L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 2e partie

Henri-Irénée Marrou

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin

2e partie: Le progrès et le Corps mystique



« Ce qui est révélé, ce qui pour le chrétien est un donné, une certitude, objet de foi autant que d'espérance, c'est le progrès spirituel de l'humanité. Ce qui d'âge en âge, grandit, mûrit, s'approche insensiblement de son achèvement c'est l'Église, la Jérusalem céleste. Si saint Augustin nous invite à nous représenter l'ensemble de la destinée du genre humain comme analogue à celle d'un seul homme qui s'instruirait, s'éduquerait de degré en degré au cours des siècles, c'est, la précision est capitale, en le considérant sous l'angle du peuple de Dieu : sicut autem unius hominis, quod ad Dei populum pertinet, recta eruditio per quosdam articulos temporum tamquam oetatum profecit accessibus (Cité de Dieu, X, 14).

L'intelligibilité de l'histoire dépend en effet du choix correct du point de vue selon lequel on l'ordonnera : sur la scène du monde se déroule un drame aux acteurs innombrables et aux péripéties multiples ; leurs actes, leurs gestes, leurs paroles ne donneront qu'une impression confuse, celle du grouillement confus d'une multitude désordonnée, tant qu'on ne se placera pas, pour contempler cette scène, au point de vue en fonction duquel elle a été conçue, – le point de vue de Dieu.

D'où l'erreur fatale des philosophies modernes qui ont cru pouvoir interpréter l'histoire du point de vue temporel, terrestre, – au niveau de la terre. Point de vue déformant, celui d'un figurant qui n'a de la scène que la vue oblique qu'on peut avoir appuyé à un montant du décor ... Il ne faut pas confondre la vraie notion de progrès avec les contre-sens successifs qu'on a fait sur elle, et cela à partir du Moyen Âge (on a pu se demander si l'idée médiévale de chrétienté n'impliquait pas je ne sais quelle infiltration de la vieille conception judaïque d'un messianisme temporel) ; en particulier, il faut repousser avec force l'assimilation injustifiée que la pensée, je devrais dire la sensibilité moderne, opère entre ce progrès spirituel et le progrès technique que des connaissances, des institutions et des industries humaines.

Ce progrès-là n'a pas été ignoré par la pensée chrétienne la plus traditionnelle : le Moyen Âge en a reçu la notion de l'antiquité : saint Thomas par exemple (In III Sent., dist. 25, qu. 2, a. 2, qua. I) la trouvait chez Aristote (Elench., 33, 183b17), mais c'était là un bien commun : l'Épicurisme lui-même ne l'a pas ignoré (4) bien que ce soit de toutes les philosophies antiques la moins désireuse d'accorder une valeur positive à l'histoire. Saint Augustin tout naturellement enregistre dans sa vision du passé humain ce qu'il peut connaître ou imaginer en fait de progrès technique (Cité de Dieu, XVIII, 3; 6; 8; 12; 13; 22; 24, etc.), mais le fait est remarquable, jamais il n'associe cette notion à celle du progrès proprement dit, celui de la Cité de Dieu. Cela est d'un autre ordre.

Dans la perspective où nous place saint Augustin, l'histoire de l'humanité n'est directement intelligible qu'en tant qu'histoire sainte : c'est le Corps mystique du Christ qui en constitue le sujet; son histoire est la véritable histoire : l'humanité se définit comme l'organisme destiné à enfanter la société des saints et non comme une machine à fabriquer des empires, des civilisations, des cités terrestres. Il faut appliquer à l'ensemble de l'histoire la comparaison longuement développée et appliquée par saint Augustin à l'histoire terrestre du Christ : Architectus oedificat per machinas transituras domum mansuram ... (Serm. CCCLXII, 7). "L'architecte utilise des échafaudages provisoires pour construire une demeure destinée à durer"; de même, toutes les oeuvres des hommes sur la terre apparaissent comme des instruments temporaires, machinamenta temporalia (tous les royaumes de cette terre, toutes nos civilisations sont des choses mortelles : saint Augustin aime à le répéter, ainsi Serm. CV, 11), – au moyen desquels s'édifie illud quod manet in œternum ...

Naturellement cette vérité centrale, cette vérité première, n'ôte pas toute réalité, toute causalité propre à ces instruments, à ces machinamenta, qui, considérés dans leur nature propre et dans leur rôle de fins subordonnées, ont leur valeur à eux. Saint Augustin s'est exprimé avec netteté là-dessus : en même temps qu'il affime à nouveau que la "cité terrestre" n'est pas éternelle, ne saurait prétendre à posséder le souverain bien, il précise que pourtant, "dès ici-bas, elle possède son bien à elle", terrena porro civitas, quœ sempiterna non erit ... hic habet bonum suum. Il serait faux de soutenir que les biens qu'elle désire ne sont pas des biens, non autem recte dicuntur ea bona non esse quœ concupiscit haec civitas (Cité de Dieu, XV, 4).

Bien entendu il doit exister un rapport entre ces biens relatifs et le Bien incomparablement plus élevé de la Cité de Dieu; il n'est pas interdit de penser que le progrès temporel, y compris le progrès technique, puisse être ordonné comme le moyen à sa fin, et par là participer à son niveau d'être au progrès spirituel; déterminer ce rapport, cette participation est une des tâches que doit se tracer la pensée chrétienne sur l'histoire. Mais les solutions qui pourront être proposées ne seront que des hypothèses, leur certitude ne pourra qu'être relative et ne saurait être du même ordre que la certitude révélée que la théologie de l'histoire possède sur l'essentiel du problème du temps. »

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin
1re partie: Le sens révélé de l'histoire
3e partie: Les deux significations du temps
4e partie: Le temps du péché et le temps de la grâce
5e partie: Le mystère de l'histoire


Note

4. Cf. à ce sujet l'étude classique de L. ROBIN, « Sur la conception épicurienne du Progrès » dans La pensée hellénique, Paris, 1942, pp. 525-552 (réimpression de la Revue de métaphysique et de morale, XXIII (1916), pp. 697 sq.).

Autres articles associés à ce dossier

Saint Augustin, un homme exceptionnel

Gérald Allard

Texte d'une conférence prononcée le 25 juin 2023, l'occasion du cours de latin intensif au monastère de Saint-Beno&i

Saint Augustin et les Confessions

Émile-Henry Auguste

Article de la Grande Encyclopédie (1885-1902) incluant un résumé des Confessions.

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 5e partie

Henri-Irénée Marrou

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin5e partie: Le mystère de l'histoire « Ces précisions apportées, il reste que le temps te

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 4e partie

Henri-Irénée Marrou

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin 4e partie: Le temps du péché et le temps de la grâce « Essayons de pousser plus avant

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 3e partie

Henri-Irénée Marrou

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin 3e partie: Les deux significations du temps « Ainsi, au prix du redressement que nous

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 1re partie

Henri-Irénée Marrou

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin 1re partie: Le sens révélé de l'histoire « L'un des chantiers où la pensée chrét

Légende Dorée: la légende de saint Augustin

Jacques de Voragine

Vie légendaire et miraculeuse de saint Auguste, docteur de L'Église, évêque d'Hippone. Sa conversion. — Dieu le guérit miraculeusement d'u

Dieu et soi

Gaétan Daoust

L'occidental qui veut se connaître lui-même a intérêt à se rappeler que le Dieu d'Augustin n'était pas seulement la raison ultime du monde qui

À lire également du même auteur

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 3e partie
L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin3e partie: Les deux significations du temps« Ainsi, au prix du redressement que nous venons de définir, la vision chrétienne de l'Histoire réintègre sans effort cette notion fondamentale de Progrès où s'incarne l'optimisme

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 4e partie
L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin4e partie: Le temps du péché et le temps de la grâce« Essayons de pousser plus avant son élaboration. Progrès et dégradation, ces deux notes positives et négatives, apparaissent comme indissolublement liées au temps :

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 5e partie
L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin5e partie: Le mystère de l'histoire« Ces précisions apportées, il reste que le temps tel qu'il est vécu dans l'histoire se présente à nous sous son double aspect : il est à la fois le temps de la nature (blessée) et l

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 1re partie
L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin1re partie: Le sens révélé de l'histoire« L'un des chantiers où la pensée chrétienne a déployé son activité avec le plus d'insistance et de pénétration, au cours des dix ou quinze dernières années (1),




L'Agora - Textes récents

  • Vient de paraître

    Lever le rideau, de Nicolas Bourdon, chez Liber

    Notre collaborateur, Nicolas Bourdon, vient de publier Lever de rideau, son premier recueil de nouvelles. Douze nouvelles qui sont enracinées, pour la plupart, dans la réalité montréalaise. On y retrouve un sens de la beauté et un humour subtil, souvent pince-sans-rire, qui permettent à l’auteur de nous faire réfléchir en douceur sur les multiples obstacles au bonheur qui parsèment toute vie normale.

  • La nouvelle Charte des valeurs de Monsieur Drainville

    Marc Chevrier
    Le gouvernement pourrait décider de ressusciter l'étude du projet de loi 94 déposé par le ministre de l'Éducation, Bernard Drainville. Le projet de loi 94 essaie d’endiguer, dans l’organisation scolaire publique québécoise, toute manifestation du religieux ou de tout comportement ou opinion qui semblerait mû par la conviction ou la croyance religieuse.

  • Billets de Jacques Dufresne

    J'ai peur – Jour de la Terre, le pape François, Pâques, les abeilles – «This is ours»: un Texan à propos de l'eau du Canada – Journée des femmes : Hypatie – Tarifs etc: économistes, éclairez-moi ! – Musk : danger d'être plus riche que le roi – Zelensky ou l'humiliation-spectacle – Le christianisme a-t-il un avenir?

  • Majorité silencieuse

    Daniel Laguitton
    2024 est une année record pour le nombre de personnes appelées à voter, mais c'est malheureusement aussi l’année où l'abstentionnisme aura mis la démocratie sur la liste des espèces menacées.

  • De Pierre Teilhard de Chardin à Thomas Berry : un post-teilhardisme nécessaire

    Daniel Laguitton
    Un post-teilhardisme s'impose devant l'évidence des ravages physiques et spirituels de l'ère industrielle. L'écologie intégrale exposée dans les ouvrages de l'écothéologien Thomas Berry donne un cadre à ce post-teilhardisme.

  • Réflexions critiques sur J.D. Vance du point de vue du néothomisme québécois

    Georges-Rémy Fortin
    Les propos de J.D. Vance sur l'ordo amoris chrétien ne sont somme toute qu'une trop brève référence à une théorie complexe. Ce mince verni intellectuel ne peut cacher un mépris égal pour l'humanité et pour la philosophie classique.

  • François, pape de l’Occident lointain

    Marc Chevrier
    Selon plusieurs, François a été un pape non occidental parce qu'il venait d'Amérique latine. Ah bon ? Cette Amérique se tiendrait hors de l'Occident ?

  • L'athéisme, religion des puissants

    Yan Barcelo
    L’athéisme peut-il être moral? Certainement. Peut-il fonder une morale? Moins certain, car l’athéisme porte en lui-même les semences de la négation de toute moralité.

  • Entre le bien et le mal

    Nicolas Bourdon
    Une journée d’octobre splendide, alors que je revenais de la pêche, Jermyn me fit signe d’arrêter. « Attends ! J&

  • Le racisme imaginaire

    Marc Chevrier
    À propos des ouvrages de Yannick Lacroix, Erreur de diagnostic et de François Charbonneau, L'affaire Cannon

  • Le capitalisme de la finitude selon Arnaud Orain

    Georges-Rémy Fortin
    Nous sommes entrés dans l'ère du capitalisme de la finitude. C'est du moins la thèse que Arnaud Orain dans son récent ouvrage, Le monde confisqué