Olympiques 101, ÇAPRENDÇA

Jacques Dufresne

Cent-un (101) est le chiffre correspondant au premier d’une série de cours de philosophie dans les collèges du Québec.

 Les Jeux olympiques ne sont pas seulement un divertissement sportif, patriotique et commercial, ils sont une imparable et incomparable leçon de philosophie que l’humanité se donne à elle-même, les commanditaires étant les maîtres, les commentateurs étant les répétiteurs, les médias jouant le rôle d’amplificateurs du message unique, lequel s’adresse d’abord aux jeunes : soumettez impitoyablement votre corps aux diktats de votre volonté.

Il faut un minimum de volonté pour réussir dans les sports et d’une manière générale pour mener une bonne vie. Ce minimum suffit lorsque qu’il complète un don, une aptitude naturelle dans un contexte comme celui des Jeux de village, ouverts à tous. L’excès hélas! devient la règle dans des Jeux mondiaux, où, choisi parmi des milliers de concurrents l’athlète joue pour son pays devant le monde entier. Dans un tel contexte, il faut être impitoyable pour son propre corps pendant les nombreuses années d’entraînement, surtout lorsque l’aptitude initiale n’est pas exceptionnelle.

Nul ne s’attend à ce que les commentateurs ou les commanditaires dénoncent ces excès, d’ailleurs vécus comme un plaisir 1, mais faut-il tolérer qu’ils incitent les jeunes athlètes à pousser  l'effort jusqu’au sacrifice total, comme le fait la compagnie Sport Expert, avec la complicité de Radio-Canada dans son message à l’occasion des Jeux de Rio. Voici ce message. Il est récité sur un ton tragique, en crescendo, avec des images bien choisies pour illustrer chaque étape de ce long martyre que doit être la carrière olympique selon ces prédicateurs.

«On espère que tous les sièges seront pris,(sic) on espère que les encouragements fusent pour tout le monde, sauf pour toi, on espère que la défaite te fasse plier les genoux, on espère que tous tes espoirs volent en éclats et que tu ramasses chaque morceau à la petite cuillère, on espère que tous les athlètes que tu as rencontrés seront meilleurs que toi, plus déterminés que toi, parce que tu as besoin d’être testé, d’entendre les cris de tes batailles, de voir le positif dans le négatif, tu dois te battre pour être ici, tu dois payer pour être ici, tu dois payer par tes sacrifices, tu dois faire fi du prix d’entrée, car si tu veux entrer ici tu vas le payer cher, tu vas le payer par des os cassés et des genoux éraflés, on espère que tu sois happé de (sic) raz de marée de peur et d’incertitude. On espère que tu affrontes la misère car c’est de cette manière que tu pourras briller, car il y a aura un moment où tout ce que tu veux se résumera à une seule aspiration, un moment où ton pouls effréné ne peut rembourser chaque respiration volée, tu dois payer de ton entière entité (sic), si le prix à payer c’est l’enjeu en jeu, tu dois payer par toutes tes blessures, tes malheurs, tu dois ouvrir ton cœur comme un coffre-fort, parce que ÇAPRENDÇA. »

ÇAPRENDÇA ! Pourquoi? Parce que ÇAPRENDÇA.

Il faut que les téléspectateurs soient d’une passivité extrême pour que ce message sur les extrêmes sacrifices du sport olympique ait survécu à jusqu’à ce jour, le troisième des Jeux. Ma première réaction a été de penser qu’il a été écrit par un cynique qui s’est moqué des patrons de Sport Expert ayant fait appel à ses sadomasochistes lumières. Après avoir subi pendant deux jours le supplice de l’entendre, j’en suis hélas! venu à la conclusion qu’à la SRC comme chez Sport Expert, on est persuadé que c’est là une excellente façon de présenter l’idéal olympique. (À noter que ledit message a été remplacé par un autre au cours de la deuxième semaine des Jeux.)

Certes la peine vient plus souvent que la joie. Je vois la jeune gymnaste canadienne se retirant seule dans un coin, comme pour y mourir, après avoir fait une chute qui priva son équipe d’un accès à la finale. Je vois le judoka Antoine Valois-Fortier, avouant entre deux larmes : «Tous ces sacrifices-là depuis quatre ans pour finir septième...»

Mais je vois aussi la jeune nageuse de seize ans, Penny Oleksiak souriante, qui semblait n’avoir fait aucun effort pour gagner la médaille d’argent. Il subsiste heureusement parmi les Olympiens de nombreux athlètes naturels qui accomplissent leur exploit avec un maximum de grâce et un minimum de crispation.

Ce n’est toutefois pas la tendance lourde. Plus la barre s’élève en effet, plus la philosophie de Sport Expert s’applique aux athlètes, plus ils risquent à la fin de ressembler à des drones. Un corps parfaitement soumis à la volonté et parfaitement adapté à la technologie des entraîneurs est un corps devenu machine.

Athlètes, entraîneurs, diffuseurs, commanditaires, commentateurs, spectateurs nous aurions tous intérêt à méditer cette réflexion de Cioran :

«La volonté, qui contient un principe suspect et même funeste, se retourne contre ceux qui en abusent. Il n'est pas naturel de vouloir ou, plus exactement, il faudrait vouloir juste assez pour vivre; dès qu'on veut en deçà ou au-delà, on se détraque et on dégringole tôt ou tard. Si le manque de volonté est une maladie, la volonté elle-même en est une autre, pire encore : c'est d'elle, de ses excès, bien plus que de ses défaillances, que dérivent toutes les infortunes de l'homme. Mais s'il veut déjà trop dans l'état où il est, qu'adviendrait-il de lui s'il accédait au rang de surhomme? Il éclaterait sans doute et s'écroulerait sur lui-même. Et c'est par un détour grandiose qu'il serait amené alors à tomber du temps pour entrer dans l'éternité d'en bas, terme inéluctable où peu importe, en fin de compte, qu'il arrive par dépérissement ou par désastre ». Entretiens.

L'abandon détaché


À force d’être fabriqués par la même volonté, selon les mêmes principes scientifiques, les corps des meilleurs athlètes finissent par se ressembler, à l'intérieur du même sexe et même d'un sexe à l'autre. Ce qui nous conduit à ce fait paradoxal : c’est le mental qui fait la différence. «Au fond, écrit Stéphane Baillargeon, dans le Devoir du 20 août, tous ces corps équivalents ou presque se démarquent par les performances de l’esprit.» Fait qui a été souligné à plusieurs reprises dans les commentaires des Jeux de Rio, notamment à propos de Derek Drouin, champion olympique du saut en hauteur et de Usain Bolt, le meilleur coureur du monde.

Il reste à préciser façon dont le mental opère. Baillargeon cite à ce propos le sociologue Mathieu St-Jean: «Les Olympiques témoignent d’une volonté très contemporaine de contrôler le corps, de le rendre malléable..[…] L’engouement du sport, du jogging, montre aussi cette volonté de contrôler son corps et de le rendre le plus performant possible, avec une diète et un régime de vie spécifiques, avec bien sûr la consommation des bons produits, des bons équipements, mais aussi de la chirurgie et des drogues.

Le mental se présente ici sous la forme de la volonté qui traite le corps comme un outil plutôt que comme un signe, comme un levier plutôt que comme une lyre. Ce que semblent faire, dans la crispation, la majorité des athlètes.

À l’exception des plus grands, si l’on en croit le philosophe Gabor Csepregi, lui-même ancien champion olympique de water polo et auteur d'un ouvrage remarquable sur la question: Le corps intelligent.2

«Rares sont les performances mémorables qui soient imputables à un contrôle réflexif et à un calcul minutieux. Les performances mémorables sont le fait d'athlètes qui adoptent une attitude d'abandon détaché, et laissent leurs impulsions et leurs forces physiques organiser leurs mouvements.

« L'espace d'un instant ou d'un temps donné », souligne Steel, « le corps entraîné devient un corps vivant qui se met à fonctionner de manière autonome. L'action intentionnelle de l'athlète se transforme en une mobilisation non intentionnelle de son corps vivant.»


1-D’ailleurs vécus comme un plaisir, si l’on en croit les témoignages de Stéphane Garneau dans son livre intitulé Récits sportifs, parus récemment chez Flammarion

2-Presses de l'Université Laval 2008.

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