Paroles d'arbres

Daniel Laguitton

Paroles interprétées par H.Hesse, H.Bergson, A.Malraux et J.Brel

Parmi les pages sublimes que nous a laissées Hermann Hesse, une de mes favorites est celle où il présente les arbres comme ses « prédicateurs les plus pénétrants ». « Rien de plus sacré, rien de plus exemplaire, écrit-il , qu’un arbre beau et vigoureux. Quand on abat un arbre et que sa plaie mortelle s’ouvre béante au soleil, on peut lire toute son histoire sur le disque lumineux de son fût : dans les cercles qu’y ont gravés les saisons sont fidèlement inscrits ses blessures, ses combats, ses peines, ses maladies, ses bonheurs et sa plénitude, ses années maigres et ses années grasses, les attaques qu’il a refoulées et les tempêtes qu’il a essuyées. »

Ces mots me revenaient en tête il y a quelques jours lorsque j’ai assisté à la récolte, près de chez moi, d’arbres matures dans un boisé de quelques hectares. Durant les cinq jours de cette moisson, l’air fut rempli d’un bourdonnement sinistre où se mêlaient gémissements, craquements, hurlements et grondements dont on ne pouvait distinguer quelle part montait de la terre, de la forêt, ou de la titanesque machine qui, avec plus de facilité que je manipule une baguette dans un restaurant chinois, coupait, ébranchait et débitait en billots dénudés de quatre à cinq mètres de longueur ces troncs qui, quelques secondes plus tôt et pendant un demi-siècle, avaient été des arbres. En moins d’une semaine, plusieurs centaines de ces silhouettes verticales et ondulantes furent ainsi couchées en un empilement inerte destiné au marché.

Depuis la nuit des temps, les arbres nous abritent et nous chauffent, sous une multitude de formes ils accompagnent et facilitent également notre quotidien : nos berceaux, nos jouets, nos outils, nos instruments de musique, nos livres, nos charrettes, nos navires, et jusqu’à nos cercueils ont été et sont souvent encore en bois. Ce n’est donc pas l’exploitation forestière qui est ici mise en cause, mais la manière.

Le spectacle d’une machine aussi puissante est un criant rappel du rapport devenu démesuré et désenchanté entre les humains et la nature qui, jusqu’à la révolution industrielle, était une ruche de fées et un repaire de forces aussi fascinantes qu’effrayantes.

Il y a moins d’un siècle, un autre prédicateur pénétrant, Henri Bergson, écrivait : « Si nos organes sont des instruments naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L’outil de l’ouvrier continue son bras ; l’outillage de l’humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d’une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la “houille blanche” et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d’années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n’en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce : ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l’homme sur la planète. […] Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. […] le corps agrandi attend un supplément d’âme, et la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel. »

De la chaire du même siècle résonne avec autant de pertinence la réponse d’André Malraux au journal scandinave qui lui avait demandé : « Serait-il vrai que seul un sentiment de dévouement à quelque chose au-dessus et au-delà de l’être humain puisse créer les conditions de tolérance et de compréhension entre les hommes ?». L’auteur de La condition humaine répondit : « Le drame de la civilisation du siècle des machines n’est pas d’avoir perdu les dieux, car elle les a perdus moins qu’on ne dit : c’est d’avoir perdu toute notion profonde de l’homme. Seule une telle notion permettrait de répondre à votre question, en précisant comment le “dévouement” que vous mettez en cause est un des pouvoirs toujours renaissants de l’homme, non comme un instinct, mais comme l’héroïsme. Depuis cinquante ans, la psychanalyse réintègre les démons dans l’homme : tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux.»

Les prédicateurs ne manquent donc pas, mais le bruit des machines nous empêche trop souvent de les entendre.

Je réfléchissais ainsi devant l’empilement des troncs fraichement coupés mentionné plus haut, lorsque mon attention fut attirée par des étoiles brunâtres qui, comme des tatouages, ornaient le « disque lumineux » de certains d’entre eux. En les regardant de plus près, j’en eus vite l’explication : durant ses premières années de croissance, l’arbuste développe ses premières branches en étoile près du sol autour du tronc, et lorsque l’arbre grandit, ces premières branches meurent les premières et leurs chicots sont absorbés par le tronc qui grossit et deviennent des nœuds disposés en étoile, comme l’étaient les branches. Lorsque la coupe se fait, par hasard, exactement au niveau des vestiges de ces premières branches, elle met à jour l’étoile de nœuds. Ces prédicateurs allongés me tinrent alors ce langage : « Passant qui nous vois ici alignés, il y a aussi en toi des étoiles. Enfant, leurs branches pointaient vers de multiples horizons, et si l’élagage hâtif d’une éducation conçue comme une pépinière destinée à la coupe à blanc du marché a semblé les éteindre, elles ne sont que voilées. Au cœur de tes nuits, souviens-toi, passant, des étoiles qui brillent au tréfonds de toi. »

Ce sermon résonnait encore dans ma tête lorsque les derniers mots d’une chanson de Brel s’y élevèrent comme une révélation que j’entendais pour la première fois : « Tenter, sans force et sans armure / D’atteindre l’inaccessible étoile… »

 

Daniel Laguitton

Abercorn

  

 

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Extrait

Quand on abat un arbre et que sa plaie mortelle s’ouvre béante au soleil, on peut lire toute son histoire sur le disque lumineux de son fût : dans les cercles qu’y ont gravés les saisons sont fidèlement inscrits ses blessures, ses combats, ses peines, ses maladies, ses bonheurs et sa plénitude, ses années maigres et ses années grasses, les attaques qu’il a refoulées et les tempêtes qu’il a essuyées. »

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