L'ange gardienne et le philosophe

Josée Blanchette

Josée Blanchette, chroniqueuse au Devoir est allé rendre visite à Jacques Dufresne, le fondateur de L'Agora et de L'Encyclopédie, dans sa nouvelle demeure: une RPA (résidence privée pour aînés) de Magog. Pour parler de la maladie, des deuils, de la maison qu'on laisse derrière soi. Pour parler aussi de la bonté et du dévouement de ces préposées au grand coeur qui ont "l’Amour imprimé dans le coeur et sur la chemise, aucune théorie, que du gros bon sens à 18 $ l’heure… plus 4 $ du gouvernement."

(Texte paru dans le Devoir, le 2 février 2024). Éluard écrivait qu’il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous. Un tel rendez-vous se préparait de longue date avec mon correspondant, le philosophe Jacques Dufresne. Pas une de ses missives où cette personnalité singulière ne déterre un poète ou un vieux Grec, sans pédanterie, simplement par plaisir de léguer, de passer le témoin à la prochaine équipe.

À 82 ans, sucrant les fraises du parkinson sans apitoiement, il est entré en RPA à Magog en novembre dernier avec sa femme, Hélène Laberge, sa compagne depuis 62 ans, silencieuse et arborant un sourire de Joconde dans son écrin alzheimer. C’est là que je les ai rencontrés, la semaine dernière.

Malgré les épreuves de l’âge et de la maladie, les deuils, la belle maison d’Ayer’s Cliff laissée derrière, on peut encore rencontrer l’amour, un « amour sans les hormones », nuance-t-il. L’homme de lettres et de mots me présente son élue, celle qu’il surnomme Diotime, la prophétesse du Banquet de Platon qui instruit Socrate des choses de l’amour.

La rencontre entre l’humble et sensible Nathalie Lévesque, 53 ans, préposée aux bons soins nocturnes des résidents, et le philosophe un peu poète est le fruit du pur hasard. Ces deux-là n’avaient pas la moindre chance de se croiser, hormis lorsque l’âge vous rend à tout homme semblable.

« Vous n’êtes que lumière, adorable moitié / D’une amour trop pareille à la faible amitié » (Paul Valéry), récite « Monsieur Jacques » pour expliquer le mot philia, une amitié qui ressemble à un amour raisonnable. Nathalie est entrée aux Jardins Pinecroft après avoir « levé les feutres » comme préposée en milieu hospitalier, où tout allait trop vite pour elle.

Depuis 2019, elle prend le temps, discute avec ses résidents, chante La ballade des gens heureux dans la cafétéria, philosophe sur la vieillesse et la mort avec « Monsieur Jacques », qu’elle tutoie ou vouvoie. Et celui-ci d’ajouter ces vers de Victor Hugo : « Si vous vouliez, je serais prince ; je serais dieu, si tu voulais. »

Une prière à la sagesse
Nathalie sourit, habituée à ces élans poétiques qui appartiennent à la culture classique de son pensionnaire haut perché : « Mon appel, c’est de travailler avec les mal-aimés de la vie », me confie-t-elle. « À l’âge de cinq ans, devant les publicités de Vision mondiale, à la télévision, j’ai compris que dans l’humain y’a du pas bon. Je faisais de l’anxiété. Je me suis toujours sentie différente des autres. Je me posais trop de questions », raconte cet ange, la larme à l’oeil.

Sur sa chemise de travail noire, le mot « amour » dans tous les sens. Sur son avant-bras, la prière de la sérénité tatouée…

Entrecoupant la conversation de vers d’Aragon, de Marc Aurèle ou de phrases de Simone Weil (le philosophe a fait sa thèse de doctorat sur elle à Dijon), « Monsieur Jacques » explique que ce tatouage a fait basculer la conversation avec sa préposée. Lui qui n’en menait pas large en arrivant, flirtant avec la déprime, a découvert grâce à cette femme, sobre avec intermèdes depuis 24 ans, cette prière du théologien américain Reinhold Niebuhr, l’hymne des AA, du stoïcisme pur selon Dufresne :

Dieu, donne-nous la grâce
d’accepter avec sérénité
les choses qui ne peuvent être changées,
le courage de changer celles qui devraient l’être,
et la sagesse de les distinguer l’une de l’autre.

« Le lendemain, il m’a demandé si j’étais une alcoolique. Tu t’en souviens, Monsieur Jacques ? Aujourd’hui, Dieu se manifeste sur ma route. Je donne au suivant. »

Aujourd’hui comme chaque jour, Monsieur Jacques surveille l’horaire de Diotime et attend son arrivée à 16 h. « Je vis de présence. Être privé d’elle, ce serait être privé de vie et d’amour. » Il craint qu’elle parte ailleurs ; elle redoute qu’il parte vers l’Ailleurs.

« Un intello comme moi pense avant de vivre ; Nathalie vit avant de penser. Mais c’est une philosophe naturelle ; les questions se posent à elle et non l’inverse. La société ne crée pas des Nathalie dans les écoles. C’est la vie qui les fait. Lorsque je lui ai demandé “qu’est-ce que l’âme pour vous ?”… »

— J’ai répondu : « Ce qui ne meurt pas ! » enchaîne Nathalie.

— C’est la réponse la plus cinglante à cette question, conclut le professeur, fier de son élève.

Et si l’amour nous survivait ?
Lui qui a enseigné la philo, chroniqué au Devoir et à La Presse, lancé l’encyclopédie gratuite L’Agora avec sa femme, émet des réserves sur la scolarisation et n’en fait pas un absolu. Il découvre la puissance du coeur chez ces femmes qui tiennent la fin de vie à bout de bras. « Ces qualités, chez Nathalie, ce qui les crée est l’humus dans lequel on baigne. L’éducation formelle ne suffit pas. » Un désaveu du bout des lèvres envers un système d’éducation qui ne consacre que les diplômes. « La faille de la culture actuelle, c’est qu’elle cloisonne la haute culture alors que des choses suprêmes sont destinées à des gens qui ont souffert, comme Nathalie. » Il cite Homère ; elle répond en riant : « Connaissez-vous Homer Simpson, Monsieur Jacques ? »

Le philosophe s’indigne des sommes colossales consacrées aux technologies médicales : « Mais quand ça concerne les humains, il n’y a plus d’argent. C’est comme ça qu’on détruit une civilisation ! »


Texte publié le 2 février 2024 et reproduit avec l'autorisation du Devoir.




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