Pour celle qui vit à mes côtés

Émile Verhaeren
I
    C’était en juin dans le jardin;
    C’était notre heure et notre jour
    Et nos yeux regardaient, avec un tel amour,
    Les choses,
    Qu’il nous semblait que doucement s’ouvraient
    Et nous voyaient, et nous aimaient
    Les roses.

    Le ciel était plus pur qu’il ne le fut jamais.
    Les insectes et les oiseaux
    Volaient dans l’or et dans la joie
    D’un air frêle comme la soie;
    Et nos baisers étaient si beaux
    Qu’ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.

    On eut dit un bonheur qui tout à coup s’azure
    Et veut le ciel entier pour resplendir;
    Toute la vie entrait par de douces brisures
    Dans notre être, pour le grandir.

    Et ce n’était que cris invocatoires
    Et fous élans, et prières et vœux;
    Et le besoin, soudain, de recréer des dieux
    Afin de croire.

II
    Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues;
    L’élan qui t’emporte à nous aimer, plus fort, toujours,
    Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
    Toujours plus haut, vers le grand ciel de notre amour.

    Un serrement de mains, un regard doux t’enfièvre
    Et ton cœur m’apparaît si soudainement beau
    Que j’ai crainte parfois de tes yeux et tes lèvres
    Et que j’en sois indigne et que tu m’aimes trop.

    O ces claires ardeurs de tendresse trop haute,
    Pour le pauvre être humain qui n’a qu’un pauvre cœur
    Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
    Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.

Autres articles associés à ce dossier

À lire également du même auteur

L’idée de vitesse
L'auteur se livre à une véritable apologie du mouvement et du changement, né

Les villes
Poème tiré du recueil Les Forces tumultueuses (1902)

Le banquier
Poème appartenant au recueil Les Forces tumultueuses (1902)




En marge de la Conférence de Glasgow