Lilas

Essentiel

« Quand je contemple les vols de grues au-dessus de chez moi – ces grands V, pointes orientées plein nord –, je me sens, comment dire, rendu à l’essentiel. Car il n’y a pas seulement les grues. Pour être honnête, leur vaste « remontée » annuelle est à peu près terminée depuis début avril. Cette semaine, dans mon canton, c’est le temps des lilas. Ce dimanche 14, les premières grappes vont s’épanouir, et j’y porterai aussitôt mon nez. Je ne connais pas d’odeur plus raffinée que celle des lilas, à part peut-être le parfum des glycines qui fleuriront la semaine prochaine, avec retard, elles aussi. Elles ajouteront leur mauve clair à celui, plus profond, des arbres de Judée. 

Quand j’écris « dans mon canton » (celui de La Rochefoucauld), c’est en songeant à un aspect du charme des lilas : le décalage entre les dates de floraison en fonction de l’endroit. Une bonne semaine plus tôt, du côté de Barbezieux ou de Blanzac ; une semaine plus tard, vers Chabanais ou Saint-Junien, en terre limousine. Cette configuration temporelle propre à chaque « pays » m’enchante. Comme me trouble, avec une pointe de douleur, la fugacité de ces efflorescences. Survenant selon les années entre la première et la quatrième semaine d’avril, le temps des lilas ne dure qu’une petite dizaine de jours. Et encore ! À condition qu’un surcroît de pluie ne vienne pas gâcher prématurément les pétales. Ainsi, la vie d’un lilas est-elle courte. Comme la nôtre. Plus tard, en mai, il est vrai, viendront les blancheurs mousseuses des aubépines, les jaunes aveuglants des colzas alignés sur les coteaux. Sans compter le piaillement des nichées - mésanges, grives, pinsons, étourneaux, éperviers, huppes, pics épeiches - dont je guetterai les premiers envols. La vraie vie, toujours et toujours, nous attend…

On trouvera peut-être naïf qu’un chroniqueur consacre tant de lignes à évoquer les grues, les écureuils ou les lilas. Ni les uns ni les autres ne constituent une « information », comme on l’entend dans les écoles de journalisme. À cette critique, je répondrai que c’est affaire de jugement. À mes yeux, le retour des lilas et ces rappels à la vie sont plus « urgents » que les Cahuzac, Copé ou Hollande de France et de Navarre.

Jean-Claude Guillebaud, « Les lilas sont revenus », Sud Ouest dimanche, 14 avril 2013

Essentiel

« Quand je contemple les vols de grues au-dessus de chez moi – ces grands V, pointes orientées plein nord –, je me sens, comment dire, rendu à l’essentiel. Car il n’y a pas seulement les grues. Pour être honnête, leur vaste « remontée » annuelle est à peu près terminée depuis début avril. Cette semaine, dans mon canton, c’est le temps des lilas. Ce dimanche 14, les premières grappes vont s’épanouir, et j’y porterai aussitôt mon nez. Je ne connais pas d’odeur plus raffinée que celle des lilas, à part peut-être le parfum des glycines qui fleuriront la semaine prochaine, avec retard, elles aussi. Elles ajouteront leur mauve clair à celui, plus profond, des arbres de Judée. 

Quand j’écris « dans mon canton » (celui de La Rochefoucauld), c’est en songeant à un aspect du charme des lilas : le décalage entre les dates de floraison en fonction de l’endroit. Une bonne semaine plus tôt, du côté de Barbezieux ou de Blanzac ; une semaine plus tard, vers Chabanais ou Saint-Junien, en terre limousine. Cette configuration temporelle propre à chaque « pays » m’enchante. Comme me trouble, avec une pointe de douleur, la fugacité de ces efflorescences. Survenant selon les années entre la première et la quatrième semaine d’avril, le temps des lilas ne dure qu’une petite dizaine de jours. Et encore ! À condition qu’un surcroît de pluie ne vienne pas gâcher prématurément les pétales. Ainsi, la vie d’un lilas est-elle courte. Comme la nôtre. Plus tard, en mai, il est vrai, viendront les blancheurs mousseuses des aubépines, les jaunes aveuglants des colzas alignés sur les coteaux. Sans compter le piaillement des nichées - mésanges, grives, pinsons, étourneaux, éperviers, huppes, pics épeiches - dont je guetterai les premiers envols. La vraie vie, toujours et toujours, nous attend…

On trouvera peut-être naïf qu’un chroniqueur consacre tant de lignes à évoquer les grues, les écureuils ou les lilas. Ni les uns ni les autres ne constituent une « information », comme on l’entend dans les écoles de journalisme. À cette critique, je répondrai que c’est affaire de jugement. À mes yeux, le retour des lilas et ces rappels à la vie sont plus « urgents » que les Cahuzac, Copé ou Hollande de France et de Navarre.

Jean-Claude Guillebaud, « Les lilas sont revenus », Sud Ouest dimanche, 14 avril 2013

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