Suréquipement

Le besoin de suréquipement est l'un des moteurs de l'économie contemporaine. Le phénomène est universel: skieurs débutants et obèses sur les skis d'un champion ; système de son pour les oreilles de Mozart dans une maison où personne ne sait lire une portée,  souliers adaptés pour une longue marche qui n'aura jamais lieu, système GPS sur l’île d'Anticosti, pêche sportive au sonar dans un étang ensemencé de truites, vélo ultra-léger pour cycliste qui veut perdre du poids par ses efforts, etc

Le réflexe du consommateur, la mode et le mimétisme n'expliquent pas tout.1 L'artisanat n'a pas eu le même succès que tous ces objets de haute gamme technologique. De toute évidence, ce qui est recherché, c'est avant toute autre chose peut-être, la perfection de la machine, et celle qu'elle confère aux objets par elle fabriqués. Comme si l'homme voulait se faire pardonner les imperfections de son être encore naturel, (né plutôt que construit) en participant à la perfection des objets fabriqués, ce qui accréditerait la thèse de Gunther Anders. Dans L'obsolescence de l'homme, paru en 1956, Anders soutient que l'homme est fasciné par les produits fabriqués au point d'avoir honte d'être né, c'est-à-dire d'être un enfant de la nature. À propos d'un américain, T. , qu'il a vu en extase devant des machines nouvelles présentées dans une exposition, il écrit: «Il a honte d'être devenu plutôt que d'avoir été fabriqué. Il a honte de devoir son existence – à la différence de produits qui, eux, sont irréprochables parce qu'ils ont été calculés dans les moindres détails- au processus aveugle, non calculé, ancestral de la procréation et de la naissance.»2

«Penser c'est exagérer».3 Seuls les transhumanistes de stricte observance s'avouent inférieurs à l'homme machine... de l'avenir. Ce sentiment commence à peine à affleurer dans la conscience humaine . Il est tout-à-fait vraisemblable par contre qu'une envie inconsciente de la machine soit à l'oeuvre depuis longtemps dans l'humanité. Entre une fusée qui s'envole et une plante qui sort de terre, où va notre admiration? L'envie inconsciente de la machine permettrait de comprendre pourquoi la fécondation in vitro est entrée si facilement dans les moeurs, pourquoi aussi les recherches sur l'utérus artificiel ne se heurtent à aucun obstacle majeur. Le désir d'une immortalité désincarnée, sur disque dur, s'expliquerait mieux également. Être né, c'est être incarné. Quand serai-je enfin débarrassé de cette chair d'où me viennent tous mes maux et toutes les faiblesses qui m'empêchent de devenir un iron man?

1- Le Post, Tous ces équipements dans la voiture, est-ce bien pour  la santé.

2-Günther Anders, L'obsolescence de l'homme, Éditions de l'Encyclopédie des nuisances, Éditions IVREA, Paris 2002, p.38

3-Ortega y Gasset

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