Sur l'occultation de la ruralité dans le roman français contemporain

Richard Millet

Écrire sur le Limousin, ce n'est pas déployer un discours sur la terre : on ne sait plus ce que c'est que la terre, ni la campagne française, occultées par l'écologie, toute vision de la ruralité étant d'emblée suspecte à la doxa, qui fait de l'étranger l'unique figure digne d'intérêt. […] Les paysans et les ruraux de Faulkner, de Caldwell, de Flannery O'Connor, de James Agee, de McCarthy, sont nobles ; ceux de la France ne sont que des ploucs, des bouseux, des sous-hommes littéraires, des oubliés du processus d'universalisation symbolique parisien. Mieux vaut naître ouzbek, kosovar, tchétchène ou maori pour parler de territoire : on se penchera sur vous avec une émotion touchant au ravissement. Cette bouffonne illustration du dicton selon lequel tout est meilleur dans l'assiette du voisin a cette conséquence inattendue qu'elle conduit le roman français dans les défilés étroits du formalisme ou du psychologisme, à quoi s'ajoute la conscience servile que les choses ont désormais lieu dans l'oeil du cyclone anglophone, écrire n'étant plus qu'une manière d'être américain par défaut, au sein de langues sourdes.

Richard Millet, L'enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature, Paris, Gallimard, 2010, f. 127, p. 79-80.




En marge de la Conférence de Glasgow