Les deux dimensions de la responsabilité

Christian Lamontagne

Ces deux dimensions sont l'horizontalité et la verticalité. Si la responsabilité se réduisait à sa dimension horizontale on pourrait l'assimiler à la réaction à un stimulus, telle que les behavioristes la conçoivent, en utilisant souvent le mot response à la place du mot reaction. «La réaction est un automatisme inconscient, la réponse est une solution adaptée et flexible, un choix impliquant la conscience et l’intelligence.»

Mais attention, la conscience et l'intelligence ne sont le dernier mot de la responsabilité que par leur enracinement dans le sacré, le transcendant. «La notion de responsabilité sous-tend tout le champ de l’expérience humaine, de la plus triviale à la plus transcendante. Elle se trouve véritablement à l’interface entre le terrestre et ce qu’on peut appeler le sacré, étant d’une part totalement ancrée dans la réalité et l’expérience terrestres, mais pointant directement vers quelque chose qui n’est pas réductible à la matérialité des choses. »

 pages 21-22

 «Être responsable, comme l’indique la racine latine respondere, signifie «se porter garant de», «répondre de». Évidemment, s’il y a réponse, c’est qu’il y a quelqu’un ou quelque chose devant qui il faut ou faudra répondre. La responsabilité implique toujours deux parties: moi, qui réponds, et ce ou celui à qui je réponds, même si ce à quoi je réponds, en l’absence d’une question concrète, est intériorisé. Le mot anglais accountability désigne bien l’obligation de répondre intrinsèquement associée à la responsabilité. Celui qui est responsable doit «rendre des comptes».

 Séparer la «réponse» du suffixe «able» nous en ouvre une autre dimension: «capable de répondre». Ce sens s’oppose à celui du mot «réaction». La réaction est un automatisme inconscient, la réponse est une solution adaptée et flexible, un choix impliquant la conscience et l’intelligence. Alain Etchegoyen résume bien les ingrédients de la responsabilité: «on y trouve toujours de la causalité, de la conscience, du pouvoir et de la réponse».1 Nous verrons ultérieurement que la responsabilité présuppose également la reconnaissance d’un lien, d’une union, avec ce dont on se porte responsable.

Être responsable, c’est-à-dire être en état de responsabilité et exercer cette responsabilité, est une caractéristique spécifiquement humaine. La nature préhumaine ne connaît pas la responsabilité. L’éthologie, la science des comportements animaux, nous montre certes des exemples innombrables de comportements maternels et paternels «responsables», et de comportements sociaux évolués  qu’on pourrait qualifier d’«altruistes», mais les parallèles qu’elle révèle ainsi relèvent de la nature animale des humains et non de la nature humaine des animaux. Ils démontrent seulement que nous avons beaucoup en commun et que ce qui nous sépare des animaux est peut-être beaucoup plus mince que l’on croit.

L’état de responsabilité fait partie de la nature humaine, mais il ne croît et ne se manifeste que par notre conscience et notre agir. La responsabilité a une dimension concrète et horizontale, liée à notre connaissance, à notre expérience et à notre position dans le monde. Par exemple, le fait que je sois parent me rend responsable de mes enfants, le fait que je sache conduire une automobile me permet d’être responsable de sa conduite et ajoute une foule de potentialités à ma vie, le fait que j’occupe une fonction ou que j’aie une charge m’oblige à en répondre. Bien que j’aie plus de responsabilités que quelqu’un qui n’est pas parent, ou que quelqu’un qui n’a pas les responsabilités liées à ma fonction, je reste sur le même plan qu’eux, en charge de leur bien-être et de mes fonctions.

Mais ma responsabilité a aussi une dimension verticale qui donne une portée de plus en plus universelle au regard que je porte sur les êtres et les choses. Cette dimension n’est pas liée à l’expérience ou à une responsabilité de situation. C’est ce qui permet, par exemple, à des enfants d’avoir un sens aigu de la fragilité de l’environnement, ou d’être profondément touchés et révoltés par la guerre ou le sort fait à d’autres enfants. C’est cette dimension verticale qui, au bout du compte, nous donne la capacité et nous offre le choix de prendre la responsabilité de la totalité de l’Univers. Cette dimension de la responsabilité est simplement liée à la conscience.

Se considérer et agir comme responsable de l’Univers et de tous les êtres qu’il contient (en commençant bien sûr par soi-même et ceux qui nous entourent) est une forme d’accomplissement absolu de la conscience humaine, tel que l’ont illustré le Christ et le Bouddha, ainsi qu’un grand nombre de ceux et celles que nous considérons comme «saints». La notion de responsabilité sous-tend tout le champ de l’expérience humaine, de la plus triviale à la plus transcendante. Elle se trouve véritablement à l’interface entre le terrestre et ce qu’on peut appeler le sacré, étant d’une part totalement ancrée dans la réalité et l’expérience terrestres, mais pointant directement vers quelque chose qui n’est pas réductible à la matérialité des choses. Le domaine de la responsabilité, si simple et si «évident», est un vaste espace dont les facettes semblent infinies. Ce vaste espace et le vertige qu’il peut susciter ne doivent ni effrayer ni décourager car chaque facette éclairée devient un phare de plus sur le chemin.»

1- La révolte du 3e âge, Paris, Albin Michel, 1995, particulièrement p. 70-73.

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