Le Couvent des Ursulines

Marie de l’Incarnation telle qu’en elle-même

Jacques Dufresne

En lien avec un article de Carl Bergeron dans le numéro du printemps 2021 de la revue Argument et dans le cadre d’une réflexion sur une lecture probe de l’histoire comme remède au narcissisme.

Narcissisme : tout faire graviter autour de soi comme si on était le soleil. Fier jusqu’au narcissisme du progrès dont il a été l’instigateur, l’occidental ne s’intéresse dans le passé qu’à ce qui annonce le présent...et ses imitateurs sont nombreux.

Mille auteurs l’ont déjà dit, mais on ne le redira jamais assez : le progrès est devenu une religion dont les prêtres, dans les gouvernements et les médias, imposent la doctrine à leurs fidèles. Chaque jour qui se lève est un nouveau promontoire à partir duquel ils ajoutent un barreau à l’échelle orthodoxe des valeurs.  Les tendances éphémères remplacent les idéaux éternels. Nous perdons tout à force de ramener tout à nous. Quelques grands prêtres californiens organisent des pèlerinages vers Mars, réservons tout de suite nos billets, plutôt que chercher l’essentiel hors du temps et de l’espace comme tant d’ancêtres l’ont fait !

Au même moment toutefois, bien des gens sentent et quelques-uns pensent que ce paradis est le portique de l’enfer. Ils constatent que les nouvelles étapes aggravent souvent les maux qu’elles promettaient de guérir : est-ce que la 5G rapprochera vraiment les humains de leurs semblables, de la vie, de la terre et d’eux-mêmes ? Comme les nouvelles étapes sont les seuls remèdes qu’on nous propose, et comme le mal ne nous apparaît pas comme radical, mais comme un accident de l’histoire que l’histoire peut réparer, il s’ensuit un désespoir latent qui débouche sur la pensée magique : le passé devient une boîte de Pandore enfermant les causes de tous les maux qui subsistent et s’aggravent dans le faux paradis du présent. Puisque qu’on ne peut ni ne veut dans ce contexte composer avec le mal, on se donne l’illusion de le combattre efficacement en frappant d’interdit les choses du passé auxquelles on peut l’associer. Nos fondateurs au XVIIème siècle auraient ainsi commis l’erreur d’appartenir à un pays colonisateur et à une religion patriarcale. En dépit de sa sollicitude pour les Amérindiens, de son respect de leur culture et de la qualité de ses écrits, Marie de l’Incarnation (1599-1672) n’a donc droit à aucune considération particulière. Qui songerait à la placer sur une liste des lectures obligatoires dans les écoles du Québec? On l’a pourtant comparée à Thérèse D’Avila.

 Le vent tourne heureusement. Par son article intitulé La grande Marie ou le luxe de sainteté, Carl Bergeron prouve qu’il est possible de considérer la situation actuelle sous un angle positif, d’y voir une invitation à redécouvrir le passé d’un regard neuf, en y cherchant, avec humilité, non des préludes à nos réussites actuelles, mais des moments de plénitude qui combleraient nos lacunes et des expériences ensoleillées qui ajouteraient des niveaux de profondeur à notre paysage intérieur unidimensionnel.

« Luxe de sainteté ». Carl Bergeron fait sienne cette formule de Jean Le Moyne à propos des débuts de la colonie : « formule belle, admirable et totalement juste ». Ce sera le ton de son article, lequel se termine par un petit traité de psychologie de l’histoire où, s’abstenant de toute projection du présent sur le passé, il rend Marie de l’Incarnation à elle-même, par-delà l’hagiographie des uns et le réductionnisme des autres.

Évoquant le courage dont elle a fait preuve lors de l’incendie de son couvent par une nuit d’hiver, Bergeron écrit : « Au feu de destruction elle oppose un caractère de fer, un bouclier amoureux qui en fait un feu de purification. » Avec ses compagnes, elle avait chanté un Te Deum. « Impressionné et déconcerté, un habitant eut ce commentaire fameux : '' Il faut que ces filles-là soient folles, ou qu’elles soient des saintes .''Près de quatre siècles plus tard, poursuit Bergeron, la question continue de se poser et, pour ma part, dans un doux murmure que je ne veux imposer à personne, et dépourvu du moindre désir d’avoir raison, je me permets de répondre : oui, c’étaient des saintes. »

« Pour comprendre les Grecs, il faut tenter de les penser comme ils se pensaient eux-mêmes », écrivait Léo Strauss. C’est ce que fait Bergeron à propos de nos ancêtres du XVIIème siècle.

« On a beaucoup glosé sur Marie de l’Incarnation. Chacun y trouve ce qu’il veut bien y trouver. L’Université a voulu en faire une pionnière de « l’écriture de l’intime » en Amérique du Nord (littératurologues ) ; une femme d’exception frustrée dans sa volonté de puissance, qui se serait réfugiée dans la mystique pour compenser le manque d’ouverture de la société patriarcale de son temps ( sociologues.[…] D’un côté, on isole et détache les qualités de Marie de l’Incarnation, pour les transplanter dans un habitat strictement profane, fermé à tout ciel et à tout sacré. De l’autre, on dévalorise ses visions mystiques, qu’on n’hésite pas à imputer à des traumatismes sexuels vécus dans l’enfance ou à des pulsions mal réglées, symptômes d’une vocation immanente mal comprise plutôt que manifestation transcendante. »

N'est-ce pas là un exemple éloquent de projection narcissiste du présent sur le passé et de cécité à l’endroit de ce que ce passé pourrait nous révéler ? Bergeron inverse la manœuvre en soulignant les mensonges du réalisme.

« Ce point de vue incrédule, comme n’importe quel point de vue ''empirique'', est non seulement terriblement pauvre dès lors qu’il s’aventure à traiter du génie poétique ou mystique ( soit tout ce qui, par définition, ne peut qu’échapper à sa compréhension ), mais se transforme en un instrument de mensonge et de pétrification, qui rabaisse ce qu’il prétend élever, dénature ce qu’il prétend connaître, embrouille et verrouille ce à quoi il prétend donner accès. »

Vient ensuite une énergique mise en cause du ressentiment si bien décrit et dénoncé par Nietzsche et Scheler [1] , et d’abord par La Fontaine : « Ils sont trop verts » dit le renard de la fable, à propos des raisins bien mûrs qui sont hors de sa portée. Son impuissance, au lieu d’être reconnue comme une simple limite de sa nature, se transforme en un dénigrement du fruit auquel il n’a pas accès, et non seulement du fruit concret, tangible, mais de la valeur qui s’incarne en lui : maturité, beauté…C’est la face sombre de l’idéal d’égalité. Conscients de ce danger, Victor Hugo rappellera que « l’envie a l’éblouissement douloureux » et Albert Camus écrira : « Je m’efforce de ne pas mépriser ce à quoi je n’ai pas accès. »

Bergeron suit Camus dans cette voie. « Si le Parti du ressentiment insulte ouvertement ou enferme dans le silence les grands vivants, il use d’autres armes avec les grands morts de l’Histoire : il se trouve des éloges plus durs que bien des blâmes. » C’est ainsi qu’on a présenté la sainte  comme une vedette de notre temps. Réplique de Bergeron : « La grande Marie n’est pas une héroïne démocratique frustrée (bonne pour le prix Nobel et le classement Time ), mais une source de vie qui ne s’ouvre qu’au coeur et à la grâce. »

Goethe, comme bien d’autres avant lui, avait entrevu le remède au ressentiment : « Devant la supériorité, il n’y a de salut que dans l’amour. »

Bergeron ne cachera pas son amour pour la grande Marie : « Source de vie, source de chaleur, source de lumière, qui s’élève telle une spirale d’amour à travers les durs siècles de nos froides contrées, jusqu’au ciel étoilé du Royaume. »

Bergeron aime Marie. Il aurait pu se limiter, tel un bon intellectuel de son époque, à reconnaître froidement la santé mentale de cette contemplative qui a excellé dans l’action, y compris dans la gestion. Il a choisi de franchir le mur de la distance critique : « Comment, nous Québécois, avons pu passer à ce point à côté d’une figure comme la grande Marie ? Comment a-t-elle pu végéter aussi longtemps dans le sous-sol de notre mémoire, sans irriguer en profondeur ( sauf exception ) la pensée des poètes, des philosophes, des artistes ? Pourquoi est-elle restée la chasse gardée des spécialistes et des historiens, et par quelle perversion de la culture ne se précipite-t-on pas pour en faire la pierre d’angle de notre patrimoine ? On peut imaginer ce que des peuples moins légers auraient fait de cette figure magnifique. Il est difficile aujourd’hui de ne pas ressentir de la gêne, si ce n’est de la colère devant toute cette pusillanimité, tant il est manifeste que pour l’authentique lecteur de la Correspondance, presque toutes les lettres sont marquées au sceau de la noblesse et de la supériorité. Et puis, que dire de la valeur littéraire ? Simplement le style établit d’emblée que l’on est devant un immense écrivain. La belle langue coruscante du dix-septième, avec ses tournures, sa musique et son orthographe, portée par l’expérience intérieure incandescente de Marie, séduit et emporte tout. »

« Fils déchu d’une race surhumaine ». Quand il a fait cet aveu, Alfred Des Rochers pensait sans doute d’abord aux bûcherons, mais pour plusieurs de ceux, très nombreux qui l’ont cité et le citent encore, ce vers évoque la rupture résignée d’avec le «luxe de sainteté» des origines, rupture qui, dans le cas de Marie de l’Incarnation , s’explique parce qu’on on a sous-estimé, par-delà l’ascèse, la joie d’aimer son Dieu jusqu’à l’extase et d’être aimée de Lui. Certes la sainteté prend aujourd’hui d’autres formes, mais cela, aux yeux de Bergeron, ne doit pas être un prétexte pour en nier la nécessité. Naïf dira-t-on de lui ! Il pourrait se limiter à répondre : si c’est être naïf que d’aimer une femme dont le temps et l’espace nous séparent, alors renonçons à l’amour, car tout amour est un défi au temps et à l’espace qui séparent. Et il conclut, sur un ton quichottesque, en situant la naïveté du côté de la volonté de ne pas être dupe : « N’allons pas croire, naïfs que nous sommes, que Marie est morte en 1672 et qu’elle s’est arrêtée là. ‘’ La sainteté veut toujours croître, et ses accroissements montrent qu’elle est véritable.’’ Du plus profond de notre histoire, elle nous appelle de son nom prédestiné, attendant de nous une réponse d’Incarnation — et non d’abstraction. »

Lectures

Portrait d'un contemporain: «Elle était d'une taille haute, d'un port grave et majestueux, que tempérait une douceur humble et modeste. Lorsqu'elle était encore dans le monde, tout son air avait quelque chose de si grand, qu'on s'arrêtait dans les rues pour la voir passer. Ses traits étaient réguliers, mais c'était une beauté mâle, qui laissait voir toute la grandeur de son âme. Elle était forte et bien constituée, d'une humeur très agréable; et, quoique la présence continuelle de Dieu lui donnât quelque chose de céleste qui imprimait le respect, on ne se sentait jamais embarrasé avec elle.»

Sa dernière lettre à son fils

Sa vie, son oeuvre

Notes


[1] «Le ressentiment, écrit Max Scheler, est un auto empoisonnement psychologique, qui a des causes et des effets bien déterminés. C'est une disposition psychologique, d'une certaine permanence, qui, par un refoulement systématique, libère certaines émotions et certains sentiments, de soi normaux et inhérents aux fondements de la nature humaine, et tend à provoquer une déformation plus ou moins permanente du : sens des valeurs, comme aussi de la faculté de jugement. Parmi les émotions et les sentiments qui entrent en ligne de compte, il faut placer avant tout la rancune et le désir de se venger, la haine, la méchanceté, la jalousie, l'envie, la malice. »
L'homme du ressentiment, Paris, Gallimard, 1958, p. 14

 

Extrait

« Luxe de sainteté ». Carl Bergeron fait sienne cette formule de Jean Le Moyne à propos des débuts de la colonie : «formule belle, admirable et totalement juste.» Ce sera le ton de son article, lequel se termine par un petit traité de psychologie de l’histoire où, s’abstenant de toute projection du présent sur le passé, il rend Marie de l’Incarnation à elle-même, par-delà l’hagiographie des uns et le réductionnisme des autres.

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