Doc ridden society

Jacques Dufresne

Le prêtre, le prof et le docteur


Une personne qui pense…et qui parle, combinaison plus rare qu’on ne croit, peut en quelques minutes aller au fond d’une question complexe. Ce qu’a fait le sociologue Daniel Pinard à l’émission Tout le monde en parle du dimanche 6 décembre en soutenant qu’une même peur de la mort a fait passer le peuple québécois de la soumission au prêtre à la soumission au médecin. Le remède à cette aliénation oscillante, c’est Daniel Pinard qui l’a prescrit quand il a réclamé plus d’argent pour l’éducation…et moins pour la santé !

Aux yeux des observateurs du Canada anglais, le Québec d’avant la révolution tranquille était une priest ridden society, une théocratie. Ce diagnostic, les Québécois l’ont intériorisé, à partir de 1960, avec un empressement tel que le royaume des prêtres s’est effondré à une vitesse peut-être unique dans l’histoire.

En France notamment, la priest ridden society d’ancien régime a été suivie d’une prof ridden society qui a atteint son apogée au début du vingtième siècle. Au Québec, nous avons brûlé cette étape. Jamais les profs ici n’ont joui d’un prestige comparable à celui qui leur a été accordé en France où, pendant longtemps l’agrégé, de lettres ou de science, c’est-à-dire la personne habilitée à enseigner dans les lycées, était au sommet de la hiérarchie intellectuelle, sinon sociale. Quelques noms : Bergson, Alain, Lévi-Strauss, Georges Pompidou, Pierre-Gilles de Rennes, (Nobel de physique), Laurent Fabius, etc.

Nous sommes rapidement devenus une doc ridden society. Ici à l’Agora, nous avons été parmi les premiers à le déplorer et à préparer le terrain pour un changement de cap. «L’alter dictionnaire médico pharmaceutique» de Pierre Biron contient une mise à jour de l’information scientifique la plus rigoureuse pour limiter les dépenses de santé à ce qui est réellement efficace. À quoi, année après année, nous avons ajouté des articles décapants destinés à un public plus large, dégonflant au passage des mythes comme celui des médicaments contre le cholestérol ou contre l’ostéoporose, etc.

Notre opinion sur l’ensemble de la situation est la suivante : Dans tous les cas où il y a controverse, les statines par exemple, où les avantages contestés d’un traitement et d’un médicament coûteux se limitent à un sursis de quelques semaines ou quelques mois, l’État devrait cesser de rembourser les dépenses encourues.

La peur de mourir plus forte que la peur de demeurer igorant

Sans quoi l’éducation sera toujours défavorisée par rapport à la santé. Hélas ! en éducation, la peur de demeurer ignorant ne se manifeste jamais de façon aussi aiguë que la peur de mourir dans le domaine de la santé. Et la décadence est à l’horizon. Elle commence quand dans une société les services de réparation prennent le pas sur les services de préparation.

Il y a quelques mois, le Journal de Montréal faisait état d’un sondage mené par le commissaire à la santé aux fins de savoir s’il convenait de maintenir tel ou tel traitement contre l’autisme et le cancer sur la liste des actes payés par l’État. Plusieurs organismes ont protesté contre ce sondage. La FIQ (Fédération interprofessionnel de la santé du Québec) l’a qualifié de vicieux. Les exemples étaient peut-être mal choisis. Il est clair toutefois que c’est la population, idéalement par le biais de sondages délibérants, qui doit trancher dans ce domaine. Nos gouvernements ne sont pas assez forts pour prendre des décisions qui risqueraient de déplaire au lobby pharmaceutique.

Le 6 décembre dernier, Daniel Pinard, dans le peu de temps dont il disposait, a mis en question les coûteux traitements contre le cancer, précisant, si ma mémoire est bonne, que des économies de l’ordre de 700 millions seraient possibles dans ce cas.

La seule évocation de ce problème sème la terreur. Priver de grands malades d’un espoir est un crime dans notre société, même si du même coup on épargne à ces grands malades des souffrances inutiles. Ce qui donne tout son sens au jugement de Daniel Pinard : une même peur de la mort nous a fait passer de la soumission au prêtre à la soumission au docteur.

Il est incontestable que la peur de la mort a joué un rôle déterminant dans ce qu’on pourrait appeler la religion utilitaire. L’admiration dont sont l’objet des assoiffées d’absolu comme Etty Hillesum et Simone Weil tient en grande partie au fait qu’elles étaient sur ce plan plus proche de Spinoza que du croyant alléché par la récompense de l’immortalité. À la fin de l’Éthique Spinoza écrit : «la béatitude n’est pas la récompense de la vertu c’est la vertu elle-même.» «Est-ce la peur de la mort qui nous fait crier vers Dieu ou est-ce l’appel de Dieu qui nous fait accepter et désirer la mort.» Là se trouve selon G. Thibon« la ligne de démarcation entre la religion utilitaire et le mysticisme.»

Ce passage de la religion utilitaire au mysticisme est une façon de limiter les effets de la peur de la mort à l’intérieur d’une grande religion. Comment limiter les effets de la même peur sur la demande médicale dans une société laïque ? Dans la logique de Daniel Pinard, la première responsabilité appartient aux profs.

Le secours du prof

La réponse appartient aux profs. Ils ne pourront sûrement pas la formuler en restant neutres par rapport aux grandes questions. À défaut de vouloir et de pouvoir relancer le balancier dans la direction de la religion, ils devront promouvoir des philosophies comme le stoïcisme ou des spiritualités qui rappellent à chacun qu’il n’est pas le centre du monde et qu’il y a des limites aux dépenses que doit faire la société pour prolonger la durée de son existence. Hors des grandes philosophies et des spiritualités qui, sauf exception supposent l’adhésion au transcendant, il reste les morales qu’on espère tirer de la nature par un usage approprié de la science. C’est dans ce but que nos amis Jocelyn Giroux et Yves St-Arnaud ont publié L’hypothèse Dieu. Nous invitons tous nos lecteurs et amis à participer au débat qu’ils ont lancé sur notre site.

Le problème de l’ultime espoir au nom duquel on est prêt à tout sacrifier et à tout exiger n’est pas nouveau. Dans la Rome décadente, ni le stoïcisme qui avait été la philosophie nationale, ni la nouvelle religion chrétienne n’ont suffi à en limiter les effets. En 368, l’empereur Valentinien promulgua une loi interdisant aux médecins d’encaisser les honoraires promis par les malades en danger de mort. De nombreux mourants déshéritaient leurs proches au profit de leur médecin. Ce sont nos sociétés dans leur ensemble qui sont aujourd’hui soumises à un tel chantage par l’industrie médicale, celle des médicaments en particulier. Il y a deux ans aux États-Unis, 4 millions de malades ont réclamé en même temps un médicament qui coûtait 84,000 dollars. Ces 4 millions de malades souffraient d’une hépatite C chronique. Les compagnies comme Gilead qui ont une telle conception du marketing misent sur le fait que leurs futurs clients, fûssent-ils 4 millions, sont d'aussi belles proies que les rands malade romains. On devrait saisir tous les gains qu'elles accumulent dans ces conditions et tenir leurs dirigeants criminellement responsables de l’effondrement des systèmes de santé.

 

 

 

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