Choisir la philia

Jacques Dufresne

Voici l'éditorial d'un numéro du magazine L'Agora intitulé L'État, le marché et la philia, paru le 24 septembre 2003, juste avant un colloque sur le thème suivant: Par-delà l'interventionnisme de l'État et le laisser-faire du marché, la philia, une inspiration pour la société.

Choisir la philia pour humaniser le marché et l’État

À Jacques Godbout, auteur de l’Esprit du don et de Le don, la dette et l’identité dont je reprends la thèse en l’associant à une réflexion sur le système technicien et en la complétant par quelques propositions concrètes.


Le don représente encore aujourd'hui l'une
des façons d'exprimer cette émotion politique
qu'Aristote nommait l'amitié, la philia.
M. WALZER

La philia, quel que soit l'équivalent français adopté,
c'est la réserve de chaleur humaine, d'affectivité,
d'élan et de générosité (au-delà de la froide impartialité
et de la stricte justice ou de l'équité) qui nourrit et stimule
le compagnonnage humain au sein de la Cité : et cela à
travers les fêtes, les plaisirs et les jeux comme à travers
les épreuves. La philia, c'est aussi le sentiment désintéressé
qui rend possible de concilier, comme le veut Aristote, la
propriété privée des biens et l'usage en commun de ses
fruits, conformément au proverbe – repris par l'auteur
de la Politique à l'appui de sa thèse opposée à celle de Platon
– qu'entre amis "tout est commun".
JEAN-JACQUES CHEVALIER, Histoire de la pensée politique,
tome 1, Payot, Paris 1979.


Le marché et l'État, disions-nous, sont de plus en plus soumis à la logique du système technicien. Dans l'état actuel des choses, leur aptitude à tenir compte des diverses formes d'efficience est limitée, situation d'autant plus inquiétante que l'État et le marché envahissent la sphère du don, la philia, où réside l'espoir.

Qui peut s'opposer à ce que l'esprit du don imprègne davantage l'État et le marché ? Cette idée ressemble fort à un vœu pieux et bien des gens seront tentés de l'interpréter comme tel. Il nous reste à montrer comment sur une telle base peut s'édifier un ensemble cohérent de choix constituant une politique. Faut-il préciser qu'en un contexte où l'État se retire de la mêlée sociale, à la manière d'une armée incapable de tenir ses engagements dans un pays conquis, une politique fondée sur la philia est une
nécessité ?


Choisir la philia
Choisir la philia comme fondement d'une politique, c'est donner raison à Aristote pour qui l'homme est un zoon politikon, un animal naturellement sociable, contre Hobbes pour qui l'homme est un loup pour l'homme. Cette sombre idée sert de fondement à notre marché, centré sur le calcul et les intérêts de chacun.,  et à l'État qui en est le contrepoids.C'est le règne de la méfiance, par opposition à celui de l'amitié.

Choisir la philia, c'est s'engager à faire le nécessaire pour que les personnes handicapées, les malades mentaux et leur famille reçoivent le soutien dont ils ont besoin. Notre honneur en tant que membres d'une société moderne est en cause. Jadis, la vie des personnes handicapées était généralement brève et leur exclusion de la société était admise, les Églises leur offrant des refuges. Au moment précis où la science rendait possible pour les personnes handicapées une vie plus longue et meilleure, on jugea les refuges qui leur étaient offerts indignes d'elles. Ce fut le début de la désinstitutionnalisation. Les familles naturelles ou les familles d'accueil allaient devoir prendre le relais des refuges. Si ces personnes ne reçoivent pas de leur communauté et indirectement de l'État le soutien dont elles ont besoin, il faudra bientôt ouvrir de nouvelles institutions. Pour assurer ce soutien, il conviendrait si nécessaire de renoncer à la gratuité de certains services médicaux dont l'efficacité est douteuse.

Choisir la philia, c'est aussi choisir d'accorder la primauté dans l'État et dans le marché à l'accomplissement des personnes. Il ne s'agit pas là d'une résignation suicidaire à l'inefficacité mais d'un pari sur cette efficacité d'un autre ordre qui est souvent donnée par surcroît dans les situations où existent les conditions de la créativité et de la responsabilité. Bien qu'elle n'échappe pas toujours à une naïveté frôlant le ridicule, la littérature actuelle sur les organisations apprenantes mérite toute notre attention. Qui donc n'a pas eu l'occasion de s'émerveiller des résultats obtenus par une équipe d'êtres libres et amis les uns des autres travaillant à leur rythme et en réseau à une œuvre qui a un sens ?

Choisir la philia, c'est inviter les États et les entreprises à accorder plus d'importance à la confiance. Un responsable du service des achats surveillé par une personne plutôt que par cinq, comme c'est le cas dans les hôpitaux du Québec, sera plus tenté de tirer des avantages personnels de son poste, mais pour un qui succombera à cette tentation, et qu'il sera facile de congédier, neuf seront plus heureux et plus productifs.

Choisir la philia, c'est s'engager à substituer l'humanité des choix amicaux à la rectitude des choix bureaucratiques. Quel directeur d'école, quelle directrice d'hôpital, quel chef de département dans un ministère n'ont pas rêvé de former de bonnes équipes en retenant comme critère d'embauche principal les affinités avec le groupe déjà formé plutôt que l'ordre déterminé par l'ancienneté.

Choisir la philia, c'est inviter les syndicats et les associations patronales à subordonner la communauté de ressemblance à la communauté de solidarité. La communauté de ressemblance est celle qui réunit soit des personnes ayant une activité semblable, soit des personnes du même âge, quel que soit le lieu où elles habitent. La communauté de solidarité est celle qui réunit toutes les personnes, si différentes soient-elles, vivant dans un même lieu. Plutôt que de s'enraciner dans le milieu où vivent leurs employés, les patrons préfèrent souvent se réfugier dans les beaux quartiers et cherchent la compagnie de leurs homologues plutôt que celle de leurs voisins. La mondialisation aura aggravé ce problème. Les employés à leur tour se rapprochent de leurs semblables, ce qui contribue à dissoudre les communautés de solidarité. C'est l'une des causes de la solitude de bien des gens. Dans le même esprit, les autorités politiques devraient favoriser un développement qui favorise les communautés de solidarité.
Choisir la philia, c'est miser d'abord sur les réseaux naturels plutôt que sur les services rendus par des professionnels, sans toutefois renoncer à la compétence de ces derniers, ce qui suppose qu'on ait d'abord recours à eux pour soutenir la résilience des réseaux naturels, là où elle est encore possible, ou pour susciter l'apparition de réseaux artificiels légers, là où il n'y a pas d'autres solutions possibles.

Choisir la philia, c'est inviter les gens à organiser leur temps privé de façon à ce qu'il y ait place pour le dialogue et la réflexion sur le sens de la vie. C'est inciter l'État à organiser le temps public selon les mêmes principes. L'ouverture des commerces jour et nuit toute la semaine n'est pas une décision heureuse de ce point de vue. La semaine sans télévision, organisée chaque année par des groupes de parents et d'élèves dans de nombreux pays, est un bel exemple des efforts qui peuvent être faits pour organiser le temps privé de façon à ce que l'âme puisse y respirer.
Choisir la philia, c'est inviter les fondations et les autres groupes privés de bienfaisance à jouer un rôle accru dans les communautés en évitant toutefois d'imiter l'État ou le marché, en favorisant au contraire les initiatives qui auront pour effet de faire pénétrer l'esprit du don et les règles de l'amitié dans le marché et dans l'État.

Choisir la philia, c'est veiller à ce que la règle de droit ne nuise pas à la vie sociale, c'est faire en sorte, par exemple, que la crainte d'une poursuite en responsabilité n'incite les gens à refuser de pratiquer l'hospitalité. Combien de gens s'abstiennent d'offrir leur aide à des familles hébergeant une personne handicapée parce qu'ils s'estiment incompétents et que pour cette raison ils craignent d'être tenus responsables d'un accident.




Notes
1. Cité dans : P. Chanial, « Justice, don et association, la délicate essence de la démocratie», Découverte, Revue du m.a.u.s.s., Paris 2001.
2. Le système technicien, Calman-Lévy, Paris 1977.
3. Voir la conférence du docteur Serge Marquis sur cette questions: http ://www.acsm-ca.qc.ca/virage/dossiers/donner-un-sens-a-sa-vie.html

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