Amour

La formation d’un médecin : témoignage d’une étudiante

Nicolas Bourdon

À lire cet été près d’une rivière ou d’un lac. Il ne s’agit pas d’une marche à suivre pour devenir médecin mais d’une Love story entre une jeune fille en contrôle et un jeune homme en extase. Un petit traité des passions modestement déguisé en une scène banale de la vie quotidienne d’un collège québécois.

 

J’ai longtemps hésité entre Bois-de-Boulogne et Dawson. Mes amis du secondaire (enfin, mes amis qui ont de très bonnes notes) sont allés à Dawson, c’est beaucoup plus prestigieux, réputé, que d’aller dans un cégep francophone, c’est certain ! Mais il y a quand même un risque à ça, c’est qu’on peut se faire planter par les anglophones qui ont quand même plus de facilité que nous avec la langue. Je me suis dit : « Je dois tout miser sur la cote R ! » Je me décide pour Bois-de-Boulogne, c’est tout près de chez moi en plus : je réduis mes heures de transport ; j’augmente mes heures d’étude !

On dit de Bois-de-Boulogne que c’est le plus privé des cégeps publics. C’était peut-être vrai avant ! Les étudiants en sciences sont encore très forts, mais heureusement je peux compter sur les autres étudiants, particulièrement les étudiants en sciences humaines pour faire baisser la moyenne dans mes cours de formation générale !

Il y a longtemps de ça, au début de mon secondaire, j’ai eu une période « bohême » qui n’a pas duré longtemps heureusement !  Je me suis découvert une passion pour la littérature et cette passion est devenue dangereuse. Je lisais beaucoup trop. J’étais devenue hypersensible. Je pleurais parfois quand je voyais des fleurs ou un beau paysage ! On ne nous demande qu’à savoir lire et écrire convenablement, c’est tout. L’important, c’est la Science. « Tout le reste est littérature » comme dirait Verlaine. Mais figurez-vous que je me suis mise à écrire des poèmes, j’écrivais parfois jusqu’à très tard le soir ! Un jour j’ai dit à mes parents : « Je veux devenir écrivaine ! » Ils regardaient la télé. Mon père ne s’est même pas retourné ; ses yeux étaient rivés à l’écran. Ma mère m’a dit en souriant comme on sourit à un petit enfant : « Oui, oui, c’est bon, tu peux devenir écrivaine, mais n’oublie pas d’étudier pour ton examen de mathématiques ! »

Au cégep, je montre mon premier bulletin fièrement à mes parents : 95 % en français ! La moyenne est de 68 %. « Bah, ça aura au moins servi à quelque chose ta passion pour la littérature ! » dit mon père. Mes parents et moi, on n’a pas eu besoin de se parler. On connaît nos rôles respectifs. On forme une équipe. Je vais rester avec eux jusqu’à la fin de mes études en médecine. J’ai une chambre spacieuse avec un bureau et ils s’occupent de tous mes repas. Je peux me consacrer totalement à mes études ; ça me donne une longueur d’avance sur les autres étudiants.

La situation géographique de Bois-de-Boulogne est ingrate. Aucun restaurant, aucun café autour du campus. À l’est, le cégep est enclavé par un viaduc, au nord par le boulevard Henri-Bourassa. À l’ouest et au sud par une zone résidentielle où on retrouve de gros blocs à logement sans âme. Ça me convient parfaitement ! Pendant deux ans, je n’ai connu aucune distraction : seulement les études !

Enfin, ce n’est pas tout à fait exact… Pour être honnête, il y a eu un étudiant dans un cours de littérature. Le professeur est exigeant et nous fait lire des classiques. J’adore les professeurs exigeants : ils permettent aux bons étudiants de se démarquer !

Bref, c’est un étudiant qui s’assoie à côté de moi au début de la session. Il me fait un sourire gêné ; je lui réponds à peine. Le professeur nous donne un travail à faire en équipe : on doit analyser un extrait de L’Idiot de Dostoïevski - je vous le dis : on ne devrait pas laisser ce genre de livres en circulation : ils sont dangereux ! Maxime (c’est son nom) me demande d’une voix bredouillante si je veux travailler avec lui.

En général, je déteste les travaux d’équipe ! J’ai souvent fait cette expérience : je me tape tout le travail et l’étudiant poche en profite comme un parasite ! J’aide finalement un étudiant faible à combler l’écart qui existe entre lui et moi. Autant faire le travail seule à ce compte-là !

J’accepte donc en maugréant et en me disant : « Encore un loser en sciences humaines qui va se pogner le beigne ! » Mais rapidement j’entre dans une sorte de rêve. Maxime est bel et bien en sciences humaines, mais il s’avère être très intelligent, très cultivé aussi, en fait, trop cultivé. À mon grand étonnement, il prend les devants, il trouve les meilleures idées ! Mais il y a encore plus étrange : il est d’une gentillesse, d’une douceur, d’une écoute que je n’ai jamais connue auparavant ! Je ne savais pas qu’un tel être pouvait exister. Il est très beau, enfin je trouve, mais ce n’est pas une beauté purement physique ; il ne dégage pas cette force purement virile que les gars de cet âge aiment à transmettre pour impressionner les filles. Il a de grands yeux rêveurs, un sourire timide, des gestes maladroits. 

On lit l’histoire d’un homme qui est parfaitement bon, c’est un peu le Christ je crois, et qui prononce cette célèbre phrase : « La beauté sauvera le monde ». Le genre de phrase, de maxime qui m’énerve ! Hé ! Vaste programme ! Bon pour des idéalistes, des rêveurs ! En d’autres mots moins nobles : bon pour des paresseux qui ont de grands idéaux mais qui ne les réaliseront jamais. Mais qui est-ce qu’ils vont appeler ces rêveurs quand ils voudront vraiment être sauvés ? La science ! Les médecins !

Nous allons travailler ensemble à la cafétéria ; nous mettons beaucoup trop de temps à mon goût pour un travail qui vaut 10 % de la session. Ça contrevient à une des règles cardinales qui régissent mes études : savoir doser ses efforts. C’est moi qui après plus de quatre heures de travail lui dis : « Ça va ! Ça va ! Le travail est assez bon comme ça ! »

Un soir, après le cours, Maxime m’accompagne à l’arrêt d’autobus.

« C’est drôle, lui dis-je, tu n’y étais pas les autres soirs.

- C’est que j’ai dû rester au cégep.

- J’arrête au métro.

- Moi aussi ! »

On se parle peu dans l’autobus. Mais en sortant, il réussit à bredouiller :

« On peut aller marcher ensemble à l’île-de-la-Visitation si tu veux.

- Pas longtemps ! Il faut que j’étudie. »

On marche en silence pendant un moment puis je remarque qu’il me regarde d’un drôle d’air. Son sourire est à la fois narquois et timide.

« Je dois t’avouer, heu… Je ne sais pas mentir… Je n’habite pas dans le coin. J’habite Cartierville. J’ai menti pour marcher avec toi.

- Il me semblait aussi !

- Est-ce que je… Est-ce que je peux prendre votre main ?

- Votre main ! C’est ridicule. Ah ! Ah ! Vous êtes drôle vous ! Tu te crois dans un roman du XIXe siècle ? Vraiment toi, tu es l’être le plus étrange, le plus bizarre que je connaisse.

- Oui, c’est vrai… Enfin, ça m’a échappé. Désolé ! On me fait souvent cette remarque. Je ne suis pas pragmatique ; je vis dans les livres. Bien sûr c’est moi qui… Mais aussi il y a chez vous… Enfin, non ! C’est pas vrai ! Ça recommence. Mon Dieu. C’est un tic ! Chez toi, enfin tu as quelque chose d’une princesse, d’une châtelaine, oui, d’une princesse inaccessible.

- Prends ma main et arrête de dire des naiseries ! » lui dis-je d’un ton ferme.

J’ai l’air assurée, en contrôle, c’est toujours ainsi que je veux être ! Mais mon cœur bat à tout rompre. J’ai peur de m’évanouir. J’ai toute la misère du monde à maîtriser mon corps qui tremble.

« Tu sais la nuit dernière, je n’ai pas dormi et ce matin j’ai manqué mon cours d’économie pour finir L’Idiot.

- Tu as manqué un cours juste pour finir un roman ? 

- Un roman exceptionnel !

- C’est un livre dangereux !

- Enfin, oui, peut-être que oui, tu as peut-être raison, on peut le voir comme ça.

- S’il t’a causé de l’insomnie, c’est qu’il est dangereux. Moi je dors toujours au moins huit heures par nuit », dis-je d’un ton sentencieux.  

Il me regardait d’un air à la fois amusé et émerveillé. « Toi aussi, tu es étrange, tu sais. La plus étrange personne que j’ai jamais connue ! »

Et tous deux nous avons ri, mais ri d’un rire démesuré, incompréhensible. Je n’ai jamais ri autant !

Nous marchons dans les sentiers de l’Île-de-la-Visitation. La soirée est douce. Nous sommes à la fin mars et on commence à sentir l’odeur de la terre mouillée. Nous débouchons devant la Rivière-des-Prairies. On a une vue qui porte loin sur la rivière et Laval. D’énormes morceaux de glace s’entrechoquent avec fracas.

C’est insupportable ! Je sens que je vais tomber dans un gouffre. Je me répète sans cesse : « Où ça va me mener un gars qui manque un cours pour lire un roman ! »

J’ai lâché sa main et j’ai dit, j’ai presque crié : « Je dois aller étudier ! »

Je n’ai pas réussi à bien étudier ce soir-là. Je réalise que ce gars est dangereux ! Il n’est qu’une dangereuse distraction. Au cours suivant, il me regarde avec des yeux piteux, des yeux d’amoureux éploré. Je ne peux pas supporter son regard, je suis incapable de suivre le cours. Je change de place ; je m’assois complètement à l’arrière de la classe. C’est comme porter le coup de grâce à un animal blessé ! Il ne revient pas au cours. Je me dis avec un rire sarcastique : « Pauvre petit cœur sensible ! On n’est pas fait solide. C’est parfait pour moi. Un très bon étudiant en moins ! Je vais encore plus me démarquer. »

Au bout de sept ans d’étude, j’obtiens enfin mon diplôme. On dirait que je me suis empêchée de respirer pour en arriver là, que j’ai mis ma vie sur pause. Je me suis toujours dit : « Quand tu vas avoir ton diplôme de médecin, la vraie vie va commencer ! Mais tout de suite après la collation des grades, le soir même, je ne sens rien. Aucune joie. Mes parents ont préparé une petite fête avec quelques amis – ou plutôt il serait plus juste de les appeler « camarades de classe ». Je regarde tout ce beau monde sans le voir. Je réponds aux questions par des monosyllabes.

Cette nuit-là, je dors mal. Je me lève tard, je mange à peine mon déjeuner. Je commence toujours ma journée par un jogging tôt le matin : ça fait partie de ma discipline ! Mais cette fois, je n’en ai pas la force. Je vais marcher sur la rue Fleury. C’est une superbe journée de juin ; un soleil chaud, éclatant.

Soudain, je le vois ! C’est lui ! Il attend devant une fruiterie. Il secoue doucement une poussette et il chantonne pour consoler un bébé.

« Salut ! » lui dis-je d’un ton faussement débonnaire et détaché comme si je rencontrais un collègue de travail que j’avais vu la veille. On s’est échangé quelques banalités et, soudain, sans prévenir, je lui demande : « Pourquoi as-tu quitté le cours ? - Mais tu le sais bien, tu es intelligente. Pourquoi tu le demandes ? »

Il est toujours aussi beau, la même beauté qu’avant, un air encore plus rêveur… Un air encore plus gentil et bon qu’avant.

« Ce n’est pas quelque chose qui peut se comprendre avec l’intelligence, dis-je avec un fin sourire qui se veut justement intelligent, supérieur !

- Enfin, à quoi bon maintenant. Je veux dire…Heu… le temps a passé. C’est inutile. »

Je sais très bien ce qu’il va dire, mais j’insiste. Je veux l’entendre me le dire !

« Je suis père maintenant… J’ai une femme, une fille… Enfin, tu le sais bien, j’étais amoureux de toi. »

C’est la première fois qu’on me dit ça. Je suis inondée de bonheur ! Mais je regarde la poussette ! Et quelques secondes plus tard, une jeune femme resplendissante de joie sort de la fruiterie et nous sourit.

Je suis partie en bredouillant un « au revoir ». J’ai toujours pensé que mon diplôme de médecin me transformerait en princesse, qu’il m’anoblirait en quelque sorte : on m’adore, on me regarde avec envie, on s’agenouille à mon passage ! Et voilà que je marche à toute vitesse pour éviter le regard des passants.

J’ai toujours été une fanatique du ménage. Tout est en ordre dans mon bureau, tout est épuré ! Je ne garde rien d’inutile, je me débarrasse de mes livres, de mes manuels ; j’envoie rapidement au recyclage les papiers inutiles. Je n’ai rien gardé de mon cégep ! À part un document qui m’est parfaitement inutile, mais que je suis incapable de jeter.

Je cours à la maison pour le retrouver. Il gît au fond d’un classeur où je range mes notes de cours en médecine. Curieusement, c’est le seul document non classé ! Je prends le travail (quatre pages écrites à l’ordinateur) d’une main tremblante et je lis le titre : « La beauté sauvera le monde : une analyse littéraire de L’Idiot de Dostoïevski » À droite du titre une note au stylo rouge : « Bravo Julie et Maxime ! Excellent travail !100 % »

 

 

 

 

          

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