B comme Bible et Bouddha

Daniel Laguitton

La Bible n'est-elle pas, comme les autres grands livres issus de la tradition orale, le fruit d'une sélection culturelle donnant accès à l'universel ?

La ville appelée Jbeil en arabe est un port de la Méditerranée, entre Beyrouth et Tripoli, au Liban. Elle est considérée comme la plus ancienne ville du monde. Des fouilles archéologiques y ont mis à jour des vestiges datant d’environ 8000 ans avant notre ère et confirmé une occupation permanente depuis plus de 5000 ans. La translittération de son nom le plus ancien dans la langue phénicienne consonantique aujourd’hui éteinte est GBL qui signifiait « source divine ». Le château médiéval de Gibelet dont le nom est une francisation de GBL y a été construit par les croisés au XIIe siècle sur des fondations phéniciennes et romaines.

Les Grecs se procuraient du papyrus égyptien dans ce port qu’ils appelaient Byblos, si bien que les écrits sur papyrus prirent en grec le nom de la ville. Le grec biblion en est venu à désigner tout écrit et, en particulier, au pluriel (ta biblia), les livres saints des juifs de culture grecque. Telle est l’origine du nom de l’ouvrage le plus traduit au monde puisque sur les quelque 7100 langues encore parlées, 3324 ont aujourd’hui accès à au moins un des livres qui composent la Bible, celle-ci étant davantage une bibliothèque qu’un livre.

Si l’on dépasse un instant les opinions et préjugés associés à l’utilisation parfois ignoble qui a été faite de la Bible, force est d’admettre que, si une collection de livres a résisté de manière aussi exceptionnelle à l’usure du temps et suscité tant de passions à travers l’histoire, c’est qu’elle répond à certaines questions universelles liées à la condition humaine. En effet, même s’ils sont souvent pris en otage par des écoles de pensée sectaires, sont truffés d’anachronismes et d’aspects culturels déroutants, et sont même parfois défigurés par les traductions successives auxquelles ils ont été soumis, les écrits bibliques constituent un magistral corpus de psychologie et de littérature symbolique aussi pérenne qu’universel.  Les découvertes scientifiques au sujet de l’évolution du Cosmos et de la biosphère terrestre ont évidemment rendu la Bible obsolète en tant que récit factuel des origines, mais cela n’a fait que renforcer sa dimension symbolique et la richesse des enseignements qu’elle offre à notre époque en mal de repères.

La psychologie biblique porte sur deux niveaux : au niveau collectif, elle se manifeste dans le récit des péripéties de l’humanité représentée par le prototype « peuple choisi », au niveau individuel, elle éclaire le défi de la gestion par chaque être humain d’une identité propre dans un univers où tout est lié.  Les livres de la Bible ont une portée collective dans leur apologie de l’unité cosmique représentée par le Dieu unique. En langue d’aujourd’hui, ils nous rappellent que TOUT EST LIÉ et que chaque fois que l’humanité oublie son appartenance à la maison commune et l’interdépendance généralisée qui y règne, elle va à la catastrophe. Le parcours en montagnes russes du « peuple choisi » et les incontournables calamités qui découlent de l’oubli de l’unité primordiale sont la grande leçon collective à tirer des écrits bibliques : exil du jardin originel, déluge, esclavage en Égypte, exil à Babylone, etc. L’oubli de l’unité cosmique s’appelle aujourd’hui saccage de la planète et de sa biosphère, ses conséquences sont notamment le déclin de l’Occident, la sixième extinction et le réchauffement climatique. 

Au niveau individuel, le Livre de Job est sans doute le plus magistral rappel qu’humilité et humanité ont leur racine commune dans l’humus. Job est un homme intègre et prospère que l’on appellerait aujourd’hui un « bourgeois honnête » : tout lui réussit, travail, famille, patrie, il est irréprochable et exemplaire. Et vlan! Le voilà frappé par une avalanche de calamités qui le dépouillent : famille, troupeaux et biens, santé, tout y passe. Dans un réflexe par trop humain, Job maudit d’abord le jour de sa naissance et doute du Dieu unique auquel il avait été fidèle. Ses amis ont beau lui faire la morale : « Cela ne t’arrive pas pour rien », « Tu es sûrement puni pour quelque chose », ou « Tu as quelque chose à apprendre », mais révolté contre le sort « injuste » qui lui est réservé, Job persiste : « C’est Dieu qui a violé mon droit! ». La voix du UN entre alors en scène dans une extraordinaire tirade poétique qui déroule une litanie d’arguments imparables : « Où étais-tu quand j’ai fondé la terre? Dis-le, puisque tu es si intelligent! Qui en a fixé les mesures? Le sais-tu? Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial; raconte, si tu sais tout cela! Quel chemin mène à la demeure de la lumière, et l’obscurité, quel est son lieu, pour que tu conduises chacune à son domaine et discernes les sentiers de sa maison? ». 

Le KO technique est total, Job est au tapis et concède : « Je ne fais pas le poids. Que pourrais-je te répondre? Je mets la main sur ma bouche, j'ai parlé une fois, mais je ne répliquerai plus, et même deux, mais je n'ajouterai rien. De fait, j’ai parlé, sans les comprendre, de merveilles hors de ma portée, dont je ne savais rien ».

Job ayant retrouvé l’humilité et l’humanité de son être véritable, le récit s’achève sur une description de son retour à une prospérité qui lui revient aussi soudainement qu’il l’avait perdue.

Les notions de mal et de péché si inhérentes aux récits bibliques valent aussi qu’on s’y penche sans les filtres idéologiques et confessionnels qui en ont progressivement occulté le sens profond.

Le mot « péché », quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, désigne un manquement, une erreur, un écart par rapport à une norme qui, dans les religions du Livre, relève d’une Loi divine. Avant de devenir le peccatum latin qui signifiait « la faute » et que l’on reconnaît, entre autres, dans le français « impeccable », il était le hattah hébreu qui désignait, comme le hamartia grec, le fait de manquer une cible. Le martyr (du grec martus). était au contraire celui qui « témoignait » du « Dieu unique », centre universel et symbole de l’unité primordiale.

Est donc « péché » tout ce qui sépare l’être humain de ce centre qui est partout et, de ce fait, rend illusoire la notion même de circonférence ou de sphère. D’où l’image maintes fois reprise du centre qui est partout et de la circonférence ou de la sphère qui n’est nulle par. La cosmologie biblique situe les débuts de l’humanité dans un univers « centré », le jardin d’Eden dont seul le centre fait l’objet d’une injonction : « Tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras ». Le centre du jardin est l’axe d’un monde où tout est lié, mais il recèle un potentiel de découverte de la dualité qui, dès qu’il est intégré par nos ancêtres symboliques, les expulse de facto du jardin originel. Augustin d’Hippone, au tournant des 4e et 5e siècles, appellera « péché originel » cette première perte du centre. Dans le récit biblique, chaque fois que le « peuple choisi » s’écarte de l’unité originelle par des comportements désignés comme « péchés contre le Dieu unique », il en subit les conséquences aussi incontournables que le retour d’un boomerang vers celui qui le lance. Comment en serait-il autrement lorsque tout est lié? Le boomerang, dans les Écritures, est appelé « punition divine ». 

Étant donné que tout écart par rapport à l’unité cosmique fondamentale est à la lettre un « péché » au sens ontologique, dans la mesure où l’éveil de la conscience individuelle capable de différencier le « je » du « tu » et de s’identifier comme différent et séparé de « l’autre » est une faculté spécifiquement humaine, on peut, sans y voir la condamnation associée au sens moral du péché, affirmer que l’être humain doué de conscience individuelle est « foncièrement pécheur », affirmation qui rejoint, au moins dans les mots, bien des théologies occidentales.

Cette compréhension de la condition humaine comme irrévocablement associée au « péché » n’est pas fondamentalement différente de la vision bouddhiste fondée sur les quatre nobles vérités dont la première affirme que tout est « dukkha », un mot que l’on a souvent rendu par « souffrance », mais dont le sens originel évoque une roue voilée (décentrée) ou encore la luxation d’une articulation. Affirmer que la vie humaine est foncièrement « dukkha » signifie que la condition humaine est foncièrement désaxée, ce qui rejoint très précisément la notion de péché en tant qu’écart par rapport au centre de la cible. La seconde des quatre nobles vérités désigne la cause principale de cette perte du centre et l’appelle « tanha », la soif, le désir, l’attachement, toutes ces forces qui nous entraînent loin du centre. Tanha est une force centrifuge.

Pour les écoles adhérant à la vision biblique, le remède au péché est le « re-pentir » ou la « réparation », mots qui évoquent un effort dans un sens contraire à celui de la « sé-paration ». Le sacrement catholique qui s’appelait « pénitence » est aujourd’hui appelé « pénitence et réconciliation », la pénitence (le repentir) étant le moyen centripète de retour à l’unité. 

Pour les écoles adhérant à la vision bouddhiste, le remède à la dukkha est l’extinction du désir et de l’attachement par la pratique des huit prescriptions du Noble sentier octuple concernant la manière de parler, d’agir, de travailler, de gérer son mental, etc. La pénitence, dans ce contexte, est une pratique quotidienne.

Dans un cas comme dans l’autre, l’antidote de la douleur existentielle qui signale une perte de l’unité primordiale est un travail délibéré de retour vers le centre, une attitude permanente de repentir et de pénitence, un effort permanent de réconciliation, une « souffrance » donc, au sens étymologique de transport d’un fardeau. Aux antipodes de la souffrance réparatrice, la mythologie nous décrit la souffrance stérile d’un Sisyphe, rusé négateur de la mort, condamné à hisser éternellement un rocher vers le sommet d’une colline d’où il dévale inexorablement. 

C’est au poète Tagore qu’appartient la conclusion de cette minuscule synthèse d’une lecture symbolique de la Bible : « Mon propre nom est une prison, où celui que j’enferme pleure. Sans cesse je m’occupe à en élever tout autour de moi la paroi; et tandis que, de jour en jour, cette paroi grandit vers le ciel, dans l’obscurité de son ombre je perds de vue mon être véritable ». En d’autres termes : Dans le culte du petitmoi, pécheur invétéré, je suis agent de ma perte du centre.

Que la ville de Jbeil, alias Byblos, soit inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO ne surprendra donc personne; que la collection de livres qui a hérité de son nom fasse l’objet d’expositions intitulées « La Bible, patrimoine de l’humanité » est encore moins surprenant. Quant à la lecture fondamentaliste trop souvent faite au premier degré de cette précieuse bibliothèque, elle n’est qu’un exemple de plus de la validité du proverbe : « Quand le sage montre la lune, l’insensé regarde le doigt ».

 

Daniel Laguitton

Abercorn

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Si l’on dépasse un instant les opinions et préjugés associés à l’utilisation parfois ignoble qui a été faite de la Bible, force est d’admettre que, si une collection de livres a résisté de manière aussi exceptionnelle à l’usure du temps et suscité tant de passions à travers l’histoire, c’est qu’elle répond à certaines questions universelles liées à la condition humaine.

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