empire, notion fort mal cernée par les historiens, les juristes et les politistes qui s’imaginent d’ordinaire qu’elle est incompatible avec le fédéralisme. Une domination de type impériale est celle qui intègre des peuples conquis, subordonnés ou fatigués de leur indépendance dans des ensembles plus vastes en dissociant leur liberté et leur personnalité collectives, soumises à un régime de restrictions et de neutralisations croissantes, des libertés attachées aux individus. Cette dissociation se traduit par des empêchements institutionnels qui, à leur tour, finissent par façonner la psychologie collective des peuples qui sont amalgamés dans l’ensemble impérial. La provincialisation des esprits frappe alors ces peuples, qui se figurent néanmoins pouvoir prospérer dans un système qui les rabaisse, les diminue et les entrave de diverses façons, en faisant miroiter les avantages consécutifs à l’intégration dans l’ensemble, nommé union, fédération, confédération, etc. Un peuple qui se provincialise est celui qui, ayant perdu les instruments de sa liberté collective, se dépersonnalise et cesse de se croire capable d’universalité par ses moyens propres. Il doute de lui-même au point de ne plus croire à la réalité de ses pensées et de ses entreprises. Il perd ainsi ses qualités, ou tente désespérément de les retrouver, au prix souvent d’incessants combats infructueux, de demi-revanches précaires vite punies, d’accablements prolongés, de regains aussitôt épuisés et d’amères déconvenues. Le provincialisme parvenu à un stade avancé finit par engendrer une certaine désensibilisation de l’âme, si bien que le provincial, satisfait de son état, ne ressent ni indignation, ni étonnement, ni intérêt pour sa condition. Tout cela l’ennuie et même l’exaspère.  

Pour en savoir plus sur le provincialisme, vous pouvez également écouter l’entrevue que j’ai donnée à l’émission de Philippe Labrecque. Bien sûr, comme je le souligne dans l'entrevue, l'individualisme consumériste de notre culture contemporaine, qui n'est pas propre au Québec, contribue au repli dans la sphère privée. En réalité, cet individualisme et le provincialisme impérial se nourrissent l'un l'autre, particulièrement au Québec, mais aussi en France. Déjà, dès la fin des années 1996, un expert en politique internationale se demandait si l'usure et l'impuissance de l'État national français qui s'intégrait sans cesse plus dans l'Union européenne ne vouaient pas la France à en devenir une province. C'est soulever là, toutefois, un autre débat.    

 




Lettre de L'Agora - Printemps 2026