La liberté à la Renaissance

Gaétan Daoust

Peut-être est-ce dans le texte de Pic de la Mirandole commenté ici que se trouve le principal caractère distinctif de la Renaissance. Le nouvel homme est le fils de ses oeuvres, plutôt que d'être défini par sa lignée; hijo de sus obras, dira Cervantès. D'où une nouvelle conception de la liberté et du travail.

Le mot de Renaissance évoque la propagation d'une nouvelle idée de l'homme, dans l'Italie du XVe siècle d'abord, puis dans toute l'Europe et jusqu'en Amérique. Ce sont des penseurs, des écrivains, des artistes qui la cultivent, aussi différents entre eux, à tant d'égards, que Giordano Bruno et Érasme, Thomas More et Rabelais. Une conviction unanime habite cependant tous ces esprits convaincus d'entrer dans une nouvelle ère de l'histoire humaine: celui de retrouver les valeurs oubliées de la grandeur et de la liberté de l'homme. Le thème ne paraît guère nouveau, ni original. Depuis Hésiode, et Sophocle, et La Genèse elle-même, le thème était aussi familier que celui de la misère et de la servitude de la condition humaine. Mais les hommes de la Renaissance, humanistes et réformateurs, en traitent d'une manière inédite, sinon révolutionnaire. Telle elle apparaît, par exemple, dans le fameux Discours sur la dignité de l'homme de Pic de la Mirandole, publié probablement en l486, lu et commenté par tout ce que l'Europe pouvait alors compter d'esprits éclairés. Pic y développe l'idée que l'homme est le seul être dont le libre choix détermine le destin. L'homme n'occupe plus, comme au Moyen Âge, une place préalablement définie, si élevée soit-elle dans la hiérarchie des êtres. Il est soustrait à cette hiérarchie, constitue un monde en lui-même, un microcosme. Mais, ce qui est plus nouveau et plus significatif encore, c'est l'affirmation que ce microcosme n'est pas nettement et définitivement constitué en son essence. En réalité, l'homme n'est pas, il devient. Ce n'est plus son essence qui le définit, c'est sa liberté. Il est «de nature indéterminée», écrit Pic, il n'a reçu de Dieu «ni lieu, ni délimitation, ni tâches fixes», afin de pouvoir s'engager dans «n'importe quelle oeuvre» et «occuper la place qu'il désire». Échappant «à toute limite, il peut par son libre vouloir [...] déterminer lui-même les limites de sa nature». «Quel grand bonheur pour l'homme!», s'écrie le savant et sévère humaniste. «Qui n'éprouverait de l'admiration pour ce caméléon que nous sommes?»

L'homme n'a pas de tâche prédéterminée, mais peut assumer «n'importe quelle oeuvre». C'est sa liberté même qui le définit, son activité qui essentiellement le constitue. L'humaniste et grand architecte florentin Leon-Battista Alberti le déclare sans ambages: «L'homme est créé pour agir, l'utilité est sa destinée.» Cette formule lapidaire est le contre-pied direct de la conception occidentale traditionnelle de la destinée humaine, et notamment des penseurs grecs les plus prestigieux, pour qui le travail est une activité servile, indigne de l'homme libre. Sans doute, la tradition de l'Écriture exaltait les oeuvres et les mérites des patriarches et des saints de l'Ancien Testament, qui leur avaient valu la bénédiction de Yahvé, l'abondance des ans, de la progéniture et des troupeaux. Mais l'Église en avait retenu bien davantage la malédiction qui pesait dès l'origine sur le travail de l'homme. C'était en raison de sa faute qu'il s'était vu condamner à gagner sa subsistance à la sueur de son front.

Le travail avait été, dès les débuts de l'humanité, et devait demeurer tout au long de sa pérégrination dans cette vallée de larmes et, jusqu'au retour triomphant du Christ, une punition et une humiliation. Le Seigneur féodal, propriétaire du domaine, et les nobles médiévaux dans leur ensemble avaient bien compris ce message: ils avaient, selon le mot de l'historien Robert Delort, comme «principale occupation de ne pas travailler», se consacrant tout entiers aux nobles exercices du sport et de la guerre.

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