Se réapproprier le temps collectif

Bernard Lebleu
Ivan Illich faisait remarquer que nous avons commencé à manquer de temps le jour où la montre a été inventée. La sociologue québécoise Rolande Pinard décrit dans la Révolution du travail comment l'avènement du capitalisme a entraîné la double aliénation du temps et de l'espace dont les travailleurs possédaient la maîtrise dans les sociétés pré-capitalistes. Les villes étaient autrefois ceintes de vastes terres communales — ces « commons » encore présents sous forme de grands parcs publics dans certaines grandes villes américaines comme Boston —, dont chaque habitant pouvait profiter librement pour agrémenter son ordinaire, en y faisant paître quelques animaux de boucherie, en y cueillant des fruits ou des champignons ou en y ramassant du bois. En réclamant pour leur usage exclusif ces terres communales, sous prétexte de les convertir à des pratiques agricoles plus modernes et plus productives, les grands propriétaires terriens forcèrent les pauvres—qui perdirent ainsi leur principal moyen de subsistance—, à s'exiler dans les grands centres urbains en quête de travail, grossissant les rangs d'une main-d'œuvre bon marché dans laquelle les entrepreneurs pouvait puiser pour faire fonctionner leurs ateliers. Bientôt, les artisans indépendants travaillant chez eux dans leur atelier, maîtres de leur temps et de leur milieu de travail, ne purent tenir le coup contre la concurrence et l'organisation technique des grands ateliers. Ils durent se résigner à aller travailler dans des manufactures, à se plier au temps de l'horloge qui ne marquait plus les heures canoniques, mais les heures du travail. Avec l'apparition de la grande entreprise, le travail s'est progressivement taillé ses propres quartiers dans la ville, loin des quartiers habités. Avec l'avènement des banlieues et des villes-dortoirs, le travail et la vie familiale — dans les banlieues, la vie sociale est pour ainsi dire inexistante à moins qu'on appelle ainsi cet ersatz de vie commune qui a cours dans les centres commerciaux — se sont définitivement éloignés et refermés à l'intérieur de cloisons étanches.

Toutes les mesures qui favoriseront la réintégration dans l'espace du travail des formes de vie qu'il a progressivement exclues nous permettront d'équilibrer le temps du travail avec le temps, plus flou, plus insaisissable, de l'humain et et des collectivités. Les historiens décrivent comme une véritable fête pour les yeux et les sens la vie des quartiers de commerçants et d'artisans d'autrefois où se mêlaient toutes les générations, les apprentis compagnons et les vieux maîtres qui savouraient le temps de leur réussite. La loi obligeait les artisans à tenir pignon sur rue pour que chacun puisse voir qu'ils respectaient les règles de leur art et qu'ils ne travaillaient pas au-delà du nombre d'heures que les bonnes mœurs et une saine compétition économique pouvaient prescrire.

En effectuant des choix professionnels éclairés, nous détenons le pouvoir de contribuer à faire renaître cette vie riche et multicolore. Par exemple, un travailleur qui choisit de travailler à proximité de son milieu de vie se donne davantage le moyen de contribuer à la vie sociale de son quartier ou de sa communauté que celui que le travail isole dans une tour à bureaux ou dans un parc industriel. Une mère de trois enfants travaillant dans le secteur bancaire m'expliquait pourquoi elle avait accepté un poste (moins bien rénuméré) dans la succursale de la petite municipalité où elle habite plutôt que de voyager une heure matin et soir vers le centre urbain le plus proche. Elle a développé avec sa clientèle des relations d'amitié qui vont bien au-delà des relations d'affaires. Ceux parmi ces clients qui sont membres d'organisations communautaires l'ont rapidement repérée et ont su faire profiter une de leurs œuvres de quelques-unes de ces heures qu'elle économise sur le temps de transport. Elle trouve même le loisir, à l'heure du midi, d'aller relever le moral d'une amie voisine en phase de traitement contre le cancer. Ses enfants arrêtent régulièrement la voir au retour de l'école. En faisant irruption dans la banque, les enfants font pénétrer leur temporalité propre qui amène un peu de diversité dans le temps homogène et comprimé du travail. Leur présence fait le bonheur des personnes âgées qui attendent en ligne et qui, en général, adorent les enfants parce que le temps aux frontières floues de la vieillesse s'accorde davantage avec celui de l'enfance qu'avec celui du travail. Des conversations s'engagent. Chacun oublie ses préoccupations l'espace de quelques instants. Ce sont ces interactions toutes banales, ces manifestations d'amitié et de solidarité qui forment la trame de vie des communautés qui sont, après nous, ne l'oublions pas, les grandes victimes de notre obsession du travail.

Dans La Presse, il était question récemment de cette salle de rédaction d'une revue américaine, Mothering, consacrée à la maternité, où les jeunes rédactrices avaient déterminé qu'il n'y avait pas d'autre façon pour elles de concilier le travail et leur propre maternité qu'en faisant place sur les lieux de travail à leur nourrisson. Exercice en apparence difficile, mais qui avec un peu d'imagination, de souplesse et de conviction, devient parfaitement réalisable et pourrait même s'étendre à d'autres lieux de travail. Une fois qu'on aura fait une place aux bébés, aux plus fragiles d'entre nous, sur les lieux de travail, on trouvera sans doute plus facile de faire une petite place aux personnes handicapées, à des étrangers en quête d'un milieu d'intégration, etc.
Dans la Silicon Valley, certaines firmes informatiques mettent au programme de leurs employés des heures qu'ils doivent consacrer, sur le temps de travail, à des oeuvres sociales. On lisait récemment en première page du cahier d'affaires du Globe and Mail torontois, que les grands cabinets de consultants, de comptables, d'avocats, s'ouvrent de plus en plus aux demandes de leurs employés qui souhaitent pouvoir aménager leur horaire de manière à pouvoir consacrer du temps, en semaine, à une œuvre sociale ou à leur église. Dans un autre article, un journaliste décrivait ces conférences auxquelles assistent des milliers de professionnels surmenés pour écouter des preachers nouveau genre leur expliquer comment concilier travail et vie spirituelle. Le journaliste, médusé, rapportait le grand nombre de participants qui sortaient, en larmes, profondément bouleversés, de ces rencontres.

Dans une conférence prononcée lors du colloque sur le 30e anniversaire du code des professions, l'économiste Diane-Gabrielle Tremblay nous invitait à ouvrir les yeux sur la pluralité des formes que prend le travail actuellement. Seulement 50% des travailleurs sur le marché du travail ont un statut d'emploi permanent, à temps plein. Bien que les nouvelles formes de travail soient souvent marquées du sceau de la précarité, elles permettent aussi de redéfinir notre rapport au travail, d'intégrer davantage de dimensions de notre existence dans notre organisation du temps. Cette nouvelle polychronie, cette chronomobilité dont parlent les trend analysts contiennent en puissance aussi bien la capacité de contribuer à fragmenter encore davantage le tissu social par l'explosion des temporalités individuelles que celle de favoriser la résilience de nos communautés par la redécouverte d'un rapport au travail plus sain, plus convivial, d'une compréhension beaucoup plus intime de la nécessité de laisser le temps social, le temps du travail, le temps du loisir s'interpénétrer.

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