Justice

Jacques Dufresne

L'inconcevable justice

Tout indique que les hommes ont d'abord eu la révélation de la Justice à travers la souffrance provoquée en eux par l'injustice. Dans la tradition babylonienne, il y a un personnage appelé le Juste souffrant: je n'ai fait de mal à personne, disait-il, sans révolte, et pourtant voyez comme je suis frappé par le malheur et la maladie. Il y a un personnage semblable dans la Bible: Job.

Lorsque le poète grec Hésiode évoque la Justice, c'est après avoir décrit l'injustice  «On n'accordera plus aucune valeur au respect des serments, à la justice, au bien; les honneurs iront bien plutôt à qui perpétrera des crimes et des violences; la justice résidera dans la force, on ne respectera plus rien; le coquin provoquera la ruine de l'homme de bien en débitant sur son compte des propos tortueux, appuyés d'un faux serment; aux pas de tous les misérables mortels s'attachera la jalousie médisante, heureuse de nuire avec sa face hideuse. Alors, leur beau corps enveloppé dans leur manteau blanc, quittant pour l'Olympe la terre aux larges routes, Conscience et Justice abandonneront les hommes, et rejoindront la tribu des Immortels. Il ne restera aux mortels que la souffrance et sa tristesse; contre le malheur il n'y aura pas de recours.» (Hésiode)

Quant à Solon, le législateur vénéré par les plus grands philosophes grecs, il a placé un poème évoquant l'injustice au cœur de sa constitution.

C'est dans l'indignation devant l'injustice qu'il faut d'abord chercher la voie de la justice. Il faut toutefois au préalable pouvoir distinguer le sentiment authentique et universel d'injustice de l'insatisfaction personnelle qui est à l'origine des revendications.

Simone Weil a su faire cette distinction: «Il y a depuis la petite enfance jusqu'à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l'expérience des crimes commis, soufferts et observés, s'attend invinciblement à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal. C'est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain.

Le bien est la seule source de sacré. Il n'y a de sacré que le bien et ce qui est relatif au bien. Cette partie profonde, enfantine du cœur qui s'attache toujours à du bien, ce n'est pas elle qui est en jeu dans la revendication. Le petit garçon qui surveille jalousement si son frère n'a pas eu un morceau de gâteau un peu plus grand que lui cède à un mobile venu d'une partie bien plus superficielle de l'âme. Le mot de justice a deux significations qui ont rapport à ces deux parties de l'âme. La première seule importe.» (Écrits de Londres et dernières lettres, Paris, Gallimard, 1957, p. 13)

Peut-être serait-il préférable de ne même pas tenter de définir la justice. C'est ce que pensait Simone Weil. «Il est, écrit-elle, des mots qui ont toute leur vertu en eux-mêmes, qu'on appauvrit en tentant de leur faire correspondre une conception, ce qu'ils expriment étant inconcevable. Justice est l'un de ces mots.»

Dans le poème d'Hésiode, la Justice est personnifiée. Le juste souffrant de Babylone ou de la Bible sont des témoins. Solon lui-même est un témoin de la Justice. Ainsi en est-il de celui que, dans la République, Platon appelle le Juste. En cet homme, qui préfigure le Christ d'une façon saisissante, s'incarne la pensée de Socrate: le juste préfère subir l'injustice plutôt que de l'infliger à autrui.

Les conceptions de la Justice

On peut ramener à trois modèles les conceptions de ceux qui ont eu l'audace de définir la justice.

L'harmonie intérieure

Pour Platon la justice est cette harmonie intérieure grâce à laquelle chacun peut déterminer ce qui est conforme à son véritable intérêt personnel. Une telle définition suppose que l'on admette qu'il existe une nature humaine et qu'il est possible de la connaître en elle-même et dans son rapport avec le bien.

L'équité

Cette conception de la justice est celle d'Aristote. Elle est au centre du droit romain et de la philosophie politique médiévale. Le droit romain ne repose pas sur une idée générale et transcendante de la justice, mais sur un principe simple, la justice particulière ou égalité proportionnelle, (aequitas en latin), dont un juge s'inspirera pour trouver le juste milieu entre les points de vue de deux personnes - représentées ou non par un avocat - qui se disputent un bien. L'égalité proportionnelle se rattache à l'idéal de la justice générale. Elle est, si l'on veut, la forme infinitésimale sous laquelle la finalité de la morale est présente dans la sphère du droit. Par le souci qu'il a de l'égalité proportionnelle, le juge peut trancher en élevant un peu le niveau auquel se situe chacun des plaideurs en défendant sa cause.

L'honnêteté

Comment traduire le mot anglais fairness? Puiqu'il s'agit du respect des termes d'un contrat social, lesquels sont analogues aux règles d'un jeu, on peut utiliser le mot honnêteté. Le bon joueur est celui qui ne triche pas, qui est honnête. L'honnêteté dans la défense de ses intérêts personnels! Cette définition est celle de John Rawls, lequel même s'il se présente comme un continuateur de Locke et de Kant appartient d'abord à la sphère de la philosophie analytique anglosaxonne. Il n'y plus de nature humaine en cause, ni de référence à une idée transcendante de la justice , mais seulement le constat déjà fait par John Locke, le fondateur du libéralisme, que la première chose qu'un être vivant raisonnable cherche à assurer c'est sa propre survie. Il s'agit au fond pour l'auteur de The Theory of Justice, de préciser les conditions dans lesquelles chacun peut assurer le mieux possible sa survie dans un contexte social où tous font le même calcul.

Pour établir sa conception de la justice, Rawls s'est placé si loin des situations concrètes qu'il a négligé complètement le fait que l'individu soucieux de ses intérêts personnels n'est pas en concurrence seulement avec d'autres individus comme lui, mais aussi avec des puissances impérialistes et des personnes morales telles que les multinationales. Cette conception semble destinée à persuader les êtres humains qu'ils échappent à l'injustice dès lors que leurs besoins primaires sont satisfaits et qu'ils peuvent consommer à volonté.

Dans la perspective de Simone Weil, plus proche de Platon que des modernes, une telle conception de la justice correspond à la partie la plus superficielle de l'âme. Elle ne peut en conséquence que provoquer des revendications, elles-mêmes source de violence. Elle provoque déjà trop de procès. Elle durcit déjà les rapports humains en substituant la régle de droit à la règle sociale spontanée. Advenant le cas où les sociétés où elle triomphe sombreraient dans la pauvreté, rien ne protégerait ces sociétés contre la pire des déchéances et les pires excès.

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