Monarchie

Élisabeth II ou le conte de fées britannique

Jacques Dufresne

...« Quand à travers les légendes et les poèmes/
Nous connaîtrons la vraie histoire du monde,/
Alors s'évanouira devant l'unique mot secret/
Ce contresens que nous appelons réalité. »
Novalis

Mort de la Reine en ce mois de septembre 2022. Je serai britannique pendant quelques jours encore, avec l’espoir de mieux comprendre l’intérêt et l’émerveillement que ce peuple suscite dans le monde en ce moment.

S’il fut responsable de bien des déracinements, il a aussi eu sa large part des malheurs communs entre 1939 et 1945 par exemple. Sans ressentiment, perpétuant le culte immémorial des morts, il profite de cette grande occasion pour s’imprégner de beauté, au point d’oublier, tout matérialiste qu’il soit ou semble être, que le long deuil national lui coûtera cher.

Beauté des palais royaux, des paysages où ils nichent comme des noyaux au milieu d’une cellule, beauté des animaux dont la reine était aussi proche que de son peuple, beauté de la décoration intérieure, des objets familiers, des églises où auront lieu les obsèques.

Ces biens, Élisabeth II en était la gardienne plus que la propriétaire. On n’est jamais propriétaire de la beauté, car elle enferme un principe transcendant par rapport au moi qui possède, celui des parvenus. Elle est offerte gracieusement à l’âme qui contemple et depuis la haute altitude où elle est concentrée, elle irrigue les travaux et les jours de tout un peuple et bientôt le mouvement inverse, ascendant, s’amorce. De ce peuple sortiront les futurs artisans des villages et des monuments nationaux: les architectes, les maçons, les ébénistes, les potiers. L’Angleterre est aussi l’un des pays où les anciennes corporations ont conservé le plus de vitalité.

Mais de quel droit opposer le mouvement descendant et le mouvement ascendant. Les artisans issus du peuple n’étaient-ils pas déjà à l’œuvre  sur les premiers chantiers et leur goût n’était-il aussi déterminant que celui des princes qui commandaient les travaux. Faisons donc l’hypothèse qu’il y avait communauté d’inspiration entre les uns et les autres et que cette communauté est l’âme de ce peuple, une âme toujours vivante comme on peut le constater en ce moment. Puissent les peuples du monde qui sont témoins de cette idylle être unis dans la même communauté d’inspiration par-delà les parvenus et les meutes.

Quel est donc cet esprit qui souffle sur la même terre depuis si longtemps? Est-il lié à un élan vital, à une constellation de gènes? Comment ne pas voir à l’œuvre, dans cette grande vague de solidarité,  l’archétype qui sous-tend les plus beaux rêves, celui des contes de fées : la belle a dormi au bois de Balmoral, elle a trouvé place dans le carrosse de Cendrillon…elle a connu au loin le prince charmant, ils vécurent longtemps et eurent tous les enfants qu’ils désirèrent ? Tout le reste n’est que réalité.

Dans l’Occident chrétien, la tradition, qui perdure au Royaume-Uni, veut que les monarques soient de droit divin, qu’ils représentent Dieu sur terre par un règne aussi beau que possible. L’expression un beau règne est passée dans le vocabulaire courant du plus humble des sujets. «J’ai eu un beau règne» disait tel ou tel de nos ancêtres. N’est-ce pas là un autre lien mystérieux entre la Reine immortelle et l’émoi des mortels autour d’elle. Et s’il se peut que les rois soient à l’image de Dieu, faut-il exclure l’inverse : que le règne de Dieu soit à l’image du plus beau règne d’un roi, fût-il une reine?

La Reine n’est pas morte. Le roi Charles III a étendu à la terre entière la sollicitude de sa mère pour ses bêtes et ses paysages. Sa persévérance sur ce plan serait une belle conclusion pour le conte fées.

 

Extrait

Quel est donc cet esprit qui souffle sur la même terre depuis si longtemps? Est-il lié à un élan vital, à une constellation de gènes? Comment ne pas voir à l’œuvre, dans cette grande vague de solidarité,  l’archétype qui sous-tend les plus beaux rêves, celui des contes de fées : la belle a dormi au bois de Balmoral, elle a trouvé place dans le carrosse de Cendrillon…elle a connu au loin le prince charmant, ils vécurent longtemps et eurent tous les enfants qu’ils désirèrent ? Tout le reste n’est que réalité.

À lire également du même auteur

Simone Weil et la tradition dualiste- Deuxième partie
Simone Weil et les religions dualistes




Articles récents

  •  

    Les mots ont une vie eux aussi

    Pierre Biron
    Les mots naissent, évoluent dans leur structure, se répandent, accouchent d’un autre sens, livrent vérités ou m

  •  

    Lovelock James

    Jacques Dufresne
    James Lovelock est né le 26 juilllet 1919; il est mort le 26 juillet 2022. Gaia a mauvaise presse en cet automne 2022 en raison de la conceptio

  •  

    Culture médicale: un ABC

    Jacques Dufresne
    La culture médicale est la première condition de l'autonomie des personnes face à un marché de la santé o&ugrav

  •  

    Gustave Thibon, un Nietzsche chrétien

    Jacques Dufresne
    On a comparé Gustave Thibon à Pascal et Gabriel Marcel a reconnu en lui un Nietzsche chrétien, mais il eut encore plus d’af

  •  

    Pause ton écran

    Jacques Dufresne
    À propos du site Pause ton écran, consacré à des mises en garde contre la dépendance aux écrans et de Cather

  •  

    Ottawa n'est pas Rome

    Marc Chevrier
    Pourquoi le français n’est-il pas au Canada ce que le grec fut à Rome? Une version espagnole suit.

  •  

    L'inflation généralisée

    Jacques Dufresne
    L’inflation, un mal multiforme et universel ? Le premier sens que le CNRTL donne au mot est  médical : enflure, inflammation. L

  •  

    Pâques et les calendriers

    Jacques Dufresne
    Notre attention a besoin d’être tirée chaque jour vers le haut, et vers le zénith lors de grandes fêtes comme Pâ