Finir en beauté : rites funéraires et civilisation

Jacques Dufresne

Parmi toutes les idées qui ont émergé sur l’agora mondiale pendant la crise de la Covid-19, celles de Giorgio Agamben sur la vie nue mérite une attention particulière. Dans sa grande œuvre de philosophie politique Homo Sacer (Seuil, 1997-2005) ce philosophe italien de réputation internationale se situe dans le sillage de Michel Foucault, mais aussi de Walter Benjamin ou d’Hannah Arendt. Il a également des affinités avec Ivan Illich et Simone Weil

 La vie nue c’est la vie réduite à sa dimension biologique et érigée en absolu en tant que telle, une vie proclamée sans prix au détriment de tout ce qui en fait le prix : l’amour, la beauté, la vérité, la liberté. Poussée à sa limite, cette conception nous obligerait à penser que tous les soldats morts pour la liberté ou leur patrie étaient dans l’erreur, que Jésus, Socrate, Hypatie et Jeanne d’Arc auraient dû se renier trois fois plutôt que de laisser leur destin s’accomplir, que François d’Assise a eu tort d’embrasser les lépreux, Charles Borromée de marcher croix en mains dans la foule des pestiférés de Milan; qu’il eût été préférable que Galilée renonçât à publier et à défendre ses découvertes pour éviter le risque d’une condamnation à mort, que Thomas More s’agenouille devant Henri VIII…

Si rien ne vaut plus que la vie, la civilisation se réduit bientôt à des mesures hygiéniques et à la surveillance d’un État médical, comme dans Erewon de Samuel Butler, Les Morticoles de Léon Daudet et Knock de Jules Romains. Et à la fin, la vie elle-même, devenue totalement nue, ne vaut rien, comme dans le film Zardoz de J. Boorman et l’essai La mort apprivoisée de Moncef Marzouki. Désespérés dans leur paradis sur terre, les maîtres du monde, confinés dans une citadelle, cherchent le bonheur dans un suicide collectif. «La science, le plaisir, l’art, tout cela fut goulûment consommé jusqu’à satiété. Toutes les voies furent explorées, toutes les techniques furent essayées et toutes les possibilités épuisées. Puis vint la nausée. En fait nous avions oublié, dans notre orgueil forcené du savoir et du pouvoir, que tout existe par son contraire. [ … ] très tôt notre monde fut un non-sens : plaisirs sans joie car sans peine, désirs piégés car sans frustrations et sans limites, sciences sans objet puisque nous savions tout ou presque, art dégénéré car sans contexte et sans contestation, même la musique sonnait faux car nous n’avions plus rien à pleurer, plus rien à chanter, plus rien à espérer. [ … ]Nous ignorions  l’alternance et donc la vérité et la plénitude des choses contraires. Nous avions voulu la vie totale, mais la vie sans mort serait-elle une absurdité logique ? »(La mort apprivoisée, Méridien, 1990)

La barbarie utilitaire

Ce sont des pensées de ce genre qui ont incité Agamben à élever le ton au plus fort de la pandémie en Italie. «Les morts – nos morts – n’ont pas le droit à des funérailles et on ne sait pas même vraiment ce qu’il advient des cadavres des personnes qui nous sont chères. Nos prochains ont été effacés et il est étonnant que les églises ne disent rien à ce propos. Que peuvent bien devenir les rapports humains dans un pays qui s’est habitué à vivre de cette manière pour une période dont on ne sait pas très bien combien de temps elle va durer ? Et qu’est donc une société qui ne reconnaît pas d’autre valeur que la survie ? […] Le seuil qui sépare la barbarie de l’humanité n’a-t-il pas été franchi.»Source

Agamben n’est pas le premier à associer la barbarie à la disparition des rites funéraires, mais il a le mérite d’avoir osé le faire dans un contexte où une telle position faisait de lui un anathème. On lui a reproché d’avoir confondu un état d’exception avec le cours normal des choses. Il a répondu que cet état d’exception hélas! n’est pas exceptionnel, que la lutte contre le terrorisme avait servi de prétexte aux mêmes contrôles excessifs. Pour ce qui est des rites funéraires, nous savons tous qu’ils sont de plus en plus expéditifs, hygiéniques et fonctionnels.

Les rites funéraires ont leurs racines dans un terroir plus obscur mais aussi plus profond que les preuves rationnelles de l’immortalité de l’âme. La conviction que la mort n’est pas la fin mais le commencement est le fondement de la civilisation. Inscrites au cœur des rites funéraires égyptiens, les pyramides, tel un œuf primordial, enferment tous les accomplissements qui marqueront l’histoire des civilisations : écriture, arts, artisanat, science, poésie, sagesse.  Suite à la mort du Christ, surgiront, sous le grand dôme du christianisme, une multitude de pyramides, sous le nom d’églises, d’abbayes, de cathédrales. Elles seront à leur tour des hauts lieux de la culture. Jusqu’au Cimetière marin de Valéry, ce poème sur la mort des civilisations où la froide raison, qui a remplacé le sacré par l’utile, doute enfin d’elle-même.

«Ils ont fondu dans une absence épaisse,

L'argile rouge a bu la blanche espèce,

Le don de vivre a passé dans les fleurs!

Où sont des morts les phrases familières,

L'art personnel, les âmes singulières?»

Les rêves féconds

C’est de la mort de cette civilisation que Giorgio Agamben est le témoin inquiet, pendant qu’ailleurs dans le monde, au Québec notamment, les bulldozers démolissent les églises et font du terrassement dans les cimetières. On y construira, pour les vieux, des condos dont l’obsolescence sera programmée, alors que dans le sillage de la mort omni présente, on construisait pour l’éternité : Pyramides, Parthénon, Notre-Dame de Paris, Taj Mahal. Et ces élans de l’âme vers la perfection seront remplacés par des égos qui s’expriment dans des œuvres sans avenir.

Les rêves, féconds, entourant l’ancienne mort ne sont-ils pas préférables à nos vérités utilitaires? Il est vrai que les rites funéraires ont souvent été entachés par la peur de l’achéron ou de l’enfer, peur qui a servi de prétexte à des abus de pouvoir des autorités religieuses ou civiles, mais fallait-il pour se libérer de cette peur renoncer au sacré universel des rites funéraires? Un sacré épuré pourrait-il renaître d’une fusion avec l’utile? Se pourrait-il que ce soit là le vrai sens de l’histoire. Une chose est certaine : consoler les proches de l’angoisse découlant d’une mort nue est une tâche surhumaine.

J’ai un jour été obligé d’animer seul une cérémonie funéraire laïque devant 300 personnes rassemblées dans un lieu sans âme. La morte en cause était une personne bien connue sur la place publique et farouchement opposée aux cérémonies religieuses. C’était une amie très chère qui, juste avant sa mort, nous avait fait cadeau de toutes les fleurs vivaces de son jardin. Ses deux filles étaient un peu les nôtres. Tout a été improvisé. Son mari m’a supplié la veille d’animer seul la cérémonie. Je me demande encore comment j’ai pu trouver la force de contenir mes larmes. J’avais le sentiment d’être un paratonnerre qui s’enfonce dans la terre sous la pression des événements. Cette femme était adorable et adorée. Porter seul toute la peine d’un si grand nombre d’amis est une tâche surhumaine. Elle est surhumaine même pour un groupe, s’il n’a pas de lien avec le sacré. Depuis ce jour, je suis absolument convaincu qu’une cérémonie authentiquement religieuse est nécessaire. 

Soleil couchant

Le coucher de soleil est l’expérience de la beauté la plus universelle et chacune est unique. Le jour semble vouloir s’éterniser au seuil de la nuit. Avant de mourir le soleil enchante les collines et les prés; une fois disparu, il se prolonge par sa lumière la plus nostalgique. Notre dernier regard est toujours le premier. Ne serait-ce pas là l’origine des rites funéraires, signes par excellence de la civilisation ? Chaque être humain disparu, bientôt couvert de terre ou rendu au ciel par le feu, y est célébré comme un soleil qui se couche.Dans L’encyclopédie sur la mort, le soleil, levant ou couchant, est un thème constamment repris :

«Pour les anciens Égyptiens l'Occident (l'Ouest) où le soleil se couche, était l'empire des morts : « Ainsi, le lieu souterrain où ils croient que les âmes s'en vont après la mort, ils l'appellent Amenthès [...] » (Plutarque, Isis et Osiris, 362 d ; ou §29).

«Je souffre d'une douleur de monde, que les heures en sang de la mort du soleil raniment avec fatalité. […] Et je veux m'oublier dans le parfum de leur mémoire, dans le chant des syllabes de leur nom, dans la lente et vespérale contemplation de ce soleil, qu'elles aussi ont fixé - voici des temps - de leurs yeux…» (Verhaeren, Mes mortes)

Hélas! Les dernières heures de l’homme sont souvent des supplices, à la guerre comme dans les pandémies ou sur une croix. Raison de plus pour leur apporter la consolation de la beauté : fleurs, musique, poésie, pensées  En évitant de confondre la beauté qui est un appel vers le plus grand que soi, avec celle qui est un rappel de ses petits bonheurs à soi. Dans les nouveaux rites à l’essai les rappels de la chansonnette ou de la motocyclette préférées sont souvent pathétiques, mais ils ensevelissent le mort dans un passé fini, figé, tandis que l’appel de la beauté supérieure est un acte de foi dans sa destinée éternelle.

Par beauté supérieure j’entends ici, dans l’Occident qui m’a fait, la riche tradition du grand art chrétien : chant grégorien, tableaux de Giotto, sculptures de Donatello, cantates de Bach, requiem de Mozart, oraisons funèbres de Bossuet, poème de Mallarmé :«La mort, ce peu profond ruisseau, calomnié.»

Les fleurs sont souvent interdites dans les chambres d’hôpital qui sont le dernier lieu d’appartenance pour la plupart d’entre nous. Dans les occasions où j’ai cru frôler la mort en une telle cellule, capsule spatiale devrais-je dire, je ne voyais que des cadrans et des appareils de mesure. Je n’ai échappé à la prostration que par les musiques dont je me souvenais, les poèmes, les pensées, les prières que je me récitais à moi-même. In manus tuas Domine, commendo spiritum meum

 

 

***

Architecture de fin de vie

 Ne pourrions pas trouver quelques sous pour introduire un peu de poésie dans les mouroirs.

Voici parmi une multitude d’autres sans doute, que je ne connais pas, deux exemples à imiter : Les Hospices de Beaune, l’un des plus beaux hôpitaux qui fut jamais construit et, plus près de nous  L’Orbe, une unité de soins de longue durée au sud de Paris, œuvre d’un architecte, André Bruyère pour qui l’architecture était « une tendresse moulée sur une contrainte.» Pour pouvoir bien faire son travail, cet artiste artisan avait d’abord passé quelques jours dans un mouroir. Ce qui lui a permis d’incarner sa conception de l’architecture dans mille petits détails de la vie quotidienne : un seul étage, des fenêtres assez basses pour que depuis son fauteuil roulant l’occupant puisse voir les lapins s’ébattre dans la cour intérieure, une couleur différente pour chaque porte, etc. André Bruyère avait même rêvé de peindre des fresques au plafond des chambres à l’intention des personnes dont le regard est toujours tourné vers le ciel de leur lit. C’eût été traiter les plus pauvres comme des rois. Le budget ne le permettait pas.

P.S. J’ai visité L’Orbe, peu après son ouverture, il y a une trentaine d’années, pour constater que tout était conforme à ce que son architecte m’en avait dit. Qu’est-il devenu?

 

 

S

 

 

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