Sympathie

Essentiel

« Celui même qui ne désire plus rien, dont l’âme s’est repliée comme des antennes fatiguées d’avoir senti et palpé le monde, celui-là désire encore la sympathie. Ainsi que l’amour dont elle est peut-être un des masques, ou l’une des formes, car tous les sentiments actifs se ramènent à l’amour ou à sa négation, la sympathie tombe où elle peut. On la voit installée entre des personnes en apparence fort éloignées l’une de l’autre, rapprocher des caractères faits pour se combattre, des esprits d’essence différente et des cœurs aux aspirations divergentes, on le croyait et ils le croyaient eux-mêmes. La sympathie se prononce à l’improviste et s’affirme aussitôt avec une certaine indiscrétion. Elle connaît la jalousie, les désespoirs et les aveux timides et indirects, cherche à se manifester par de petits dévouements absurdes qui lui semblent autant d’actions d’éclat, et se montre fort dépitée quand elle se voit méconnue. Mais la sympathie ne se décourage pas. Elle invente sans cesse et n’est contente que dans l’activité, car,
    La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ?
Or, la sympathie vit dans la foi, comme elle vit dans l’amour. Elle en arrive à considérer l’être auquel elle s’est vouée comme un dieu à l’ombre duquel elle vit et loin duquel elle ne saurait vivre. À force d’aimer et de veiller, elle finit par se croire je ne sais quels droits de réciprocité et elle les implore avec une douceur sévère. […]

La sympathie, donc, est une variété de l’amour et qui s’oppose assez bien à l’amour de passion qui a, malgré l’étymologie, des caractères tout différents. Tel qui ne compte plus, s’il y a jamais compté, sur l’amour frénétique, ne désespère pas encore de l’amour de sympathie. C’est lui qui régit les sociétés et qui en permet la vie sentimentale, passé l’âge de la fougue et de l’audace, car l’amour-passion est insociable et sans l’amour de sympathie, aux innombrables nuances, elles ne seraient pas ou ne seraient qu’une bacchanale triste. C’est par lui et pour lui qu’ont été inventés tous les jeux de la vie, les réunions, les spectacles, les parures, les fleurs et les sourires. C’est lui qui a donné un sens à la nature, à la démarche des femmes, aux gestes des hommes, à la pluie, au soleil, à la musique et à tous les arts qui le courtisent et lui tissent les étoffes où il brode. L’amour frénétique ne désire que lui-même, l’amour de sympathie désire le monde entier et ne se désire pas toujours lui-même. Il joue avec les parures de la vie dont il a besoin pour appuyer son désir et le justifier.

Mais souvent il n’a pas d’autres désirs que le désir.

La sympathie, par une de ses antennes, touche à l’amitié violente, par l’autre, à l’amour. Elle oscille, prête à toutes les transformations, elle est apte à devenir la matière de tout sentiment tendre, de toutes les complaisances essentielles. Mais souvent elle reste ce qu’elle est, car, malgré son instabilité, elle existe par elle-même. Elle n’est pas l’amitié, n’étant pas spécialement spirituelle. Elle aime tout de ce qu’elle aime, car elle pardonnerait tout, jusqu’à la trahison, jusqu’à l’indifférence. »

Remy de Gourmont

Essentiel

« Celui même qui ne désire plus rien, dont l’âme s’est repliée comme des antennes fatiguées d’avoir senti et palpé le monde, celui-là désire encore la sympathie. Ainsi que l’amour dont elle est peut-être un des masques, ou l’une des formes, car tous les sentiments actifs se ramènent à l’amour ou à sa négation, la sympathie tombe où elle peut. On la voit installée entre des personnes en apparence fort éloignées l’une de l’autre, rapprocher des caractères faits pour se combattre, des esprits d’essence différente et des cœurs aux aspirations divergentes, on le croyait et ils le croyaient eux-mêmes. La sympathie se prononce à l’improviste et s’affirme aussitôt avec une certaine indiscrétion. Elle connaît la jalousie, les désespoirs et les aveux timides et indirects, cherche à se manifester par de petits dévouements absurdes qui lui semblent autant d’actions d’éclat, et se montre fort dépitée quand elle se voit méconnue. Mais la sympathie ne se décourage pas. Elle invente sans cesse et n’est contente que dans l’activité, car,
    La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ?
Or, la sympathie vit dans la foi, comme elle vit dans l’amour. Elle en arrive à considérer l’être auquel elle s’est vouée comme un dieu à l’ombre duquel elle vit et loin duquel elle ne saurait vivre. À force d’aimer et de veiller, elle finit par se croire je ne sais quels droits de réciprocité et elle les implore avec une douceur sévère. […]

La sympathie, donc, est une variété de l’amour et qui s’oppose assez bien à l’amour de passion qui a, malgré l’étymologie, des caractères tout différents. Tel qui ne compte plus, s’il y a jamais compté, sur l’amour frénétique, ne désespère pas encore de l’amour de sympathie. C’est lui qui régit les sociétés et qui en permet la vie sentimentale, passé l’âge de la fougue et de l’audace, car l’amour-passion est insociable et sans l’amour de sympathie, aux innombrables nuances, elles ne seraient pas ou ne seraient qu’une bacchanale triste. C’est par lui et pour lui qu’ont été inventés tous les jeux de la vie, les réunions, les spectacles, les parures, les fleurs et les sourires. C’est lui qui a donné un sens à la nature, à la démarche des femmes, aux gestes des hommes, à la pluie, au soleil, à la musique et à tous les arts qui le courtisent et lui tissent les étoffes où il brode. L’amour frénétique ne désire que lui-même, l’amour de sympathie désire le monde entier et ne se désire pas toujours lui-même. Il joue avec les parures de la vie dont il a besoin pour appuyer son désir et le justifier.

Mais souvent il n’a pas d’autres désirs que le désir.

La sympathie, par une de ses antennes, touche à l’amitié violente, par l’autre, à l’amour. Elle oscille, prête à toutes les transformations, elle est apte à devenir la matière de tout sentiment tendre, de toutes les complaisances essentielles. Mais souvent elle reste ce qu’elle est, car, malgré son instabilité, elle existe par elle-même. Elle n’est pas l’amitié, n’étant pas spécialement spirituelle. Elle aime tout de ce qu’elle aime, car elle pardonnerait tout, jusqu’à la trahison, jusqu’à l’indifférence. »

Remy de Gourmont

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Ce qu'est la sympathie

Remy de Gourmont



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