Sentiment

Peu de mots illustrent aussi bien le caractère à la fois clair et nuancé de la langue française. Littré fait état de quatorze sens distincts et pourtant apparentés les uns aux autres. De nouveaux sens se sont ajoutés depuis. Ainsi, pour Alain, les sentiments sont des œuvres: le résultat d'efforts conscients pour redresser un premier mouvement. Le sentiment de respect à l'égard d'une personne peut ainsi être une colère contenue: «Les sentiments tirent toute leur vivacité des gestes commencés et retenus. Une femme qui a du monde et qui interrompt sa colère pour recevoir une visite imprévue, cela ne me fait point dire: "Quelle hypocrisie!" mais: "Quel remède parfait contre la colère!"» (Alain, Propos sur le bonheur)

Pour Littré, c'est la colère elle-même qui serait un «sentiment d'irritation contre ce qui nous blesse».

Dans La cousine Bette, Balzac nous donne à entendre que, contrairement à ce que soutiendra Alain, le sentiment est le premier mouvement à l'état pur, avant qu'il ne soit apprivoisé par l'esprit:

«Le Sauvage n'a que des sentiments, l'homme civilisé a des sentiments et des idées. Aussi, chez les Sauvages, le cerveau reçoît-il pour ainsi dire peu d'empreintes, il appartient alors tout entier au sentiment qui l'envahit, tandis que chez l'homme civilisé, les idées descendent sur le cœur qu'elles transforment; celui-ci est à mille intérêts, à plusieurs sentiments, tandis que le Sauvage n'admet qu'une idée à la fois.»
La conception d'Alain, comme celle, de Balzac repose sur une nette opposition entre le corps et l'esprit. Voici des distinctions, celles de Klages, qui supposent au contraire une union substantielle de l'âme et du corps:


«Klages distingue dans tout état affectif deux aspects inséparables: la nuance (tonalité) et l'intensité. Une affection mérite le nom de sentiment dans la mesure où le premier aspect l'emporte en elle sur le second; dans le cas contraire c'est le terme d'émotion qui lui convient. Le chagrin, la joie sereine, le mécontentement sont des sentiments; la colère, l'épouvante, des émotions. La richesse et la variété du coloris affectif d'un état d'âme procèdent de la prépondérance du "pôle" psychique (imagination); son coefficient émotionnel du degré d'intensité de l'impulsion somatique. Outre cela, on distingue encore des différences de profondeur affective: certains sentiments peuvent être à la fois profonds et violents (joie, indignation), mais personne ne s'avisera de parler d'une violente vénération. Et un même sentiment gagne souvent en profondeur ce qu'il perd en véhémence émotionnelle.»
Gustave Thibon, La science du caractère, Desclée de Brouwer, Paris 1933, p. 58.

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