Entretien avec Gabor Csepregi

Gabor Csepregi

 

 À 18 ans, en 1968, ce jeune Hongrois a fui le régime totalitaire de son pays en traversant à la nage une baie de la mer Adriatique (1,5 km) qui séparait la Yougoslavie (aujourd’hui la Slovénie) et l’Italie, tout près de Trieste. Après des haltes à Trieste et à Latina, il arriva à Québec, en bateau cette fois, où il fut accueilli par son oncle et la famille de Koninck, celle des philosophes Charles de Koninck et son fils Thomas. Cette famille, nombreuse et réputée, comptait un mathématicien (Jean-Marie), un psychologue (Joseph), une linguiste (Zita), tous les trois excellents nageurs. C’est avec eux que Gabor s’entraîne dans l’équipe de natation de l’Université Laval. Il se trouve que les Hongrois excellent dans cette discipline et en water-polo. Gabor devint en 1971 membre de l’équipe canadienne de water-polo avant d’en devenir l’entraîneur. Sa carrière philosophique commençait en même temps. Si Hegel a pu dire que philosopher c’est penser la religion, on est tenté de croire en lisant Gabor Csepregi que c’est penser le sport. Pour le penser, il lui fallait d’abord le pratiquer. Il publiait en 2008 un livre intitulé L’intelligence du corps, dont on pourra lire quelques extraits à la fin de cet entretien.

 

L’Agora

-Vous avez donc été un athlète professionnel?

 Gabor Csepregi

-Disons plutôt que j'ai fait du sport de haute performance. La distinction entre sport professionnel et sport amateur est devenue inadéquate, tout simplement parce qu'il est de plus en plus difficile de faire le partage entre les athlètes rémunérés, directement ou indirectement, et ceux qui ne le sont pas du tout. Je préfère la distinction entre sport de haute performance et sport communautaire.

 L'Agora

-Communautaire ou convivial?

 G.C

-Sport convivial est aussi une bonne expression. On peut toujours continuer à parler de sport professionnel, dans la mesure où l'on entend par là une activité caractérisée par la raison instrumentale et l'approche quantitative.

 L'Agora

-Vous aviez commencé votre entraînement en Hongrie? Avec les méthodes à la mode dans les pays de l'est à ce moment?

 G.C.

C'est d'abord ma famille qui m'a orienté vers le sport, un de mes oncles a participé aux Jeux de 1932. On avait aussi le culte du sport dans les écoles que j'ai fréquentées. Je me suis engagé dans le sport olympique à l'âge de dix ans. À quatorze ans, je ne n'avais pas atteint un niveau assez élevé pour être marqué par le modèle communiste. Je ne l'ai découvert que plus tard. Je n'ai toutefois pas été touché par le dopage, mon entraîneur y étant opposé, mais d'autres autour de moi l'ont été. Le sport n'est jamais neutre. Il sert toujours une idéologie. La camaraderie, le dévouement, la solidarité étaient des choses bien vues dans un pays communiste.

 L'Agora

-Vous êtes devenu entraîneur de l'équipe canadienne de water-polo en 1978.

 G.C.

-C'est juste, mais j'avais auparavant été membre de l'équipe et à ce titre j'ai participé aux Jeux de Munich en 1972 et à ceux de Montréal en 1976.

 L'Agora

-Est-ce que votre équipe a gagné des médailles?

 G.C.

-Nous avons obtenu la  quatorzième place à Munich et la neuvième à Montréal. À Montréal, nous avions aussi fait match nul avec l'équipe de l'Union soviétique.

 L'Agora

-Cela équivalait sans doute pour vous à une médaille d'or.

 G.C.

-J'attache plus d'importance dans mes souvenirs à l'attentat terroriste lors des Jeux de Munich. La chose s'est produite près de nos quartiers. J'ai compris alors que certains intérêts n'ayant rien à voir avec le sport avaient beaucoup d'importance, qu'on se servait des Jeux à des fins autres que la performance.

L'Agora

-Aux nouvelles de la SRC, le 20 janvier 2014, on a fait l’éloge de la patineuse Christine Nesbitt en ces termes : «C’est une vraie machine à abattre des records.» Dans l’esprit olympique aujourd’hui, la chose est de plus en plus claire, le corps est perçu et vécu comme une machine, un instrument au service d’une volonté séparée de lui. Le but est la performance mesurable et non cet accomplissement gracieux dans l’abandon dont vous parlez si bien. Vous devez penser ainsi depuis longtemps. N’étiez-vous pas un peu mal à l’aise à l’intérieur de l’équipe olympique canadienne?

 G.C.

-À cette époque j'étais un peu moins conscient de la réduction du corps à la machine, mais j'observais déjà autour de moi, avec un certain malaise, des athlètes sur entraînés; n'importe quel moyen était bon à leurs yeux pour atteindre une performance. On les incitait à une perfection qui n'admet pas la défaillance, qui transforme la moindre erreur en échec. Aucune place n'y était laissée à l'improvisation, à la joie de vivre, à l'aspect ludique. Cela m'a déconcerté. Seules les machines peuvent atteindre une telle perfection. L'argent a aussi contribué au développement d'une approche quantitative dans les sports. J'avais déjà au début de ma carrière une conscience embryonnaire du fait que le corps dans un tel contexte commercial ne peut être utilisé que comme une machine. Cela me mettait mal à l'aise.

 L'Agora

-Vous souteniez pourtant, et vous le faites encore aujourd'hui, non seulement  que le contrôle total du corps par la volonté est impossible, mais encore que les moments suprêmes dans le sport sont atteints dans l'abandon.

 G.C.

-Ce sont ces moments que le public apprécie le plus. Soutenu par son entraîneur, l'athlète essaie d'obtenir un contrôle parfait de son corps, mais il se heurte toujours à une limite: comme si la vie finissait toujours par résister à la volonté. Et c'est paradoxalement quand il perd le contrôle de son corps, ou y renonce que l'athlète connaît ses plus beaux moments. Il s'abandonne alors à son corps autonome, à sa spontanéité, à sa créativité. Le corps vécu, le corps vivant prend alors le dessus sur le corps machine, mais pour un certain moment seulement, moment de grâce où l'athlète va faire ce qu'il ne peut pas faire.

 L'Agora

-Le dépassement est donc en réalité un abandon?

 G.C.

-Oui et la chose se produit dans tous les sports, qu'il s'agisse de sports individuels ou de sports d'équipe.

 

Le sport : une célébration de l’incapacité humaine

 C’est toujours la «réussite» (Gelingen) qui semble fasciner et émouvoir l’athlète ou le spectateur. Bien qu’elle procède des habiletés physiologiques, techniques et tactiques du corps, une performance adroite n'en demeure pas moins un événement imprévu et imprévisible. Paradoxalement, ce n’est pas tant le contrôle conscient de la forme motrice globale qui permet au sportif de marquer le but décisif ou de descendre sur une pente de ski avec une vitesse optimale. L’exploit est réalisé si les mouvements se déploient sans la raideur d’une domination volontaire, si, en adoptant une attitude insouciante, l’athlète arrive à se remettre aux pouvoirs naturels de son propre corps.

 Seel souligne avec raison que toute réussite sportive requiert un rapport particulier au corps: «Pendant un instant ou une durée, le corps objet entraîné se transforme en un corps vécu devenu autonome. L’agir intentionnel de l’athlète se transforme en une impulsion (Schwung) corporelle dépourvue d’intention.» À vrai dire, c’est l’autonomie énigmatique du corps disponible qui provoque chez le spectateur et chez l’athlète un véritable étonnement, un plaisir esthétique. Tout en respectant les obligations et les règles de sa discipline, le corps de l’athlète semble ignorer les barrières tracées par l’entraînement et manifeste sa virtuosité inattendue. En ce sens, l’athlète accomplit «ce qu’il ne sait pas faire», c’est-à-dire ce qui échappe à sa maîtrise technique acquise. Dès lors, l’activité sportive comprend un élément important: «la célébration de l’incapacité humaine» (eine Zelebration des menschlichen Unvermögen), une incapacité d’approprier entièrement le corps au vouloir et de déterminer tous les aspects de l’agir[i].

 Gabor Csepregi, extrait d’un article paru dans le revue Carrefour sous le titre de : «Idéologies du sport».

 

 

 

L'Agora

-Êtes-vous musicien? Je vous pose cette question parce que vous semblez avoir du corps vécu du musicien une connaissance aussi intime que celle que vous avez du corps vécu de l'athlète.

 G.C.

-J'ai fait un peu de musique, mais sans jamais pouvoir prétendre être un grand interprète. J'en ai fait assez toutefois pour comprendre que, pour être un grand interprète, il faut laisser aller ses doigts, s'en remettre au corps vivant. L'attitude crispée donne une performance médiocre. Il en est de même en peinture. Comme le dit Focillon, le peintre doit parfois se laisser guider par ses mains.

 L'Agora

On ne peut parler sport sans évoquer la drogue. Quel est l'effet de la drogue? Est-ce qu'elle inhibe la spontanéité?

 G.C.

On peut penser qu'elle a un double effet. Elle accroît l'autonomie du corps, mais elle a surtout pour effet de renforcer la dimension mécanique du sport en réduisant la part d'imprévu qu'il contient. Cette imprévisibilité est ce qui rend le sport excitant, ce qui captive le spectateur. La drogue réduit cette imprévisibilité. Rappelez-vous le 100 mètres de Ben Johnson à Séoul. Pour lui et pour ses entraîneurs, il n'y avait guère d'imprévu. Cela, le spectateur le sentait. À ce compte-là, l'athlète ressemblera bientôt à une voiture sans chauffeur.

 L’Agora

-Voiture sans chauffeur! Vous me devancez. J'allais vous poser la question suivante: Est-ce encore l’esprit de l’athlète qui prend le pouvoir? L’athlète n’est-il pas devenu, esprit et corps confondu, un bolide télécommandé de l’extérieur par des experts et des technologies de pointe?

  G.C

-Bolide télécommandé de l'extérieur. La formule est heureuse et la nouvelle tendance est bien regrettable. On en vient trop facilement à considérer le corps comme un avoir, un capital, à qui on assigne des objectifs qu'il faut atteindre à tout prix et dépasser ensuite.

 L'Agora

-Qu'est-ce qui fait que des athlètes de haut niveau acceptent de devenir des voitures sans chauffeur?

 G.C

-Le désir de l'argent et la griserie du succès n'expliquent pas tout. L'attrait qu'exerce le pouvoir est aussi en cause. Mais je répète que ni le contrôle, ni le pouvoir ne peuvent être absolus.

 L'Agora

-À vous lire, il semble aller de soi que le sport conduise à la philosophie. Les philosophes ont d'illustres modèles dans les Jeux anciens. Milon de Crotone, le célèbre lutteur, devait bien être un peu philosophe puisque que Pythagore lui a donné sa fille Myra en mariage. Les philosophes sont-ils nombreux parmi les anciens athlètes des temps modernes?

 G.C

-Je ne le crois pas. L'allemand Hans Lenk, champion olympique en 1960, est devenu philosophe. Il a écrit plusieurs livres sur le sport et d’autres œuvres marquantes. Quelques athlètes américains ont suivi la même voie, mais en majorité, les athlèetes semblent avoir préféré, hier comme aujourd'hui, d'éviter toute carrière qui les obligerait à s'interroger sur le sens du sport. Ils sont en général très jeunes quand ils connaissent leurs premiers succès.

 L'Agora

-On peut dire que dans leur cas la valeur n'attend pas le nombre des années?

 G.C

-On voit surgir de temps à autre un jeune musicien prodige ou un jeune mathématicien, mais en général le succès vient avec l'âge, sauf dans le sport.  C'est l'une des raisons pour lesquelles les athlètes ne sont pas portés à prendre de distance par rapport au sport. Et leurs entraîneurs ne les incitent guère à se poser les questions fondamentales, à s'éveiller à autre chose. Cela est regrettable.

 

La réflexion sur le sport est aussi absente à la télévision, à la radio, dans les journaux. Le cynisme de certains à l'endroit du sport ne vaut pas mieux. Il faut viser une attitude équilibrée.

 L'Agora

-En dépit de toute la propagande dont l’activité physique est l’objet de la part du gouvernement canadien, en dépit de la publicité dont jouissent les sports professionnels, y compris les sports olympiques, la sédentarité s’accroît au Canada au lieu de diminuer. Selon le dernier rapport de Patrimoine Canada la participation aux sports a baissé de 17% au cours des vingt dernières années.

  G.C

-Le sport est aussi un spectacle. Bien des gens croient sans doute qu'en participant au spectacle ils participent au sport lui-même. Étant donné la multitude des appareils mis à notre disposition, nous faisons moins de mouvements, nous avons moins de contacts avec le réel, avec les éléments, la nature. Il s'ensuit une perte de cette habileté motrice nécessaire dans le sport. Et comme le rappelle Marcel Jousse, l'être humain est paresseux, si paresseux qu'entouré de machines, il ne refuse jamais une occasion de s'en servir au lieu de bouger. Et à l'école, l'éducation physique, le sport scolaire n'ont pas l'importance qu'ils devraient avoir. Mais cette situation pourrait changer, si bien que je ne suis pas trop pessimiste.

 

Il reste que le paradoxe force la réflexion: plus le sport entre dans nos vies, plus les gouvernements et les entreprises privées investissent pour en assurer la popularité, moins les gens y participent.

 L'Agora

-À en juger par les prouesses sur ski et sur planche surtout, les Jeux Olympiques ressemblent de plus en plus au cirque et aux sports extrêmes. Est-ce une bonne chose?

 G.C

-Le sport sera toujours un spectacle. Les considérations commerciales qui y ont de plus en plus d'importance renforceront cette tendance. C'est fort inquiétant.

L'Agora

-Puis-je déduire de tous vos propos que vous ne serez pas branché sur les J.O. de Sotchi?

 G.C

-J'en viens en effet à me demander si je dois leur accorder mon attention. Premier remède: donner une meilleure formation aux entraîneurs, faire en sorte qu'ils puissent remplir leur vraie mission qui est, non pas de former des experts dans telle ou telle discipline sportive, mais des êtres humains harmonieux.

 L'Agora

-Vaudrait-il donc mieux à vos yeux pratiquer plusieurs sports médiocrement qu'un seul à la perfection?

 G.C

-Nous devons en effet former des généralistes, approche qui a l'avantage de bien servir la cause de la prévention. Nous ne pouvons former qu'un tout petit nombre d'athlètes de haute performance, tandis que nous pouvons tous devenir des généralistes.

 L'Agora

-N'est-il pas dangereux d'introduire la santé dans ce débat? J'ai posé à une quinzaine d'amis la question suivante: combien d'heures par jour avez-vous marché pendant votre dernier voyage? Réponse unanime: 6 ou 7 heures. Cela, m'a dit une femme qui va souvent à Paris, m'aide à comprendre pourquoi je peux manger beaucoup en voyage sans prendre de poids. Ces voyageurs n’ont toutefois pas la santé comme objectif. Cela les rapprocherait du sport de haute performance. Ils sont portés par le plaisir d'aller de découvertes en découvertes, de belles choses en belles choses. Et on peut présumer que ce type d'exercice est meilleur pour la santé que l'exercice volontaire.

 G.C

-Vous avez raison. Nous sommes trop directs. Il vaut mieux rechercher les bénéfices indirects...

 L'Agora

-Êtes-vous sensible à la dimension écologique du sport?

 G.C

- Pourriez-vous préciser votre question?

 L'Agora

-Je pense à l'empreinte écologique des grands rendez-vous du sport de haute performance.

 

G.C

-Je pense qu'il faudrait développer le sport local, communautaire, multiplier les matchs amicaux, sans toujours chercher à abattre des records. Mais le sport est bien installé dans une logique de compétition et de rentabilité. Il sera bien difficile de le détacher de cette logique. Mais il n'est pas exclu qu'à la suite d'une série de grandes catastrophes naturelles, les mentalités commencent à changer dans ce domaine, comme dans tant d'autres, qui s'inscrivent dans la même logique.

 L'Agora

-En attendant, et en terminant, quelle serait votre politique si vous étiez ministre responsable des loisirs et du sport?

 G.C.

-Je favoriserais le sport d'équipe. Je limiterais la violence telle qu'elle est dans le football américain ou canadien et encore plus dans le hockey, sport qui pour cette raison me déplaît au plus haut point. L'athlétisme, comme la natation, serait aussi au sommet de ma liste: il est toujours bon de courir et de nager. Les sports coûteux seraient au bas de ma liste. Vous connaissez déjà mon attachement au sport scolaire, universitaire en particulier. Cela me donne l'occasion de souligner l'importance de la camaraderie dans le sport. C'est grâce au sport que je me suis si bien intégré à la société canadienne. Je me souviens encore de ma rencontre avec Jean-Marie de Koninck, de l'amitié qui s'est développée entre nous. Je suis rempli de gratitude à l'endroit de mes premiers coéquipiers.

 P.S.Ce que Gabor Csepregi ne nous a pas dit mais que nous avons appris d'une autre source, c'est qu'à son arrivée au Canada, il avait déjà quelques brasses d'avance sur ses co équipiers!

 



[i]
 

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Introduction par Jacques Dufresne et extraits.




En marge de la Conférence de Glasgow