L'humanité à l'ère de la technique

Arnold Gehlen

Un point de vue sur la technique plus optimiste que ceux de Ellul ou Heidegger.

Man in the Age of Technology [1957]
L'humanité à l'ère de la technique
par Arnold Gehlen
Trad. anglaise de Patricia Lipscomb, New York, Université de Columbia, 1980
L’organique et ses substituts


La technique est aussi ancienne que l’homme lui-même, car c’est lorsque nous trouvons des traces de fabrication d’outils que nous sommes sûrs d’avoir affaire à des hommes. Et l’ambiguïté était là dès le départ: comme l’arme nucléaire, les premiers outils coupants pouvaient avoir un usage pratique ou être mortels. Le fait pour l’homme de transformer ce qu’il trouve dans la nature suivant ses propres fins est une activité reliée depuis le début à sa lutte avec ses semblables. Ce n’est que tout récemment qu’on a commencé à défaire cette fatale connexion. Or pour y réussir et produire la paix perpétuelle, on doit avoir atteint un haut degré technologique qui permette le contrôle mutuel des armements.

Très pauvrement pourvu en matière d’instincts, l’homme est un être dont l’existence dépend essentiellement de l’action. W. Sombart, P. Alsberg, et d’autres ont dérivé la nécessité de la technique des limites du potentiel physique de l’être humain.

Parmi les plus anciens objets fabriqués par l’homme, on trouve des armes, qui ne sont pas données à l’homme sous forme d’organes (il en va de même pour le feu, qui procure sécurité aussi bien que chaleur). Dès le départ, ce principe de substitution à l’organe a fonctionné de concert avec celui du renforcement de l’organe: la pierre dont on se sert pour frapper est beaucoup plus forte que le poing nu. On a donc:

* les techniques de remplacement, qui nous permettent des réalisations qui vont au-delà des possibilités de nos organes;
** les techniques de renforcement, qui étendent les performances corporelles: le marteau, le microscope et le téléphone renforcent des capacités naturelles;
*** les techniques de facilitation (Entlastung), qui visent à décharger nos organes, à les désengager et à leur sauver de l’effort, comme lorsque l’usage d’un véhicule à roues dispense de tirer un poids à la main.

Un voyage en avion réunit les trois aspects: il nous fournit les ailes qui nous manquent, est supérieur au vol des animaux et permet le déplacement de notre corps sur de longues distances sans effort.

Finalement, toutes les réalisations de l’être humain peuvent paraître énigmatiques. Mais l’énigme sera d’autant plus grande qu’on n’aura pas compris sa relation avec les déficiences organiques et instinctuelles de l’homme.

Si par technique on entend la capacité et les moyens par lesquels l’homme met la nature à son service, en identifiant les propriétés et les lois de la nature pour mieux les exploiter et contrôler leur interaction, alors il faut dire que la technique, en ce sens général, reflète l’essence de l’homme: comme lui, elle est intelligente tout en entretenant une relation complexe et tordue avec la nature.

On sait que les objets techniques anciens les plus fondamentaux n’ont pas été construits à partir de modèles fournis par la nature. Ceci est vrai de la découverte du feu, de l’invention de l’arc et de la flèche et de celle de la roue. Celle-ci est si abstraite qu’elle ne fut pas atteinte par des cultures qui étaient pourtant très avancées sur d’autres plans. Un autre exemple est celui de la propulsion au moyen d’une explosion, ou plus anciennement, l’invention du couteau, qui remonterait à un demi million d’années: on ne trouve rien qui y ressemble dans la nature.

Après l’époque primitive, le remplacement des organes manquants par la technique a dépassé la sphère du corps pour pénétrer des strates organiques de plus en plus profondes. Le remplacement de l’organique par l’inorganique constitue un des résultats les plus significatifs du développement de la culture.

Cette tendance de la technique à se substituer aux organes et même à remplacer l’organique dans son ensemble par de l’inorganique vient s’enraciner dans une loi de la pensée, qui est que la nature inorganique se laisse mieux connaître que la nature organique. Bergson a souligné ce fait. Nos capacités rationnelles abstraites nous permettent de reproduire la nature organique avec une exactitude étonnante, mais notre savoir sur la nature de la vie ne dépasse pas celui des Grecs.

Traduit par Josette Lanteigne

 


 

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