Changement d'identité et minorités, le cas de la tribu Wannabe

Jacques Dufresne

Changement d’identité et minorités, le cas de la tribu Wannabe

Est-il permis de s’aventurer dans ce sujet délicat avec comme seul outil le bon sens, alors que tant de livres et d’articles savants ont été consacrés à la question ? J’appelle changement d’identité aussi bien le passage d’un groupe ethnique à un autre que le passage d’un genre à un autre ou encore le passage d’une espère à une autre. Si ce dernier phénomène n’a pas encore été observé, il s’inscrit bien dans l’esprit du temps.

L’adhésion à la tribu Wannabe est un bel exemple de migration d’un groupe ethnique à un autre en Amérique du Nord. Dans ce cas précis, il s’agit de blancs qui décident de devenir amérindiens parce qu’ils croient avoir des amérindiens parmi leurs ancêtres, soit même parce que, à défaut de pouvoir faire état d’une consanguinité vérifiable, ils se satisfont d’une consanguinité virtuelle : Je me sens déjà mieux en moi-même à la seule pensée que j’appartiens à une communauté amérindienne.

On trouve effectivement de nombreux cooptés de ce genre dans les nations amérindiennes. Ce sont généralement des personnes qui pour diverses raisons ne se sentent pas reconnues dans la majorité blanche. De l’avis des anthropologues que j’ai consultés ou lus, ces néo amérindiens sont généralement accueillis par les Amérindiens de souche avec une politesse qui cache mal un certain mépris. D’où le fait qu’on les range tous dans une tribu virtuelle appelée Wannabe. Le jeu de mots saute aux yeux : les Wannabe sont les I want to be. C’est là ce qu’on pourrait appeler du wishful belonging. La sénatrice américaine Élisabeth Warren a couru ce risque.

Le Washington Post a fait état d’un roman paru en 1996 sous le titre de Indian Killer dont l’auteur, Sherman Alexie, est un amérindien jaloux de son identité. Parlant des blancs il écrit :« Ils nous ont pillés, trahis, décimés et maintenant ils nous volent notre identité ». Dans Indian Killer, les grands vilains sont ces voleurs de culture qui, forts de leur un seizième de sang indien ou d’un simple désir de devenir Indien, revendiquent le statut dont ils rêvent. Et c’est ainsi que des blancs aux yeux bleus éclatants qui ont déjà volé des terres, brisé des traités et assassiné de nombreux Indiens, s’en prennent aujourd’hui à leur substance invisible, la culture et les croyances indiennes. Ils s’approprient cette substance et profitent même de l’opération pour mener belle vie.

 Si on ne peut tirer aucune loi d’un telle histoire, rien n’interdit d’y voir une illustration de deux faits fréquemment observés: les minorités comme refuges identitaires et l’ambiguïté du choix d’une nouvelle identité.

Les minorités deviennent un refuge identitaire d’autant plus attrayant que la culture dominante n’arrive plus à irriguer le tissu social ; il s’ensuit une boucle de rétroaction positive qui risque fort de ramener les sociétés au chaos initial semblable à celui dans lequel toute une partie du Moyen Orient a sombré. C’est l’aboutissement logique du multiculturalisme.

Quant au choix des individus, il devient de plus en plus ambigu au fur et à mesure que l’on s’éloigne des critères naturels, ici le sang. Se pose alors le problème du conformisme, du mimétisme et de la limite. À quelles conditions un choix peut-il être vraiment libre et authentique ?  Comment éviter le mensonge à soi-même que les maîtres du soupçon ont dénoncé avec tant d’efficacité ? La contagion pourrait avoir des effets troublants. On sait déjà que le changement de genre favorise le pôle féminin trois fois plus que le pôle masculin. À défaut de limites naturelles, rien n’empêchera cette tendance de s’accentuer, voire de s’emballer.

 

 

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