La résistance naturelle selon le cinéaste Jonathan Nossiter

Odile Tremblay

Nous faisons exception à notre règle de ne pas reproduire des articles de journaux, parce que cet article d’Odile Tremblay, paru dans Le Devoir du 15 octobre 2014, s’inscrit parfaitement dans le chantier Radicalités convergentes que nous venons d’ouvrir. Le titre original était De vins et de combats. Il était précédé de cette note : Jonathan Nossiter accompagne au 43e Festival du nouveau cinéma son documentaire Résistance naturelle sur l'engagement de vignerons italiens dans la culture traditionnelle.

Par Odile Tremblay, avec l’aimable autorisation de l’auteure et du journal.

Lundi soir, sous le beau dôme qui domine la place des Festivals, les festivaliers venaient déguster des vins biologiques et rencontrer le cinéaste Jonathan Nossiter, après la projection de son Résistance naturelle.

Ce documentaire libre aborde la lutte de vignerons italiens engagés dans une agriculture traditionnelle, par amour et sans pesticides. Dans le film, ils expriment leur passion avec la verve, le sourire en coin des Italiens, rayonnant comme leurs vignobles sous le soleil toscan.

Le cinéaste a entrelardé ses interviews d'extraits de films restaurés par la Cinémathèque de Bologne. Son directeur, le passionné Gian Luca Farinelli, est une des «vedettes» du film. De Rome ville ouverte à La ruée vers l'or en passant par de suaves documentaires sur l'agriculture italienne des années 1960, c'est la mise en abîme des œuvres et des terres arables sauvées des naufrages industriels.

Jonathan Nossiter voit ce documentaire comme un film d'art, vaguement dadaïste, mariant la résistance des viticulteurs à celle de cinéastes indépendants dans un monde en mutation absolue. «L'heure n'est plus à l'isolement, mais à la solidarité», estime-t-il.

Grande est la tentation de relier ce Résistance naturelle à son Mondovino, documentaire en compétition à Cannes en 2004. Mais cette production de vaste envergure, tournée dans 12 pays après quatre ans de recherche, en révolte contre le nouvel ordre économique mondial, s'offrait une autre ambition. Résistance naturelle, œuvre d'urgence, de délicatesse et de poésie, tournée en quatre jours et montée en quatre mois — qu'il s'étonne de voir aussi bien accueillie partout —, il la décrit comme une façon d'aboyer à la lune. Film en poche, il parcourt le monde, entame des discus¬sions qui germent ou qui fleurissent dans bien des esprits.

«Je m'étais juré après Mondovino de ne jamais plus tourner dans des vignes!» Vaine promesse, car de fil en aiguille, après avoir participé à une réu¬nion de vignerons et d'artistes à la Cinémathèque de Bologne, il a marché de nouveau dans leurs sillons. «Dix ans plus tard, les choses ont changé. Deux endroits à Paris vendaient alors du vin naturel. On en compte 150 aujourd'hui, tenus en général par des jeunes, souvent plus lucides que leurs aînés.Il existe un mouvement énorme de sauvetage de la terre: 400 agriculteurs en Italie, 1500 en France. »

Citoyen du monde

Jonathan Nossiter est un enfant de la planète. Américano-Brésilien, né à Washington et vivant à Rome, fils du célèbre correspondant du Washington Post et du New York Times, Bernard Nossiter. Polyglotte, il passa son enfance aux quatre coins du monde, avant d'étudier les beaux-arts à Paris et à San Francisco, le grec ancien au Dartmouth College, l'anthropologie aussi. Pour la petite histoire, il fut assistant-réalisateur du cultissime Fatal Attraction d'Adrian Lyne. Ça pimente un moment de jeunesse.

Cinéaste de fiction d'abord, on lui doit entre autres RésidentAlien, avec John Hurt, sur les derniers bohèmes de Manhattan, Sunday (1997) au thème rimbaldien de «la vraie vie est ailleurs», Signs and Wonders (2000) thriller baroque, avec Charlotte Rampling et Stellan Skarsgàrd, libre adaptation du Kosmos de Gombrowicz. «Mon seul film cher», soupire Nossiter, qui fit ensuite le choix du cinéma à échelle humaine. En 2010, son Rio Sex Comedy, tourné en coopérative, logeait à la même enseigne salariale stars et techniciens.

Lui qui a publié en 2007 Le goût et le pouvoir, balade française à travers le goût et la fragilité des œuvres, des cépages et des hommes, n'en finit plus d'entrevoir des liens entre culture et agriculture.


Il sent l'Ancien Monde basculer dans une nouvelle ère géologique, regarde les cinéastes indépendants abaisser leurs coûts de production grâce aux nouvelles technologies, tout en perdant du terrain car les salles s'écroulent. «Comment va-t-on survivre dans un monde où l'art et la culture ont déjà été expulsés ?» demande-t-il.

Il choisit l'action, pour l'art et la terre, concocte avec d'autres «Les journées de l'illégalité», prévues à Bologne en 2015 et réunissant une centaine de paysans italiens, proclame : «Le fascisme alimentaire est déjà déclaré! En Europe, il est illégal de planter des céréales et des légumes qui ne viennent pas des semences de Bruxelles. Une manière de contrôler la population. Mais tant de gens demeurent en aveuglement volontaire. » Ça l'effraie. «La droite est devenue l'ennemie féroce des valeurs traditionnelles», constate-t-il ab absurdo, en appelant à la résistance éthique plutôt qu'idéologique gauche contre droite : «Il faut inventer de nouveaux modèles. »

Jonathan Nossiter refuse de se voir comme un homme nostalgique. N'empêche que Résistance naturelle, à ses yeux une cause du futur, avalise aussi les méthodes du passé. En 1990, Résident Alien dans sa Grosse Pomme se penchait déjà sur les derniers des Mohicans. Il rit, admet mettre quelques gouttes de nostalgie dans son vin... D'autant plus qu'hier éclaire demain. «Tous les pouvoirs cherchent à éradiquer notre rapport au passé», conclut-il.




En marge de la Conférence de Glasgow