Confession d'un utilitariste

John Stuart Mill

Mill raconte dans ses Mémoires à la suite de quelle crise morale il en vint à se déprendre de ses idées utilitaristes. Voici sa conclusion.

(...) Mes impressions de cette période laissèrent une trace profonde sur mes opinions et sur mon caractère. En premier lieu, je conçus sur la vie des idées très différentes de celles qui m'avaient guidé jusque-là ... Je n'avais jamais senti vaciller en moi la conviction que le bonheur est la pierre de touche de toutes les règles de conduite et le but de la vie. Mais je  pensais maintenant que le seul moyen de l'atteindre était de n'en pas faire le but direct de l'existence. 

Ceux-là seulement sont heureux, pensais-je, qui ont l'esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche,qu'ils poursuivent non comme un moyen, mais comme une fin idéale. Aspirant ainsi à une autre chose, ils trouvent le bonheur chemin faisant. Les plaisirs de la vie, — telle était la théorie à laquelle je m'arrêtais, — suffisent pour en faire une chose agréable quand on les cueille en passant sans en faire l'objet principal de l'existence; essayez d'en faire le but principal de la vie, et du coup vous ne les trouverez plus suffisants. Ils ne supportent pas un examen rigoureux.

Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez de l'être. Pour être heueux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie, non le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur. Que votre intelligence, votre analyse, votre examen de conscience s'absorbent dans cette recherche, et vous respirerez le bonheur avec l'air sans le remarquer,  sans y penser, sans demander à l'imaginaiion de le figurer par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par une fatale manie de le mettre en question.
 




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