Les profonds accents pacifiques de La Flûte enchantée

David Frédéric Strauss

La nature, dans le partage de ses dons, n'a aucun égard à nos classifications d'école. (...)

Elle unit en Lessing la raison et l'imagination d'une façon si merveilleuse, que, chez lui, les raisons pour et contre deviennent des discours pour et contre, que la dialectique des pensées s'anime en un dialogue de personnages, et que le dialogue se change en drame : le drame alors se complait dans les enchantements de la poésie et y oublie pour un temps son origine tout intellectuelle, jusqu'au jour où, toute justice dramatique étant accomplie, il revient précisément dans Nathan au service de la pensée.

C'est dans le sentiment très-vif de cette nature particulière de son drame que Lessing a pu un jour émettre la conjecture que Nathan, lorsqu'il arriverait à être représenté au théâtre, y produirait peut-étre peu d'effet. Mais l'événement a bien vite réfuté cette crainte et continue encore de la réfuter: Nathan, on peut le dire, a fait ses preuves à la scène. Tandis que l'action dramatique, la suite des événements et les relations des personnages fixent notre attention et captivent notre sympathie, la haute pensée de l'ensemble se révèle peu à peu à notre
esprit, comme, aux yeux du voyageur, une montagne lointaine ;et d'admirables sentences, familières depuis longtemps au spectateur pour le sens et souvent aussi pour les paroles, — des sentences qui expriment encore aujourd'hui ce qu'il y a de plus élevé dans la morale et dans la religion de notre époque, tout cela donne, aux scènes qui se déroulent devant nous, une portée supérieure, et, à l'auditeur capable de comprendre, une émotion religieuse. Sous de telles impressions, on regrette aussi peu les effets puissants des drames à sensation qu'on ne regrette la variété et la passion des mélodies du Don Juan de Mozart lorsqu'on écoute les profonds accents pacifiques de sa Flûte enchantée. Dans ces deux chants du cygne, dans celui du poëte comme dans celui du musicien, si différents qu'ils soient d'ailleurs, on sent un esprit arrivé au terme, parvenu à la sérénité, à l'harmonie intérieure, et qui, ayant sur monté tous les orages du dedans, n'a plus rien à craindre de ceux du dehors. Ce sont des oeuvres au-dessus desquelles ne pouvait plus s'élever le génie qui les créa, des oeuvres qu'entoure déjà la lumière idéale où la mort a bientôt après fait entrer leurs auteurs.

Mais de telles oeuvres, qui nous viennent d'un meilleur monde, d'un monde où sont éternellement résolues les antithèses, éternellement gagnées les batailles milieu desquelles nous sommes si souvent tentés de perdre l'espérance, — ces oeuvres ne doivent pas être pour
nous l'occasion d'une jouissance paresseuse, d'une simple contemplation esthétique. Elle sont bien plutôt des gages pour l'avenir, et à la fois des excitations à lutter, dans la pensée que le combat sérieux et loyal ne peut manquer de se terminer par la victoire, — que l'humanité, lentement il est vrai, et malgré bien des reculs, marche pourtant du crépuscule à la lumière, de la servitude à la liberté ; — mais aussi que celui-là seul compte vraiment parmi les hommes qui, dans un cercle étroit ou vaste, comme Nathan ou comme le moine, comme Sittah ou comme Récha, a travaillé selon ses forces pour hâter l'aurore de ce jour, la venue de ce royaume de Dieu.




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