Urgence

La culture de l'urgence
«Quelques années après l'adoption de la Loi sur les 35 heures, pièce maîtresse d'un ambitieux programme de relance du travail par le partage de l'emploi et la rtt (réduction du temps de travail), la France commence à mesurer l'impact social de cette loi. Pour répondre aux mesures prévues par la loi, les entreprises ont réaménagé les horaires de leurs employés en diminuant le nombre d'heures, sans pour autant réduire la tâche de travail. Les travailleurs ont commencé à rogner sur le temps des repas et des pauses, sur le temps dévolu à la communication, à la socialisation. De plus en plus obsédés par la nécessité de faire face aux objectifs démesurés qui leur sont assignés, les travailleurs prennent de moins en moins le temps d'entretenir des liens avec les autres travailleurs. "Il y a une perte des petits liens de tous les jours qui sont très importants, prendre un café, fêter un anniversaire, fêter une réussite… on n'a plus le temps d'écouter, de discuter, d'échanger, de parler", déplore ce directeur commercial, cité par Nicole Aubert dans son dernier essai, Le culte de l'urgence. En France, en 1975, la durée moyenne d'un repas pris en dehors du foyer était de 1 h 38 minutes. En 2001, elle était de 38 minutes. Au Québec, il n'était pas rare dans les années 1960 et 1970 que les travailleurs disposent de 1h30, voire 1h45 pour le repas du midi.

On trouve sur le site du Barreau du Québec une étude dont les résultats indiquent que de tous les corps professionnels, ce sont les avocats qui affichent le plus haut taux d'insatisfaction face à leur profession. Soixante pour cent (60%) d'entre eux disent que s'ils devaient refaire leur choix de carrière, ils opteraient pour une autre profession. Parmi les arguments invoqués, la difficulté qu'ils éprouvent à concilier l'idéal qu'ils s'étaient fait de la profession avec la contrainte de facturer un nombre d'heures excessif. On sait en effet que dans certains cabinets, on exige des jeunes avocats qu'ils facturent jusqu'à 2200 heures par année, soit en moyenne plus de 40 heures par semaine !

Il y a quelques années, la direction d'une nouvelle usine construite par le fabricant d'automobiles Mazda proclamait avoir mis au point la chaîne de montage la plus efficace de toute l'industrie : en effet, les ingénieurs étaient parvenus à maintenir un taux record d'occupation du temps des ouvriers : 57 secondes par minute, 15 secondes de plus que la moyenne de l'industrie. Ils étaient parvenus à éliminer quelques secondes de plus de ce « temps poreux » à travers lequel, disait Marx, l'âme du travailleur, contraint sans cesse par la machine, parvient à respirer. Quelques mois plus tard, on apprenait que l'entreprise avait dû revoir complètement son organisation car il s'y produisait 2 fois plus d'accidents que dans les autres usines, les employés étant incapables de faire face au stress généré par une cadence trop intense et trop soutenue.

Ce ne sont là que quelques exemples des effets de ce que l'on nomme l'"intensification du travail", ou ce que Zaki Laïdi a surnommé la « tyrannie de l'urgence » ( à laquelle est soumise de plus en plus notre culture du travail. "Dans la société en réseaux, explique-t-il, le temps séquentiel, chronologique, irréversible a cédé la place à un temps immatériel fondé sur la technologie, un temps 'intemporel', arrimé au seul présent, affranchi de la durée…". Incapable de réconcilier le temps du travail avec les cycles temporels profonds qui forment la trame de la vie familiale, de la vie amoureuse ou de la vie sociale, l'"homme-présent" est incapable de s'extraire de l'"ici-et-maintenant". L'urgence et l'instantanéité constituent désormais les deux modalités essentielles de son action et de son rapport au temps. Par l'instantanéité, il s'efforce d'abolir le temps. En acceptant de se soumettre à l'urgence, il pense triompher du temps.

L'urgence est libératrice ou destructrice selon qu'elle est vécue ou non à l'intérieur d'une existence rythmée par des temps qualitativement variés. Vécue comme une opportunité, elle est, nous dit Nicole Aubert, "un prétexte à la créativité et à la spontanéité, à l'imagination… un vide, un temps où les repères traditionnels sont chancelants, où les individus inventent en même temps qu'ils s'inventent." Mais érigée en principe, l'urgence se transforme alors, selon Zaki Laidi, en "violence du temps". L'individu englué dans ce temps fragmenté, chronométré, répétitif, se retrouve « privé de distance symbolique entre son être et le monde". "

BERNARD LEBLEU, «La culture de l'urgence», L'Agora, vol 11 no 1, printemps 2005


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«La flânerie, que nos sociétés ne tolèrent pas plus que le silence, s'oppose alors aux puissantes contraintes de rendement, d'urgence, de disponibilité absolue. »
DAVID LE BRETON, Eloge de la marche, Edition Métailié, 2000

Essentiel

«L'urgence est un mécanisme puissamment autoentretenu dont la fonction principale est de créer des arbitrages temporels systématiques en faveur du court terme contre le long terme. L'urgence ne créerait que davantage d'urgence.»
ZAKI LAÏDI, Le sacre du présent, Paris, Flammarion, 2000

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La mise à distance de l'urgence

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