Eternity is Money

Jacques Dufresne

En 368, l’empereur Valentinien 1er promulgua une loi interdisant aux médecins d’encaisser les honoraires promis par les malades en danger de mort. Le monde actuel a besoin d’une loi Valentinien s’appliquant aux compagnies pharmaceutiques, telle Gilead, qui font rêver des dizaines de millions de grands malades en leur offrant un médicament efficace auxquel ils n’auront pas accès parce qu’il coûte 84 000$ (US) par traitement.

 Au pays du time is money, on commence à découvrir que l’éternité a aussi un prix. Je parle de l’éternité sur terre, bien entendu, de l’immortalité transhumaniste.  Quand le magazine Forbes (27 mars 2014) en vient à mettre en question l’idée typiquement américaine que la vie est sans prix, que la mort est une injustice faite à l’homme par une nature ignorant le progrès, c’est qu’il y a vraiment quelque chose qui ne va plus dans le meilleur des mondes. Dans un article sur la dernière pilule à 1000 $, Nathan Sadeghi-Nejab écrit : «Nous ne reculons devant aucune dépense pour conjurer les atteintes aigües à notre chère immortalité.»

Chère immortalité en effet. Les médicaments contre telle ou telle de ces maladies dites orphelines, parce qu'elles sont rares, peuvent coûter jusqu’à 400 000 $ par année. Le congrès américain ne s’en plaint pas et les compagnies d’assurance paient la note. La note toutefois paraît un peu trop salée aux mêmes instances quand 4 millions de malades réclament  en même temps un traitement par un médicament qui coûte 84,000 dollars. Ces 4 millions de malades souffrent d’une hépatite C chronique. On traitait jusqu’à ce jour cette maladie avec des injections d’interféron, étalées sur une période de 24 à 48 semaines au coût 800 euros ou 1000 $  par mois. Les effets secondaires étaient nombreux et pénibles et l’efficacité de l’ordre de 80%. Tandis que le nouveau médicament se présente sous forme de comprimés et est pratiquement, dit la publicité de la compagnie, sans effets secondaires. Le traitement est aussi deux fois plus court et son efficacité est de 90%. Si tous les américains atteints d’une hépatite C chronique recevaient ce médicament, la note totale serait de l’ordre de 300 milliards, ce qui équivaut au coût annuel de tous les autres médicaments obtenus sous prescription.

Ce médicament, le Sovaldi,  a été découvert par une petite compagnie pharmaceutique appelée Pharmasset. Combien la recherche et le développement nécessaire à sa mise au point  ont-ils coûté? Quelques  centaines de millions tout au plus.  Selon Bloomberg, en 2011, au moment de la transaction,  Pharmasset, admise au Nasdaq en 2007, comptait 82 employés et avait subi une perte de 91,2 millions.  Pour l'acquérir, Gilead a néanmoins déboursé 11 milliards en espèces sonnantes, une somme démesurée selon l'avis des experts au moment de la transaction.

Pour justifier le prix de son médicament, Gilead, dont l’un des anciens présidents s’appelait Donald Rumsfeld, invoquera le coût de la recherche du développement alors que c’est le coup de bourse qui est la véritable explication! Ce calcul semble devoir être rentable. Selon FiercePharma du 8 avril, Gilead prévoit des ventes de 10 milliards la première année. Notons, pour mettre les choses en perspective, que le médicament le plus vendu au monde, le lipitor, a franchi le cap des 12 milliards, mais seulement après plusieurs années sur le marché.

Express Scripts, une entreprise comptant des dizaines de milliers d’employés, joue le rôle d’intermédiaire entre les compagnies d’assurance et l’industrie pharmaceutique. Elle fait en ce moment pression sur ses clients pour qu'ils reportent à l’automne 2014  toute prescription de Sovaldi. On espère qu'à ce moment, un nouveau produit aussi efficace entrera sur le marché et forcera Gilead à réduire le prix de son produit vedette. Le président d’Express Scripts, Steven Miller, accuse Gilead de  «briser le pays»; le remboursement du prix des médicaments, ajoute-t-il, ne sera bientôt plus possible.

Le capitalisme est-il compatible avec la santé publique?  Le conflit entre ces deux géants capitalistes soulève cette question à laquelle de plus en plus d’experts répondent par la négative.

Personne toutefois dans ce milieu n’ose parler de barbarie; c’est pourtant là le bon diagnostic. Des dizaines de millions de malades dans le monde, dont plusieurs sont au seuil de la mort, entendent parler de ce remède miracle et reportent sur lui tous leurs espoirs,  pour apprendre le lendemain que même dans les pays les plus riches, on sera réduit à ne le prescrire que dans un petit nombre de cas extrêmement graves.

Quant à ceux qui, aux États-Unis notamment, en ont déjà profité, ils auront provoqué par là une hausse des primes d’assurance qui étouffera encore davantage les familles de la classe moyenne. Les grands malades sont prêts à tout, qui pourrait le leur reprocher, pour échapper à l’étreinte de la mort. Ils font des pressions sur leur gouvernement pour qu'il leur offre le traitement du dernier espoir. Et leur gouvernement qui veut leur vote, acquiesce à leur demande, se comportant alors lui-même comme un malade désespéré.

Soyons mondialistes, puisque tout cela se passe à l’échelle mondiale, réclamons une loi Valentinien qui s’appliquerait au Big Pharma.  En 368, l’empereur romain Valentinien 1er  promulgua une loi interdisant aux médecins d’encaisser les honoraires promis par les malades en danger de mort. Les compagnies comme Gilead misent sur le fait que leurs futurs clients ressemblent aux grands malades romains. On devrait saisir tous les gains qu'elles  accumulent dans ces conditions et tenir leurs dirigeants criminellement responsables de l’effondrement des systèmes de santé publics.

 P.S. Le Sovaldi jouit d'une excellente réputation. A-t-il été évalué par des experts indépendants? Les essais cliniques ont-ils duré assez longtemps pour que l'on puisse vraiment affirmer qu'il n'antraîne pas d'effets secondaires. Nous n'avons pas trouvé de réponses à ces questions. Le crime serait parfait s'il fallait que l'on découvre que l'effacicité a été gonflée. Qui donc a dit que, dans ce domaine, la publicité ne sert qu'à vendre de mauvais produits?

 

 

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