Le rôle de Périclès dans le triomphe de l'art athénien après 450

Henri Lechat
À Athènes, pour la période 480-450, ni les ruines connues de nous, ni les textes anciens ne laissent supposer l'existence d'aucune grande construction décorée de sculptures, analogue aux édifices d'Ægine ou d'Olympie. Un luxe de ce genre était momentanément interdit aux habitants de l'Attique. Ruinés par l'invasion perse, ils avaient d'abord à rebâtir leurs maisons et leurs remparts dont il ne restait pas pierre sur pierre, à reconstituer dans la campagne leurs plants d'arbres, tous brûlés ou coupés au pied; et ils avaient aussi la charge de continuer sur mer, avec leurs alliés de la Ligue maritime, la lutte contre le Barbare. Durant une trentaine d'années, cependant que leur puissance militaire et leur influence politique ne cessaient de croître, ils furent contraints de différer le trop coûteux embellissement qu'ils rêvaient pour leur ville; et sans doute, plus d'un Athénien, après avoir contemplé ailleurs les temples nouveaux et leurs frontons de marbre, éprouvait un crève-cœur au retour, quand il revoyait l'Acropole pareille à un piédestal vide mais Périclès devait dédommager ses concitoyens de telles amertumes et procurer à l'orgueil national la plus magnifique réparation.

Nul chef d'État, jamais, n'a mieux mérité de l'art que Périclès; nul n'a fait davantage, avec une vue plus claire et une volonté plus ferme, pour assurer à sa patrie l'éternel prestige que confèrent lés grandes créations de beauté. Sans Périclès, l'architecture et la sculpture athéniennes n'eussent pas brillé au Ve siècle d'un si incomparable éclat; sans lui, les plus nobles des artistes athéniens n'auraient point pu donner la mesure de leur génie. Aussi, lorsqu'après avoir admiré sur l'Acropole ce que Renan appelait «l'idéal cristallisé en marbre pentélique», l'admiration fait place en nous à la reconnaissance pour ces hommes qui ont tant honoré l'humanité, c'est à Périclès le premier que doit s'adresser notre sentiment de gratitude.

Et d'abord, par lui furent réalisées les deux conditions préliminaires de la vaste entreprise: longue période d'une paix quasi complète et abondantes ressources en argent. L'an 449, en effet, Périclès arrêtait les hostilités avec la Perse, et il avait auparavant su retirer de Délos la caisse de la Ligue maritime, riche de plus de 5.ooo talents (une trentaine de millions, équivalant à environ 240 d'aujourd'hui). Ainsi Athènes, heureuse et triomphante, pouvait maintenant à loisir s'occuper de sa parure, et elle avait à sa disposition, outre ses ressources propres, outre l'argent qu'elle tirait des mines du Laurium et l'or qu'elle tirait des mines de Thrace, cette autre mine qu'était, dans l'Acropole même, la caisse fédérale, avec ses réserves accumulées et l'annuelle contribution que devaient toujours y verser les adhérents de la Ligue. Périclès régla de quelle manière employer ce retour de la paix et cet afflux de la richesse. L'ardeur jadis déployée pour la guerre, il la tourna vers cette besogne joyeuse qui consistait à s'accorder la juste récompense trop longtemps attendue, à faire disparaître sous une floraison de beautés neuves les ruines de 48o, à fixer au front de la cité une auréole telle que toute l'Hellade en fût éblouie. On peut dire que le grand stratège fut alors la conscience même de sa patrie; les nobles aspirations du peuple athénien, ses hautes et légitimes fiertés, il les portait en lui, non pas diffuses et confuses, mais cristallisées et lumineuses, et il se trouva prêt, l'heure venue, à y donner pleine satisfaction. Rien ne le fit hésiter ni ralentir. Contre les attaques, pourtant troublantes des partis hostiles, il sentait que l'avenir lui rendrait justice; il voyait plus loin qu'eux; il savait, lui, l'ami de l'aristocratique penseur Anaxagoras, qu'il y a au monde d'autres forces que les matérielles et les pondérables, et que des œuvres d'art, des constructions de luxe, en apparences superflues et fragiles, peuvent durer plus que de massifs remparts et compter plus dans le bilan total de l'histoire d'un pays.

Donc, sans hàte fébrile, mais avec une rapidité qui témoigne que les projets avaient été déjà étudiés et que tout était mûr pour l'exécution, dans l'acropole et la ville et l'Attique entière, des statues se dressent et des monuments s'élèvent, comme autant d'hymnes glorieux 0ù un peuple exprime sa reconnaissance envers le ciel et davantage encore chante son triomphe. Athènes offre en cet instant un merveilleux spectacle; il faut en relire dans Plutarque (Périclès, XII sqq.) le récit abondant et coloré. C'est un étincellement d'activité, le bruissement d'or d'une ruche allègre sous le beau soleil de juin. Tous les corps de métier sont en mouvement; toutes les énergies, toutes les intelligences coopèrent. Et quel goût, quelle mesure, dans ces entreprises diverses qu'on mène à la fois 0u qui se succèdent! Rien n'y sent la vanité du parvenu. Bien que l'on aille vite, on ne tolère nulle négligence, même cachée, et jamais travaux ne furent l'objet d'un soin si scrupuleux. Quoiqu'on veuille surpasser le' reste de la Grèce, 0n ne songe pas à faire colossal ni écrasant; on considère seulement ce qu'il convient. L'ordre et l'harmonie sont les seules voix écoutées. Chaque œuvre, en soi, doit donner le sentiment du parfait, et toutes ensemble doivent être comme les joyaux variés d'une parure complète.

Cette période de moins de vingt années, entre la fin de la guerre contre les Perses et le commencement de la guerre du Péloponnèse, renferme le point le plus élevé qu'ait atteint la «courbe» du peuple athénien. Par un juste retour, les malheurs sans pareils qui s'étaient abattus sur ce peuple lui valaient maintenant une splendeur sans égale. Il n'y a nul paradoxe à dire que ce fut une chance excellente pour Athènes d'avoir été ruinée en 480: restée intacte comme Ægine, elle n'aurait fait, après la victoire, qu'ajouter quelque nouvel édifice à ceux du VIe siècle. Et ce fut une bonne chance aussi, qu'elle n'ait pu réparer ses ruines tout de suite, à un moment 0ù son art n'avait pas terminé sa croissance. Pour la sculpture particulièrement, les Tyrannoctones de Critios et Nésiotès, qui sont de 477, nous font deviner ce qu'auraient pu être les frontons d'un Parthénon construit dans la première moitié du Ve siècle quelque chose d'intermédiaire entre ceux d' Ægine et ceux d'Olympie. Par contre, le relief d'Éleusis, Déméter, Coré et Triptolémos (Fig. z3), cette sculpture si grande et si simple, d'une noblesse si haute et d'une gravité si sereine, qui eût été digne d'accueillir le pieux visiteur à l'entrée de l'Acropole et de lui annoncer les marbres de Phidias, un tel relief, qu'on doit dater de 460 à 450, nous rend manifeste que l'art attique était alors arrivé presque à l'entière maturité, et qu'à peine avait-il besoin de la chaude caresse d'un dernier rayon encore. Trente années de jachère avaient préparé la plus belle des moissons.

Une génération nouvelle d'artistes avait poussé; ils étaient nés à l'époque de Salamine et de Platées et de Mycale; ils étaient les fils de glorieux vainqueurs; ils avaient grandi dans une atmosphère d'allégresse et de fierté: avec quelle âme ne devaient-ils pas offrir les inspirations de leur cerveau et le travail de leurs mains, afin de magnifier la patrie! Quand ce fut le temps, Périclès distingua entre eux les meilleurs, et leur imposa pour chef à tous Phidias.

«C'est Phidias, écrit Plutarque, qui donnait des instructions concernant le tout et qui exerçait, au nom de Périclès, la surveillance générale...» Voilà de quoi il faut aussi que le monde soit reconnaissant à Périclès: il a nommé Phidias «stratège» de l'art athénien, en sorte que les créations nouvelles ont été toutes unies et harmonieuses, sans disparate, sans dissonance, et toutes vraiment attiques d'esprit, parce qu'en toutes rayonnait le génie de l'homme qui fut la plus haute incarnation de l'esprit attique. Et combien nécessaire cette discipline, en un tel moment, où le nombre des entreprises obligeait à recruter des équipes mêlées et attirait quantité d'ouvriers étrangers, formés aux écoles les plus diverses! Athènes la capricieuse, prompte aux défiances et à la désaffection, devait, il est vrai, se fatiguer un jour de cette trop bonne fortune d'avoir Phidias pour ordonnateur de sa beauté; mais, quand elle commença d'être ingrate, elle pouvait le devenir sans grand dommage pour elle: le principal de l'œuvre était accompli. — Car cette œuvre, répétons-le, fut achevée en un temps court. «Le plus surprenant, dit Plutarque, ce fut la rapidité du travail.» En cela se reconnaît évidemment la forte volonté de Périclès, qui pressentait peut-être que jamais plus la cité ne retrouverait ni le loisir, ni les ressources, ni l'essor d'à présent. Et lui du moins, il remplit son rôle entier; jusqu'au bout, il resta le chef, parfois discuté, cependant obéi.

Aussi bien, comment les Athéniens en grande majorité n'eussent-ils pas suivi avec joie ce chef, qui' avait étanché leur soif de puissance et de gloire, et qui maintenant leur donnait une Acropole plus splendide qu'ils n'eussent osé la désirer, et revêtait toute l'Attique d'une robe blanche de temples? Durant cette vingtaine d'années, que les grands blocs ne cessèrent d'être charriés du Pentélique vers Athènes, quelle dut être maintes fois la légère griserie heureuse d'un concitoyen de Périclès, regardant autour de soi et songeant !... Voir sortir de terre, si vite, sur l'Acropole le Parthénon et les Propylées et le temple d'Athéna Niké, dans Athènes l'Odeion et le Métroon et l'Héphaisteion, et d'autres temples dans le reste de l'Attique; voir se dresser à l'intérieur de ces temples des statues d'ivoire et d'or, et à l'extérieur des statues de marbre ou de bronze; se souvenir qu'il n'y avait là précédemment que des ruines, des traces d'incendie, des murs étayés, des abris provisoires; et réfléchir que ces monuments admirables sont tous et tout entiers un pur produit de l'Attique leur matière comme l'esprit qui l'anime, la beauté enclose en eux comme le marbre dont ils sont faits; et puis, les comparer mentalement à ceux d'ailleurs, moins précieux ou moins grands ou d'une moindre délicatesse: se rappeler le gros calcaire des édifices d'Ægine ou d'Olympie, qu'il a fallu cacher sous du stuc, ou bien se dire qu'aucun des sanctuaires de la Grèce ne s'ouvre par de si majestueux Propylées;... divine et inépuisable jouissance d'orgueil qu'offrait à l'Athénien son Acropole ressuscitée, l'Acropole d'où s'aperçoit là-bas, vers le couchant, Salamine!... Alors, dans les mêmes termes à peu près qu'employa le Florentin Giovanni Ruccellai pour dire son bonheur d'être concitoyen et contemporain de Cosme de Médicis, l'Athénien devait «remercier les dieux de l'avoir créé Hellène et non Barbare; de l'avoir fait naître dans cette province d'Attique, la plus digne et la plus noble de l'Hellade et donc de toute la terre habitée, et dans cette ville d'Athènes, la plus illustre et la plus brillante de l'humanité entière; enfin, de l'avoir fait vivre dans le plus glorieux âge que la cité eût connu depuis sa fondation, dans l'âge où elle a été conduite à l'apogée de sa fortune par la pensée et la volonté de l'incomparable Périclès».

Mais qu'est-il besoin d'emprunter au Zibaldone Citons plutôt Périclès lui-même. Presque au terme de la vie, parlant d'Athènes aux Athéniens, il leur disait (d'après Thucydide, II, 41): «... Notre ville est l'école de la Grèce... Seule de toutes les cités, on la trouve, après examen, supérieure encore à son renom... Nous serons dans les temps à venir, comme nous le sommes dès maintenant, objet de l'admiration du monde...» Que Périclès ait prononcé de telles paroles, non par outrecuidance, mais avec la lucide conviction qu'Athènes venait, en effet, de porter le flambeau jusqu'à une hauteur inaccessible à toute autre cité, et qu'il ait ainsi tranquillement annoncé le jugement définitif de l'histoire, cela ne saurait que grandir davantage à nos yeux le mérite de son rôle, et renforcer notre sentiment de gratitude pour l'homme sans qui l'Acropole n'eût pas été celle que nous connaissons et sans qui Phidias n'eût pas été Phidias.

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