La sollicitude pour la vie

Au Naturel, un commerce intégral à Sutton

Jacques Dufresne

Gratitude de clients qui sont aussi des commensaux

Je cherchais un adjectif pour qualifier un établissement consacré au commerce sous toutes ses formes. Intégral a vite éclipsé les concurrents : un entier, un tout qui n’est pas diminué par les distinctions auxquelles il se prête. Un commerce intégral est un lieu d’échange de biens, de services, de sentiments, d’idées, un nœud de liens avec autrui, avec la nature, avec la VIE majuscule. Une oasis ! Un tel lieu est aussi convivial, dans le sens qu’a donné à ce mot l’un des grands pédagogues du XXe siècle, Ivan Illich.

Le 6 mai dernier, un rituel rare en son genre a eu lieu devant Au Naturel, un magasin d’alimentation biologique de Sutton. Une centaine de personnes s’étaient rassemblées pour y dire et chanter leur gratitude aux deux propriétaires, Nicole Bernard et Daniel Laguitton, qui en étaient aussi les deux animateurs depuis 27 ans. Au cours des semaines précédentes, Nicole et Daniel avaient annoncé la vente du commerce et leur départ de ce magasin cinquantenaire qui avait su conserver son charme d’antan. Il avait en effet été fondé en 1972 par deux Américains que la guerre du Vietnam avait incités à traverser la frontière.

Parmi les nombreux témoignages reçus à l’occasion de ce rituel de gratitude, les deux extraits qui suivent évoquent parfaitement l’esprit du lieu :

« C’est aujourd’hui la fin de cette époque d’or pour Au Naturel. Mon lieu favori, qui m’a tant de fois ramassée en poussières. Creuset où j’ai été refondue à la douce flamme de notre amie Nicole. Écrin de notre communauté, rempli de bonté et de beauté, distillant une culture bénéfique rare, même unique, dans les fibres du tissage de nos échanges entre humains. Lieu de toutes les synchronicités, clins d’œil et pieds de nez au sort !

Toujours saluées en entrant, toujours vues et accueillies avec courtoisie, avec justesse, et le plus souvent avec le chant profond et patient de Daniel, le rire profond et nettoyant de Nicole, quel soin, dans le quotidien ou l’hebdomadaire day in day out, pour nous petites gens de Sutton, rassemblées dans la confusion pour notre rêve d’une belle vie, d’une Belle Verte, d’une santé radieuse et généreuse, d’une guérison véritable, de nous retrouver ensemble dans la lumière ! Cet œuvre est grand, doux, profond, couronné de succès. Merci Au Naturel, de m’avoir rappelée à la bonne Vie. De m’avoir donné envie de me nourrir de bonté sur cette terre déchirée. De m’avoir montré qu’on peut : fleurir, se donner, être libre, s’amuser malgré tout, avec le Tout. Merci Daniel, merci Nicole »

Tous les mots comptent dans ce message. Il n’y a pas de petites choses pour qui prend pour acquis que tout est lié dans l’univers ; quant aux grandes choses, elles s’inscrivent sur la toile de fond des petites, discrètement, humblement, sans faux éclat, sans surenchère compensatoire. Bonjour cher ami, suivi d’une conversation sur la synchronicité dans la pensée de Carl Jung — car dans cette boutique le temps était poreux — permettait à l’âme de respirer, d’être libre, entre les étapes pratiques de toute transaction. Ce salut mutuel est la première condition de l’humanité dans le travail, condition de plus en plus absente dans les commerces à grande surface et plus encore dans les transactions virtuelles. Nicole et Daniel avaient compris qu’il leur fallait, contre la tendance, demeurer indépendants pour faire de leur gagne-pain une bonne vie, une vie si bonne que le client pouvait pressentir dans leur accueil ce souhait : « Je serai bien aise de vous voir venir à moi quand vous voudrez être à vous. »[i]

La qualité de cet accueil transparaît dans cet autre message reçu d’une ancienne cliente résidant aujourd’hui de l’autre côté du continent : « Mon monde sans vous aurait été bien carencé ! Les jours de gris, de ciel ou bien de cœur, il me suffisait de pousser la porte de votre deuxième maison pour que votre chaleur et votre bienveillance chassent mes nuages. Je souhaite vous partager toutes mes louanges et mon infinie gratitude pour les remontants, la générosité débordante, la confiance que vous m’avez portée et insufflée. En particulier, durant mon chapitre de nouvelle maman qui a été inestimablement simplifié et supporté par vos généreux conseils et votre bienveillance. Chacun à votre manière, votre présence était comme un baume, un rayon de soleil. Et tout cela, gratuitement. En plus de mettre à notre disposition tous les bons aliments dont nous avions besoin. Vous nous avez nourris de corps et d’esprit, souvent et beaucoup, et je vous en serai toujours reconnaissante. Même si j’ai déménagé à 5000 km de cher et doux Sutton, oh ! combien de fois, j’aurais aimé pouvoir simplement pousser la porte de son légendaire « Au Naturel » quand j’en avais besoin, croyez-moi ! Vous n’avez pas votre égal au Pays ! Je ne connais pas la suite de vos histoires, alors je demande à la vie de vous retourner tout ce que vous avez offert et de prendre soin de vous, comme vous avez pris soin de nous. »

Je connais mieux Daniel que Nicole qu’il qualifie volontiers d’âme du magasin. D’abord docteur en sciences promis à tous les succès, il s’orienta, au mitan de sa vie, vers d’autres sommets, ceux des sciences humaines, de la spiritualité et de la poésie, sans renier son esprit scientifique. Une pensée de Joseph Campbell l’avait aidé à quitter sa carrière linéaire : « On passe souvent sa vie à gravir des échelles pour s’apercevoir, une fois rendu en haut, qu’on s’est trompé de mur. » Avant cette première échelle professionnelle, Daniel avait tenu à voyager autour du globe par le chemin des écoliers, périple au sujet duquel il écrivait à son retour « j’ai compris que la Terre était ronde le jour où, pressé de la conquérir, je me suis aperçu de dos. » Trente ans plus tard, son itinéraire en spirale plus qu’en boucle l’amènera à traduire les Four Quartets de T.S. Eliot après y avoir lu : « Nous continuerons le voyage, et au bout de l’exploration, touchant l’originel rivage, d’un savoir neuf le connaîtrons ». Parallèlement à sa cogestion du commerce Au Naturel, il produit depuis plus de vingt ans l’émission hebdomadaire Miroir des mots qui est diffusée chaque dimanche à 12 h 30 sur les ondes de Radio-VM.

Il envoie aussi régulièrement à ses amis des photos de la nature, des pages d’humour, et des pensées inspirantes souvent signées par des auteurs qu’il a lui-même traduits comme le sage Lao-tseu, le poète T.S.Eliot et l’écophilosophe Thomas Berry.

Si on me demandait quelle est, à ma connaissance, au sens ancien du terme, la meilleure école du Québec, je répondrais Au Naturel, parce qu’elle ne coûte rien, parce qu’elle me rappelle le jardin d’Épicure et le Banquet de Platon, parce qu’on peut y apprendre comme on mange et on respire, sans viser des objectifs mesurables ou un diplôme, ce qui est parfaitement compatible avec une exigence de qualité adaptée à chacun dans le contexte d’une culture intégrale bien supérieure à celle qui est offerte en silos dans ce qu’on appelle le système scolaire.

Le verbe latin sapere signifie à la fois goûter et savoir. Au seizième siècle, le mot nourriture désignait aussi bien les aliments que ce que nous appelons aujourd’hui la culture. Rien de plus naturel que d’unir les deux, l’âme du pain et du vin se fondant dans celle des mots et des regards. Quant au mot commerce, dans un article du journal Le Tour, Daniel déclarait adhérer à « Ce que commerce veut dire », une réflexion signée Jean-Pierre Sélic (Communication & Langages, 2003, No 138, pp. 89-103) où l’on peut lire : « Le commerce est un échange qui ne satisfait pas seulement un besoin matériel, mais qui entre, en étant accompli, dans l’économie symbolique des rapports humains en procurant satisfaction et plaisir à celui qui a participé au jeu de l’échange. ». Et l’épicier de conclure : « Depuis 27 ans, nous avons tenu à faire du magasin un lieu où se conjugue quotidiennement l’expression “être de bon commerce” ».

Le départ de Nicole et Daniel vers une autre étape de vie leur permettra certainement de continuer à goûter et à répandre la joie qui vient avec le service au sens où l’entendait Tagore : « Je dormais et je rêvais que la vie n’était que joie. Je m’éveillais et je vis que la vie n’est que service. Je servis et je compris que le service est joie. »

Quant au magasin, il est désormais entre les mains d’Anthony et de Caroline, un jeune couple Suttonnais imprégné de longue date des valeurs associées à l’alimentation biologique. Souhaitons-leur joie et succès, et longue vie à l’oasis Au Naturel.


[i] Mot de la marquise du Deffand au duc de Walpole.

Extrait

« Mon monde sans vous aurait été bien carencé ! Les jours de gris, de ciel ou bien de cœur, il me suffisait de pousser la porte de votre deuxième maison pour que votre chaleur et votre bienveillance chassent mes nuages. Je souhaite vous partager toutes mes louanges et mon infinie gratitude pour les remontants, la générosité débordante, la confiance que vous m’avez portée et insufflée.

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