L'industrialisation

Jacques Dufresne
Juste avant la dernière grande guerre, Alan Turing avait fait aux États-Unis un voyage où il fit la rencontre de l'un des hommes de science les plus brillants et les plus respectés au monde: le physicien et mathématicien John von Neuman.

En 1944, von Neuman se joindra à l'équipe de l'Université de Pennsylvanie** qui, après avoir mis au point l'ENIAC (Electronic Numerical Integrator And Computer), travaillait au projet EDVAC (Electronic Discrete Variable Computer>), lequel était un un véritable ordinateur, par rapport à l'ENIAC qui n'était rappelons-le, qu'une pascaline électronique. A la demande d'un officier de l'armée américaine, von Neuman se chargea de la rédaction du document officiel expliquant le fonctionnement de l'EDVAC. Ce document intitulé First Draft of a Report on EDVAC, comportait un bref et brillant exposé de toutes les règles logiques nécessaires à une machine généraliste, de même que des indications précises concernant l'architecture de l'appareil: une unité logique et arithmétique centrale, une unité de contrôle centrale, une mémoire, une unité d'entrée, une unité de sortie. Ce document de dix pages eut un impact tel que les ordinateurs sont souvent appelés machines de von Neuman.


Quand von Neuman est arrivé en Pennsylvanie, les plans de l'EDVAC, élaborés par J. Presper Eckert et John Mauchly étaient déjà très avancés. Malheureusement pour Eckert et Mauchly, le document que tout le monde attendait fut écrit et signé par von Neuman pour être diffusé ensuite par l'armée américaine. Il faut préciser que le prestige de von Neuman, déjà prix Nobel, était alors nécessaire pour accréditer les travaux de Eckert et Mauchly auprès de la communauté scientifique et des autorités militaires qui détenaient les fonds de recherche. On comprend néanmoins que Eckert et Mauchly aient éprouvé un vif sentiment de frustration qui les a conduits à des procédures judiciaires dont l'un des effets fut de retarder de deux ans la construction de l'EDVAC. Eckert et Mauchly devaient fonder ensuite la compagnie UNIVAC, qui fut bientôt achetée à vil prix par la compagnie Remington Rand Eckert et Mauchly n'eurent jamais les brevets auxquels ils estimaient avoir droit.

On est déjà dans l'ère de l'industrie informatique. Et c'est la supériorité des Américains sur ce plan qui leur vaudra de s'emparer du marché mondial des ordinateurs. Immédiatement après la guerre, grâce à Turing et à ses amis, l'Angleterre avait pourtant pris une avance marquée sur les Américains. L'équivalent de l'EDVAC fut terminé en Angleterre deux ans avant que la machine américaine ne soit en mesure de fonctionner.

Au début du moins, l'industrie de l'informatique fut tributaire de l'électronique. Revenons à Charles Babbage, au XIXe siècle, en ayant à l'esprit un additionneur. Pour construire ses relais - il devait y en avoir des milliers et des milliers dans sa machine - Babbage en était réduit à utiliser du bois, d'où le gigantisme de sa machine et le tintamarre qu'elle devait faire. On est passé ensuite à des relais de métal semblables à ceux qu'on utilise dans les sonneries. Il y eut enfin les lampes à trois électrodes. (Tube à vide), puis les transistors et les circuits intégrés.

L'industrialisation et la commercialisation des ordinateurs connurent une croissance accélérée, laquelle fut la grande épopée de la seconde moitié du XXe siècle. La compagnie IBM marqua cette période comme la compagnie Ford avait marqué la période précédente. Les Japonais ayant pris ensuite l'initiative d'introduire les robots massivement dans les chaînes de montage ont ainsi ouvert une troisième ère caractérisée par la combinaison des principaux acquis des deux précédentes.

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