Polygnote

fin du Ve siècle
Polygnote, par Viardot ("Merveilles de la peinture", 1868)
«C'est à Polygnote, de Thasos (il florissait vers la XCe olympiade, ou l'an 416 avant J.-C.), que Théophraste donne ce nom d'inventeur de la peinture; jusqu'à lui, en effet, ou du moins jusqu'à son père Aglaophon, il n'y avait guère en que des peintres monochromes, c'est-à-dire n'employant qu'une seule couleur. Polygnote réunit dans ses œuvres au moins les trois couleurs fondamentales, le rouge, le jaune et le bleu, y ajouta même un noir qu'il composait en brûlant du marc de raisin, et sut obtenir par leur mélange des teintes intermédiaires; toutefois, au dire d'Aristote, de Cicéron, de Quintilien, il s'était rendu surtout célèbre par la belle forme de ses figures et le grand caractère qu'il savait leur donner. C'est qu'il avait appris la statuaire aussi bien due la peinture, et qu'ainsi, plus épris du dessin que de la couleur, il chercha surtout la pureté des lignes et la beauté idéale des formes; c'est aussi que, nourri de la lecture des poèmes homériques, il y puisa le sentiment des hautes et fortes pensées. Aussi Aristote disait-il plus tard à ses disciples: «Passez devant ces peintres qui font les hommes tels qu'ils les voient; arrêtez-vous devant Polygnote, qui les fait plus beaux qu'ils ne sont.» Polygnote fut chargé d'orner les portiques du Pœcile à Athènes, et de la Lesché à Delphes. Il y exécuta des œuvres monumentales, probablement des espèces de fresques peintes sur la muraille et fixées par un encaustique. C'étaient de vastes compositions, qui réunissaient, à ce qu'on assure, jusqu'à deux cents personnages, et dont il prit en grande partie les sujets parmi les épisodes de l'Iliade, celle de toutes les légendes historiques qui fut la plus chère aux Grecs. On dit que la sœur de l'illustre Cimon, fils de Miltiade, la belle veuve Elpinice, consentit à lui servir de modèle pour la figure de Laodice, l'une des filles de Priam. Peut-être a-t-elle étalement posé pour le Sacrifice de Polyxène, pathétique sujet qui aurait, d'après la conjecture de M. Beulé, inspiré à Euripide le plus touchant passage de sa tragédie d'Hécube. Néoptolème , fils d'Achille, a tiré de la gaîne le couteau doré... On laisse libre la jeune vierge, qui veut descendre parmi les morts non pas en esclave mais en reine... «Prenant ses voiles au-dessus de l'épaule, elle les déchire jusqu'au milieu des flancs; elle découvre ses seins, beaux comme ceux d'une statue; puis, posant le genou à terre: «Voici ma poitrine; jeune guerrier; si c'est là que tu veux frapper, si c'est à la gorge, la voici prête et tournée comme il le faut.»

Mais à Delphes, plus encore qu'à Athènes, Polygnote prodigua ses brandes œuvres. Il ne faut pas moins de sept chapitres à Pausanias pour énumérer sèchement les sujets de peinture dont il orna la Lesché des Coridiens; il y plaça, entre autres, face à face, la Prise de Troie et la Descente d'Ulysse aux enfers. Ces gigantesques compositions étaient toutefois simplifiées par le système qu'avait adopté Polygnote. «Un arbre, dit M. Beulé, désignait une forêt, deux maisons une ville, une colonne un temple, une galère une flotte, une draperie l'intérieur d'un palais. Par là les personnages, entourés d'air, dégagés des accessoires, conservaient leur importance.»

Riche de patrimoine, Polygnote put ajouter l'indépendance de la fortune à la dignité du caractère. Pour tous ces immenses travaux d'Athènes et de Delphes, il ne voulut accepter aucune rémunération. Il fut alors honoré d'une récompense nationale que personne ne partagea plus avec lui: le conseil des amphictyons, interprète de la publique reconnaissance, lui décerna le droit d'hospitalité gratuite dans toutes les villes de la Grèce. C'était encore plus noble que d'être logé et nourri dans le Prytanée aux frais de l'État.»

LOUIS VIARDOT, Merveilles de la peinture, Paris, Bibliothèque des merveilles, Hachette & Cie, 1868, p. 13 et suiv.

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Paul Mantz, la Grande Encyclopédie (1885-1902):
«POLYGNOTE, peintre grec de la première moitié du Ve siècle av. notre ère. Il naquit dans l'île de Thasos vers la fin du VIe siècle. Il appartenait à une famille d'artistes et eut pour maître son père Aglaophon. Il vint de bonne heure se fixer à Athènes, où il obtint le droit de cité. Suivant Plutarque (Cimon, 4), il fut très lié avec Cimon, et aussi avec Elpinice, sœur de Cimon. Il obtint vite une très grande réputation. Au témoignage de Pline (Hist. nat., XXXV, 58), il perfectionna beaucoup la technique de son art. Sans jamais rien sacrifier de l'harmonie et de la pureté des lignes, et malgré la sobriété de son coloris pour lequel il employait seulement quatre couleurs fondamentales (blanc, jaune, rouge, noir), il excellait à rendre les jeux de physionomie, l'expression de la bouche et du visage, la profondeur des sentiments et des passions, la transparence des draperies, etc. Il exécuta des travaux considérables pour plusieurs villes grecques. A Delphes, sur les murs de la Lesché des Cnidiens, il peignit deux grandes fresques qui sont restées célèbres pendant toute l'antiquité – d'une part, Troie en ruines, Ajax jugé par les chefs achéens, pour son attentat contre Cassandre, et plusieurs scènes secondaires; d'autre part, la Descente d'Ulysse aux enfers, l'Evocation de l'ombre de Tirésias, les Supplices des coupables et les Plaisirs des héros (Pausanias, X, 25-31; Pline, Hist. nat., XXXV, 59). A Platées, au temple d'Athéna Areia, Polygnote représenta Ulysse dans son palais après le meurtre des prétendants (Pausanias, IX, 4, 2); dans un temple de Thespies, d'autres scènes dont le sujet nous est inconnu (Pline, XXXV, 123). Grâce à l'amitié de Cimon et à sa réputation, Polygnote fut chargé de décorer plusieurs monuments d'Athènes. Au Pœcile, où il travailla avec Panænos et Miron, il représenta de nouveau les Achéens au lendemain de la prise de Troie, et le Jugement d'Ajax (Pausanias, I, 15) ; à l'Anakeion ou temple des Dioscures, le Mariage des filles de Leucippe (ibid., I, 18, 1); dans la Pinacothèque attenante aux Propylées, divers sujets empruntés aux vieilles épopées, l'Enlèvement du Palladion par Ulysse et Diomède, Philoctète et Ulysse à Lemnos, Polyxène immolée sur le tombeau d'Achille, Oreste tuant Egisthe, Ulysse et Nausicaa, Achille à Skyros (ibid., I, 22, 6). Toutes ces œuvres étaient fort admirées des anciens, qui ont toujours considéré Polygnote comme l'un des plus grands artistes grecs. Elles ont inspiré bien souvent les peintres de vases; et c'est surtout d'après certains épisodes figurés sur des coupes ou des lécythes attiques, qu'on peut se faire aujourd'hui quelque idée des grandes fresques de Polygnote.»

PAUL MANTZ, article "Polygnote" de La grande encyclopédie: inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts. Paris, Société anonyme de «La grande encyclopédie», [191-?]. Tome vingt-sixième, p. 164

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