Un Médiateur incarné

La religion envahie par les médias, extrait du chapitre neuf de Après l'homme...le cyborg?

Résumé du livre

Le déclin de la contemplation, de la connaissance immédiate, fusionnelle, la rupture progressive des liens avec le réel (par la passion du choix, par les mots sans amarre, flottants, par les rapports humains en désarroi,) la montée consécutive du formalisme, le mépris des lois de la nature, du principe de clôture en particulier, (personne exposée, famille branchée, école éclatée, religion envahie par les médias, nation sans frontières ) tous ces facteurs convergent vers le rêve d'un paradis sur terre, au prix d'une désincarnation totale.

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De toutes les institutions qui gravitent autour de la personne humaine, les religions sont sans doute celles qui sont le plus fortement caractérisées par le principe de clôture. Dans la religion chrétienne, par exemple, les monastères ont joué un rôle déterminant. Or s’il existe une cellule dont on peut dire qu’elle s’est séparée du monde extérieur, pour conserver et concentrer l’énergie à la fois matérielle et spirituelle à l’intérieur de ses murs, c’est bien le monastère. Au centre de cette cellule vivante, il y a même un autre milieu fermé, que l’on peut comparer au noyau : le cloître. Notons bien qu’à l’intérieur des murs du monastère, c’est le Père Abbé qui contrôle le contenu aussi bien que les moyens de la communication.

L’église elle-même, entendons le temple, est un milieu protégé et protecteur où l’on peut se réfugier. Et pendant la durée des célébrations, les fidèles participent à la vie cloîtrée, contemplative des moines. En principe, ils déposent leurs préoccupations mondaines à l’entrée pour ne plus penser qu’à Dieu une fois à l’intérieur.

Hors du temple et autour de lui, les fidèles forment une paroisse. On retrouve encore ici l’image de la cellule. La paroisse est la cellule dans son ensemble, l’Église en est le noyau. À l’intérieur de la paroisse, il y a des associations, des congrégations, autres ensembles protégés par une membrane. Si l’on ajoute à cela les communautés religieuses, de même que les écoles et les hôpitaux fondés et dirigés par les communautés selon des règles apparentées à celles du monastère, on voit s’ébaucher un organisme complexe comportant des organes et des cellules interreliés.

Cet organisme étant lui-même un média, un intermédiaire entre l’homme et Dieu, on peut présumer qu’il y aura conflits de rôle avec les média profanes. Si la radio, la télévision et l’ordinateur avaient existé au Moyen Âge, on peut penser que ces médias auraient été utilisés, comme l’a été l’écriture, quasi exclusivement pour rendre gloire à Dieu et rapprocher les hommes de Lui. Au milieu du présent siècle, l’Église du Québec a tenté une telle intégration des médias qu’elle a momentanément réussie. Le chapelet en famille, par exemple, était l'une des émissions de radio les plus écoutées. Parallèlement à ses efforts pour intégrer les médias à sa vie propre, l’Église a voulu infiltrer les nouveaux médias pour les christianiser. C’est ainsi que le fondateur du cinéma au Québec aura été un prêtre, Albert Tessier.

De prédatrice qu’elle était à l’égard des nouveaux médias au début, l’Église est vite devenue une proie facile pour ces derniers.

C’est moins l’Église que le réel, le réel divin dont elle est elle-même médiatrice qui a été touché dans cette incursion dans les médias. Inversement, ce ne sont pas tant les médias, au sens de médium, qui ont été gagnants que le message, c’est-à-dire les images, les représentations. Les médias sont des entreprises soumises à la loi du profit. Leur but n’est pas ce à quoi leur définition et leur nom même les engage, ou du moins les engageait au début : servir d’intermédiaire entre l’homme et le réel. Ce but a été rapidement remplacé par le souci de conserver captifs, aussi longtemps que possible, des auditoires également aussi vastes que possible. On dit que trois humains sur quatre ont regardé la finale du Mondial de football en juillet 1998. Le rêve de tous les propriétaires de médias est d’avoir en permanence une telle cote d’écoute. Que la conséquence d’un tel succès soit que les téléspectateurs se confinent de plus en plus au monde des images et de représentations au point qu’il finisse par leur tenir lieu d’existence – et de sport – cela importe peu aux dits propriétaires.

Le spectacle télévisuel comporte la plupart des avantages de la situation réelle, mais aucun des engagements qui lui sont associés. Si dans votre voisinage, vous voyez souffrir un enfant abandonné par ses parents, vous éprouverez sans doute une compassion qui vous rapprochera de lui. Ou bien, vous ferez alors tout ce qu’il vous est possible pour assurer sa survie et son avenir, ou bien vous regretterez de n’être pas en mesure de le faire. Dans l’une ou l’autre hypothèse, le sort de cet enfant vous aura touché directement, sensiblement. Vécue par procuration, à l’occasion d’un téléroman, la même situation n’est pour vous qu’une distraction. Certes, il y a parfois à la télévision des spectacles qui incitent les téléspectateurs à poser des gestes humanitaires mais sauf exception, ces gestes sont passagers, ils n’impliquent pas un engagement lourd de conséquences, et surtout ils ne changent rien à l’habitude de chercher dans les médias des images, des représentations qui distraient l’attention de la réalité plutôt que de l’en rapprocher.

Alors que leur mission est d’être des médiatrices entre l’homme et Dieu, les communautés chrétiennes ont adopté l’esprit des médias pour attirer les fidèles vers elles, dans l’espoir de les conduire vers Dieu ensuite. Une musique profane, souvent commerciale, s’est substituée à la musique sacrée pendant les cérémonies, la chaire et même l’autel ont été équipés de microphones, les caméras ont été autorisées jusque dans le chœur, lequel a cessé d’être le saint des saints. C’est toutefois moins la quincaillerie médiatique qui a eu un effet significatif que l’adoption de l’esprit médiatique, de l’esprit de spectacle. Dans l’Église catholique, l’abolition de diverses formes d’ascèse, dont le jeûne eucharistique, a eu pour effet de renforcer l’esprit de spectacle autant, et sans doute plus, que n’a pu le faire la télédiffusion de la messe par exemple.

Or s’il y a une chose dans l’histoire de l’humanité qui est le contraire d’un spectacle, le contraire d’un événement virtuel, c’est bien la passion du Christ à laquelle tout chrétien est invité à s’associer. En adoptant l’esprit de spectacle, les communautés chrétiennes se mettaient dans une contradiction telle avec elles-mêmes que même leur entreprise de séduction pour la bonne cause était vouée à l’échec. Elles se mettaient aussi en état d’infériorité par rapport aux sectes, dont la plupart sont des sous-produits du monde du spectacle. Toutes plus ou moins millénaristes, les sectes proposent des formes de salut dont le dur, sinueux et réel sentier de la purification personnelle est exclu, au profit de trucages et de procédés qui rappellent, tantôt ceux du cinéma, tantôt ceux de l’informatique. On peut comprimer à l’infini un programme d’ordinateur; il n’en accomplit pas moins la performance pour laquelle il a été créé. Dans bien des sectes, on est persuadé qu’il est possible de comprimer de la même manière la durée d’une ascèse destinée à conduire vers la pureté intérieure. La secte des raeliens (qui croient aux OVNIS et préparent leur avènement!) est l’exemple parfait du sous-produit à la fois des films de science-fiction et de rites initiatiques type Nouvel Âge, caractérisés par ce que l’on pourrait appeler « la catharsis par la libération sexuelle instantanée ».

En plus de marquer des points contre les Églises chrétiennes sur le plan du spectacle, les sectes ont récupéré à leur profit le principe de clôture auquel lesdites églises ont en grande partie renoncé par leur flirt avec les médias. Étymologiquement, les sectes sont des univers clos. Quand on les observe de près, on s’aperçoit que leur succès tient pour une bonne part au fait qu’elles laissent pénétrer à travers leurs membranes un grand nombre d’images et de représentations du monde extérieur, où domine le spectacle, et qu’elles amalgament ensuite ces éléments autour de la personne et des principes du chef charismatique. Elles ont ainsi l’avantage d’être un condensé du monde extérieur en même temps qu’un univers complètement séparé, où l’individu se sent protégé, avant tout contre sa propre liberté.

Il ne faudrait pas commettre ici l’erreur de penser que les Églises chrétiennes sont les victimes passives des médias. L’éclatement a été aussi provoqué par des forces internes, indissociables d’ailleurs de celles qui ont ébranlé les murs entourant la famille et l’école. L’autorité des parents, comme celle des maîtres, le contrôle que les uns et les autres avaient sur l’information circulant à l’intérieur de la famille et de l’école, avaient un fondement religieux.

On peut présumer que toutes les grandes religions du monde, y compris la religion musulmane, auront un jour un jour à vivre simultanément la confrontation avec les médias et les forces internes de libération. Avec comme conséquence qu’il y aura dans le monde de plus en plus d’individus qui seront exposés au vent des médias sans être protégés par des corps intermédiaires. Est-ce là une chose souhaitable? Il semble que l’une des conséquences de l’effet de serre, c’est que les rayons solaires atteignant les habitants de la terre sont de plus en plus dangereux parce que l’atmosphère ne remplit plus adéquatement sa fonction de membrane filtrante. Le phénomène équivalent n’existe-t-il pas sur les plans spirituel et intellectuel, dès lors que les diverses membranes entourant l’individu deviennent démesurément poreuses?

Sans doute appartient-il aux religions chrétiennes, qui furent les premières frappées, d’indiquer la voie à suivre pour recréer des membranes qui protègent les individus, tout en leur permettant de respirer l’oxygène pur dont ils ont besoin. L’enjeu est vital pour ces religions parce que le Christ, leur fondateur est lui-même le Médiateur, le Médiateur entre les hommes et Dieu le Père, un Dieu qui, pour les croyants, est la réalité suprême invisible dont les réalités visibles tirent leur substance.

Ce Médiateur est l’être réel par excellence. Le réel est ce qui se révèle à notre sensibilité sous la forme de la présence et à notre intelligence sous la forme de la contradiction. Quelques philosophes ont pu mettre en doute le fait que les sens donnent accès au réel. Si les sens, considérés isolément, étaient le seul critère de l’accès au réel, peut-être devrait-on donner raison à ces philosophes. Mais l’homme exerce ses sens dans l’action, et c’est par eux qu’il fait l’expérience de la résistance du monde à ses efforts et à ses désirs, c’est par eux aussi qu’il apprend que les choses ont une forme, un poids, des qualités avec lesquels il lui faut composer.

Le second critère du réel est la contradiction. Dans l’illusion il n’y pas de contradiction, pas d’événements fortuits qui viennent briser les espoirs les plus légitimes, pas de tension entre le désir de l’absolu et des obstacles surgissant de toutes parts pour empêcher qu’on s’en rapproche. Les lapins se multiplient à l’infini et l’on devient rapidement très riche grâce à eux. C’est pourquoi la dialectique est la méthode naturelle de l’accouchement des esprits, c’est-à-dire de leur accès à la réalité. «Tu affirmes cela, mais le contraire n’est-il pas aussi vrai? ». Et effectivement, le contraire est souvent aussi vrai. C’est en se rendant à cette évidence déchirante, dégrisante (car l’illusion enivre), que l’on peut éviter de réduire les êtres et les choses à des abstractions, des vues de l’esprit qui peuvent leur être fatales. « Une vérité triviale, disait Niels Bohr, est une affirmation dont le contraire est faux. Une vérité profonde est une affirmation dont le contraire est aussi une vérité profonde ».

Or le Médiateur, le Christ, a été un Dieu incarné que l’on a pu toucher, voir, sentir, entendre, et il a été par sa vie, et encore plus par sa mort, un signe de contradiction. La croix est le symbole de la contradiction : voici une vérité verticale, et en voici une autre, horizontale, qui brise son élan. Le Christ aimait le monde, il aimait les hommes et toute la nature, il aimait son Père qui en était le Créateur, et cette humanité et cette nature se sont comme liguées contre lui pour briser son élan d’amour vers elles. Elles ne l’ont pas brisé, elles en ont révélé la divinité. L’athée le plus endurci doit admettre que, s’il s’agit là d’une histoire inventée, nul n’aurait pu en inventer une plus belle pour expliquer aux êtres humains ce que c’est que le réel.

La mission des religions chrétiennes est d’être à leur tour des médiatrices, des médiatrices entre ce Médiateur suprême et les êtres humains dans l’état où ils se trouvent à tel ou tel moment de l’histoire. Or, ce qui caractérise l’humanité en ce moment, c’est son glissement vers le monde de ce qu’on appelle aujourd’hui le virtuel, ce que Daniel Boorstin appelait il y a trente ans l’image, l’artifice ou le pseudo : pseudo événement, pseudo personnage. Dans l’idée de virtuel, s’ajoutent la logique, le formalisme, le caractère abstrait des programmes d’ordinateurs qui gèrent désormais un ensemble devenu si vaste qu’on peut facilement le prendre pour le monde réel.

L’homme actuel est désincarné et il aspire à le devenir davantage. Nous pouvons nous reporter ici au diagnostic formulé au début du siècle par Powys, en ayant soin de souligner que la libération sexuelle est beaucoup plus le signe de l’angoisse d’un être de chair et d’âme, qui souffre de se sentir devenir machine, que le signe d’un véritable abandon à la vie. On pourrait même reprocher à Dieu de ne pas avoir choisi le meilleur moment pour s’incarner. Le meilleur moment, ce serait maintenant. Le scandale serait plus grand qu’il ne l’a été il y a deux mille ans. Comment? À l’ère des cyborgs, au moment où les hommes sont sur le point de se rendre eux-mêmes immortels par le biais des manipulations génétiques et de l’intelligence artificielle, le Dieu tout-puissant choisirait de se manifester en se faisant homme à l’ancienne manière, en s’incarnant dans un corps de chair voué à la souffrance, après quelques éphémères plaisirs vécus dans la crainte de ne plus les revivre? Le scandale serait absolu.

Les religions chrétiennes sont devant une déchirante alternative. Ou bien elles s’emploient à faire accepter le scandale aux hommes d’aujourd’hui, ou bien elles disparaissent, elles s’effacent devant la techno-média-science, laquelle s’approche vraiment de son but, le paradis sur terre, tandis que la béatitude dans l’autre monde, promise par le Christ, demeure l’objet d’un pur acte de foi.

Les sept nouveaux péchés capitaux

Une Église qui choisirait résolument d’être celle du Dieu incarné devrait revoir une partie superficielle de son enseignement et de sa liturgie, en tenant compte de quelques faits importants. Le premier de ces faits est que ce ne sont pas d’abord les passions de l’incarnation, mais les passions de l’abstraction qui éloignent l’homme contemporain du Médiateur. Les sept péchés capitaux ne sont plus :

L’orgueil mais le mépris de soi
L’avarice mais le gaspillage
L’impureté mais le voyeurisme
L’envie mais le ressentiment
La gourmandise mais la boulimie
La colère mais l’indifférence
La paresse mais l’hyperactivité

L’orgueil est une démesure dans une estime de soi qui est réelle et fondée. On peut ranger Louis XIV parmi les orgueilleux, mais sûrement pas parmi les gens qui souffrent d’un manque d’identité et d’estime d’eux- mêmes! En témoignent les femmes qu’il a aimées, les châteaux et les jardins qu’il a fait construire, les spectacles qu’il a commandés. Le risque actuel n’est plus du côté d’une estime excessive de soi-même, mais du côté d’un manque d’estime de soi que favorise entre autre le contexte égalitariste. À force de ne pas vouloir se prendre pour d’autres, les gens en viennent à ne même plus se prendre pour ce qu’ils sont : des êtres qui ne peuvent pas se satisfaire de n’importe quoi sans se dégrader. Pire encore, à force de ne pas gonfler leur moi, ce qui est une qualité, ils en viennent à sous-estimer la dignité de la nature humaine à laquelle ils appartiennent. Important : dans ce gros moi, les psy mêlent indistinctement fierté, assurance, identité, détermination, etc.

Le gaspillage

L’avare était attaché à sa bourse et à sa brique d’or, c’est-à-dire à l’argent sous sa forme la plus concrète, à la fortune que l’on peut palper, toucher et soupeser. Il s’agit là d’une espèce en voie de disparition, sans doute parce qu’elle était liée à la propriété foncière, à l’exploitation d’une terre. Aux moissons et aux récoltes, fruits palpables de ses sueurs, correspondait pour le paysan l’or, fruit concret et imputrescible du marché. Le vice de notre époque, c’est l’appât d’un gain rapide se traduisant par une accumulation de signes de plus en plus abstraits, qui confèrent de la puissance, dont celle de consommer à outrance. Ainsi se creuse un fossé entre la capacité d’acheter de nouveaux objets et celle d’en tirer un réel plaisir. Plus ce fossé s’approfondit, plus on a tendance à vouloir le combler en se tournant vers la capacité d’acheter, qui peut s’accroître plus facilement que celle de sentir. Le cercle vicieux du gaspillage est créé.

Le voyeurisme

Parmi les utilisations d’Internet, devenues routinières semble-t-il, il y a celles qui permettent à un jeune homme de la bonne société de regarder en direct les ébats amoureux de la compagne qu’il vient de quitter pour reprendre son travail dans une région éloignée. Il s’agit là d’un cas réel et récent: avec son consentement, sa compagne a choisi un substitut qui a accepté de se prêter au jeu de la caméra fixée à proximité du lit et destinée à transmettre la chose en temps réel. Les pratiques de ce genre, dont celles du président des États-Unis ne sont pas très éloignées, sont la pointe d’un iceberg érotique, où les rapports avec son propre corps, et à plus forte raison avec le corps de l’autre, étant médiatisés par des images, on est en représentation, même quand on est physiquement dans l’intimité. Étant le spectateur de soi-même, on trouve tout naturel d’être celui d’autrui. C’est la même médiatisation intérieure des rapports humains qui explique pourquoi des familles peuvent se prêter au jeu de la caméra indiscrète qui les observe dans leur vie quotidienne et offre ce spectacle à la planète entière. Par comparaison, l’impureté, qui suppose une sensualité forte certes, mais réelle, apparaît comme une vertu.

Le ressentiment

L’envie a en commun avec l’avarice d’avoir pour fondement un intérêt pour une chose réelle : le lingot d’or que l’on possède soi-même dans le premier cas, celui que possède l’autre dans le second. C’est parfois une qualité qui est objet d’envie, telle une grande intelligence ou une grande beauté. L’envie est alors plus douloureuse.

L’envie peut également porter sur la richesse vitale d’autrui, sur cette capacité qu’ont les grands vivants de tirer une joie irradiante des plus humbles, et en apparence, des plus banales expériences de la vie : un vol d’oiseau dans le ciel d’automne, un geste heureux qu’on vient de poser dans la pratique d’un sport. Il est intolérable pour un être humain de se sentir privé d’une telle aptitude. C’est pourquoi le sentiment éprouvé dans ce cas, au lieu de prendre la forme de l’envie dans la conscience, se répand comme un venin dans la partie la plus obscure de la personne, la rend aigre et l’incite à discréditer les joies et les sources de joie auxquelles elle n’a pas accès. L’envie est devenue ressentiment. Tous les facteurs qui contribuent, de près ou de loin, à l’atrophie de l’imaginaire ou de la raison imaginative ont pour effet de réduire la part de l’envie et d’accroître celle du ressentiment. Le virtuel ambiant et la médiatisation du rapport avec soi-même qu’il entraîne est l’un de ces facteurs, le principal sans doute. Quand on a l’âme encombrée de représentations violentes, comment peut-on réagir aux événements discrets de la vraie vie.

Ce qu’un autre prophète du réel avait très bien vu dès la décennie 1930 : « L’homme est de plus en plus débordé d’excitations et de plus en plus séparé des sources cosmiques et spirituelles de la richesse intérieure. Il n’a plus d’âme à prêter aux réactions innombrables que l’ambiance lui arrache : tiraillé, sollicité en tous sens, il se réfugie sur le seul plan où ses capacités de réaction soient presque indéfinies : celui de l’automatisme et du rêve. Là, il est inépuisable en réactions vides et frelatées comme la planche à billets est inépuisable en fausse monnaie! L’automatisme résorbe son travail, et ses affections, ses joies, ses passions prennent la pâleur, la mobilité, la légèreté du songe. À ce degré, on peut se disperser presque sans limite, vibrer à tous les souffles, servir d’écho à tous les bruits. L’activité extérieure et les sentiments ne comportent plus cet engagement profond, ce don épuisant de tout l’être, propres à l’action authentique, à l’action humaine ».

« Les réactions affectives d’un individu s’appauvrissent, se minimisent, glissent sur le plan du jeu et de la fiction, dans la mesure où se multiplient, autour de cet individu, les excitations artificielles. À la limite, les états affectifs les plus naturels et les plus profonds (l’amitié, l’amour, les convictions religieuses et politiques, etc.) deviennent, dans l’âme épuisée, aussi "irréels", aussi truqués que le monde de machines, de films, de papier imprimé et de fausse sexualité, qui constitue le milieu virtuel. Ici, la parfaite adaptation au milieu équivaudrait à la parfaite déshumanisation de l’homme ».2 Dans ce texte écrit en 1937 par un philosophe habitant la campagne méridionale française, Gustave Thibon, nous avons pris la liberté de remplacer le mot urbain par le mot virtuel.

La boulimie

Brillat-Savarin était gourmand. L’enfant qui avale des hamburgers à la chaîne est boulimique. Sait-il seulement ce qu’il mange : des images symbolisant les rondeurs molles, ou de la viande sur du pain? Le hamburger est l’aliment le plus médiatisé du monde. La boulimie est à la gourmandise ce que le voyeurisme est à la luxure.

L’indifférence

Le mot colère a la même étymologie que le mot cœur. On se met en colère contre un proche quand on prend trop à cœur ce qu’il dit ou ce qu’il fait. Dans les pays méridionaux, ces mouvements du cœur sont le sel de la vie quotidienne. Dans les pays nordiques d’aujourd’hui, et par contagion de plus en plus peut-être dans les pays méridionaux, la colère est de tous les péchés capitaux celui qui, avec la paresse, a la plus mauvaise réputation; sans doute parce qu’on craint la violence, qu’on associe à tort à la colère.

On préfère l’indifférence, c’est-à-dire une série de colères rentrées qui aboutissent à ce que, un bon matin, sans avertissement, on déclare froidement à la femme (ou à l’homme) dont on partage le lit depuis quinze ans : je te quitte, parce que je n’éprouve plus rien pour toi. L’indifférence est la rançon de la distraction. À force de s’intéresser vaguement à tout pour échapper au vide, on ne s’intéresse plus à rien, ni à personne, avec une véritable attention. Les départs ne sont plus des morts, les retours ne sont plus des résurrections. Tout est acquis, tout s’équivaut, la mort n’existe plus.

L’hyperactivité

Qui peut se vanter d’avoir déjà vu un paresseux? Peut-être y a-t-il très longtemps, dans un pays chaud et lointain. On trouve encore certes, ici et là, des travailleurs qui s’économisent à l’usine ou au bureau, mais en général c’est pour être en mesure de consacrer plus d’énergie à leur second emploi ou à leur hobby. La chrétienté aura mis deux millénaires à faire reconnaître la dignité de toutes les formes de travail. N’a-t-elle pas trop bien réussi. N’est-ce pas ce que lui reproche Nietzsche, quand il soutient que le travail est le pire ennemi du sentiment religieux? Qui donc a dit que le travail cumule les inconvénients du vice et de la vertu, qu’il distrait comme le vice et donne bonne conscience comme la vertu?

Voilà les sept nouveaux péchés capitaux. On pourrait les appeler cyberpéchés, tant il est clair qu’ils ont en commun d’être le fait d’hommes à la fois imprégnés d’images et assimilés aux machines. Les anciens péchés capitaux étaient le fait de l’homme animal raisonnable.

Pour tirer les hommes de ce nouvel état de mal et de malheur, pour les rapprocher en même temps du réel et du Médiateur, les Églises chrétiennes pourraient favoriser une ascèse esthétique, c’est-à-dire centrée sur l’importance du rapport sensible avec le monde. L’esthétique telle que nous l’entendons ici, en nous appuyant sur l’étymologie (du grec aisthesis qui signifie sensation) englobe non seulement les arts, mais l’ensemble des activités manuelles, du jardinage à l’ébénisterie, grâce auxquelles l’homme entre en contact direct avec le monde par les sens. L’adjectif direct est ici très important, car il donne à entendre que le but visé est une connaissance du monde aussi immédiate que possible.

La purification, la catharsis, dans cette perspective consiste à purger son âme et son esprit des images et des routines dont ils sont encombrés, ce qui ne peut se faire qu’au moyen d’une greffe de la personne entière sur un milieu vivant. Le mot ré-enracinement conviendrait assez bien à une telle réinsertion dans l’univers réel. Plutôt que de greffer des prothèses mécaniques sur un corps déjà assimilé à la machine, il faudrait, avant que toute vie ne l’ait quitté, aider l’homme complet à se greffer sur un écosystème, symbolique et biologique, capable de lui apporter les nourritures dont il a besoin pour croître. Aux techniques de greffes, il faudrait substituer l’art de la greffe, entendons par là l’art de se greffer soi-même à un environnement vivant. Un tel choix suppose que l’on ait adopté comme métaphore inspiratrice un film comme L’homme qui plantait des arbres, de Frédéric Back, qui est la preuve qu’il existe des images remplissant parfaitement leur rôle de médiatrices entre l’homme et le réel. Il convient de cultiver de telles images dans le cadre de la philosophie esthétique.

À l’intention de ceux qui n’ont pas du Christ une opinion aussi haute que la mienne, ou qui tout en ayant la plus haute opinion du Christ estiment que les religions chrétiennes ont plus d’affinités avec l’ascèse puritaine et le culte du Mind qu’avec l’ascèse esthétique et le culte du Dieu incarné, je tiens à rappeler qu’il existe en Occident comme en Orient d’autres traditions auxquelles ils peuvent se rattacher, parmi lesquelles l’épicurisme et l’aristotélisme. « Rien dans l’intelligence qui n’ait d’abord passé par les sens », disait Aristote, lequel soutenait d’autre part que l’âme et le corps sont unis substantiellement.

Le jeûne médiatique

On entend de plus en plus souvent parler de groupes de familles qui font l’expérience du jeûne médiatique. On s’engage à ne pas ouvrir la télévision pendant une semaine, un mois ou plus pour s’adonner à des activités diverses allant du sport aux jeux de société, à certaines formes d’artisanat, à la lecture, etc., et réfléchir ensuite sur les avantages et les inconvénients de l’omniprésence de ces médias dans la vie quotidienne. D’autres, voulant échapper au milieu électrique lui-même, partent pour des semaines ou des mois sur un sentier de grande randonnée, tel l’Apalachian Trail en Amérique du Nord ou les chemins de Compostelle en Europe.

Ces croisés partant à la recherche du sens par les sens indiquent la voie à suivre aux Églises chrétiennes. Ces dernières devraient instituer un jeûne médiatique : « dimanches et fêtes, des médias du t’abstiendras ». Le jour du Seigneur Dieu incarné, ne serait autorisée que l’oisiveté, mère de l’amour et de toutes les autres vertus. Parmi les activités ne seraient tolérées que celles qui impliquent un rapport avec le monde par les sens : la cuisine, le jardinage, le soin des animaux, les arts manuels; les études seraient limitées à l’observation des animaux et des plantes; la lecture serait interdite au même titre que les autres médias. La musique de la vie, le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles dans le vent constituerait le fond sonore, lequel ne serait perturbé que par la parole humaine ou par une musique classique.

Le lecteur éprouve sans doute ici un malaise semblable à celui je ressens en écrivant. Plus j’avance dans l’explicitation de cette ascèse esthétique, plus je crains de passer pour un marginal un peu cinglé, mais plus aussi, d’autre part, j’ai la conviction que ce cinglé est le fou du roi : celui qui dit les vérités les plus criantes. Mais suis-je plus cinglé que Minsky, Bernal, ces obsédés de l’ascèse puritaine, et tous les autres adorateurs du grand Mind? Quand je les lis, je ne me résigne pas à croire qu’ils sont sérieux.

Dans mon rôle de fou du roi, je n’hésiterais pas à recommander un carême, mais esthétique celui-là, une période de quarante jours avant Pâques pendant laquelle, en dehors des heures régulières de travail, la règle d’observance des dimanches et fêtes serait respectée. Avant l’ère boulimique de communion fréquente, Pâques était pour les chrétiens l’occasion de participer pleinement à l’eucharistie. De tous les événements que l’on peut qualifier de médiatiques, parce qu’ils ont pour finalité de rapprocher l’homme du réel, l’eucharistie est le plus direct, le plus immédiat, et donc le moins virtuel qui soit. L’Église enseigne en effet que le Christ est réellement présent dans le pain et le vin, que le premier est son corps et le second son sang.

Tous les médias, le concept, le mot même, avons-nous dit, sont ambigus: ils nous figent souvent dans l’illusion de la réalité qu’ils représentent au lieu de nous conduire vers elle. Jamais le désir d’échapper à cette ambiguïté n’a été poussé plus loin que dans la doctrine de la présence réelle. L’hostie et le vin ne sont pas comme le concept et le mot une simple image fidèle du réel, ils sont le réel lui-même : le corps et le sang du Christ. D’où l’importance d’un carême, d’une traversée du désert pour se préparer à un tel événement. Car s’il se banalise, sous l’effet de la routine, s’il passe dans l’orbite du spectacle, de la représentation, tout s’effondre. L’idée même qu’il existe des « signes sensibles capables de donner la grâce » – la définition chrétienne du sacrement – c’est-à-dire la vie et le sens à la fois, est discréditée. Et l’on est alors rejeté vers le nominalisme, le dualisme, le formalisme et finalement vers Malvin Minsky.

Il serait bien regrettable ici que les vérités trop criantes du fou du roi servent de prétexte au lecteur pour sous-estimer l’importance de la réelle présence. Je citerai donc sur cette question cruciale, au sens le plus littéral du terme, un érudit doublé d’un sage, George Steiner, dont les textes sont estimés au point que son livre peut être lu sous le même couvert en trois langues à la fois : l’allemand, le français et l’anglais. Dans Le sens du sens, Réelles présences, il soutient que la foi dans la réelle présence du Christ est la clef de voûte de la grande culture occidentale.

« Là où nous lisons vraiment, là où l’expérience doit être celle du sens, nous faisons comme si le texte (le morceau de musique, l’œuvre d’art) incarnait (la notion a ses fondements dans le sacré) une présence réelle d’un être signifiant. Cette présence réelle, comme dans une icône, comme dans la métaphore réalisée du pain et du vin consacrés, est finalement irréductible à toute articulation formelle, à toute déconstruction analytique et toute paraphrase. C’est une singularité dans laquelle le concept et la forme constituent une tautologie, coïncident point par point, énergie par énergie, dans cet excès de signifiance sur tous les éléments discrets et tous les codes de signification que nous appelons symboles ou agents de la transparence ».


« Ce ne sont pas là des notions occultes. Elles appartiennent à l’immensité du lieu commun. Elles sont parfaitement pragmatiques, expérimentées, répétitives, toutes et quantes fois qu’une mélodie en vient à nous habiter, à nous posséder même sans y être invitée, chaque fois qu’un poème, un passage de prose s’empare de notre pensée et de nos sentiments, pénètre les méandres de notre mémoire et de notre sentiment du futur, chaque fois qu’un tableau métamorphose les paysages de nos perceptions antérieures (les peupliers sont en flammes après Van Gogh, les viaducs marchent après Klee). Être "investi"  par la musique, l’art, la littérature, être rendu responsable d’une telle habitation comme un hôte l’est de son invité – peut-être inconnu, inattendu – c’est faire l’expérience du mystère banal d’une présence réelle ».1

1-Steiner, George, Le sens du sens, Présences réelles, Paris, Vrin, 1988, p. 63.

 




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