Marseille : la ville et son port au XVIIIe siècle

Charles de Brosses
(...)

Le 10, un chemin, moitié rochers pelés, moitié jardins, nous mena à Marseille. En général, je n'ai pas trouvé, jusqu'à présent, que la beauté de la Provence répondit à l'idée que je m'en étais faite, à l'exception toutefois des quatre lieues au sortir d'Avignon. Nous verrons si Toulon et Hyères ne me présenteront pas un paysage plus curieux. Le jugement que je porte ici ne doit point être appliqué à une petite hauteur que l'on trouve à une demi-lieue de Marseille, d'où l'on découvre, à droite, la Méditerranée, le château d'If et les îles adjacentes en perspective, en face la ville de Marseille, dominée par la citadelle de Notre-Dame de la Garde et par les montagnes qui terminent le lointain, et à gauche, un vallon si rempli de bastides, ou maisons de campagne, d'arbres et de jardins, qu'en fermant de murailles cet enclos, on en ferait une ville. dans le goût de Constantinople.

Nous entrâmes dans Marseille par la rue de Rome, alignée comme la rue de Richelieu, longue presque du double. Le tiers de cette rue, dans le milieu, est planté d'un cours fort inférieur à celui d'Aix; elle est bâtie de maisons belles, élevées à l'italienne, et peuplée comme la rue Saint-Honoré. Ce premier coup d'œil donne une grande idée du mouvement et de la richesse de cette ville, idée qui se trouve assez bien soutenue par le reste.

Après avoir débarqué à la Rose, fort belle hôtellerie, mon premier soin fut d'aller chercher l'ami Fontette 1 et nos deux chères compatriotes qui m'attendaient dès le 6 du mois. Ma joie de les voir fut telle que vous pouvez vous le figurer. Elles me remirent votre lettre, où je reconnais sans peine votre style, aussi plein de fanfaronneries qu'absolument destitué de sens commun. La conversation roula sur tous les gens de leur connaissance. Il me parut qu'à huit ou dix infidélités près, la grande fille vous était toujours fortement attachée. Elles se portent toutes deux à merveille; vous les reverrez l'une et l'autre au commencement du mois prochain.

Trois galères, sous les ordres de M. de Maulevrier, chef de l'escadre, sont commandées pour aller reconduire madame la duchesse de Modène à Livourne, les derniers jours de juin. M. de Fontette monte la principale galère en qualité de capitaine de pavillon, en sorte que maintenant il n'est pas sans occupation.

L'amitié du comte de Fontette pour moi a rejailli sur toute notre société, qui se trouve comblée de ses bonnes manières. Je lui sais bon gré de nous avoir fait faire connaissance avec les melets, petit poisson d'un commerce charmant et d'un mérite distingué. Chose que l'avenir ne pourra croire, entre Sainte-Palaye et moi, nous fîmes à ce dîner la valeur d'un Blancey.

Marseille peut se distinguer en trois villes : celle delà le port, appelé Rive-Neuve, qui m'a paru peu de chose; la vieille, riche, puante et peu jolie; et la neuve, où demeurent tous les gens de condition, composée de longues rues alignées. Presque toutes les maisons ont des façades agréables sur la rue, point de cours, mais de petits jardins embellis de jets d'eau, pour la plupart. Le port est une de ces choses que l'on ne trouve que là. Il est fort long et beaucoup moins large à proportion, plein à l'excès de toutes sortes de bâtiments, felouques, tartanes, caïques, brigantins, pinques, vaisseaux marchands et galères, qui en font le principal ornement. Tout le côté de la terre est garni de boutiques, où l'on débite surtout des marchandises du Levant; elles y sont si courues qu'un espace de vingt pieds en carré se loue cinq cents livres. L'autre côté est garni aussi de petites boutiques dans des bateaux, où l'on vend des oranges, des merceries, etc. Les galériens, attachés avec une chaîne de fer, ont chacun une petite cabane où ils exercent tous les métiers imaginables. J'en vis un qui me parut d'un génie profond : la tête appuyée sur un Descartes, il travaillait à un commentaire philosophique contre Newton. Un autre faisait des pantoufles, et un troisième contrefaisait fort adroitement, dans une lettre de change, la signature d'un banquier de la ville. Ils mènent là une petite vie assez douce; elle faisait envie à Lacurne; et, voyant une des cabanes vacantes, j'eus dessein de la retenir pour un certain vaurien de votre connaissance.

Le quai du port, qui est parqueté de briques sur champ, d'une manière commode à marcher, est continuellement couvert de toutes sortes de figures, de toutes sortes de nations et de toutes sortes de sexes, Européens, Grecs, Turcs, Arméniens, nègres, Levantins, etc.

Nous visitâmes les galères, dont je ne vous fais point la description, parce que, à la vie que mène Blancey, il n'aura que trop d'occasions de les voir. Les pataches, grands bâtiments faits, non pour aller sur mer, mais pour y monter la garde, consistent en un salon avec deux chambres aux deux bouts, où couchent les officiers de garde. Dans la consigne où les officiers préposés pour la santé tiennent leurs assemblées se voit le bas-relief 2 de marbre du fameux Puget, représentant saint Charles qui implore le secours du ciel contre la peste. C'est un morceau admirable, quoique la mort ait surpris le Puget avant qu'il ne fût achevé. Je fus charmé surtout de la figure d'une femme moribonde, dont la gorge, qui a été belle, est abattue par la maladie; on dirait que les chairs vont plier sous le doigt.

L'hôtel de ville, situé sur le port, a une belle façade chargée de bas-reliefs, entre lesquels il ne faut pas manquer de distinguer un écusson des armes de France, de la main du même Puget.

J'oubliais de vous dire, avant de quitter le port, que rien ne m'a paru plus plaisant que de voit un forçat, les fers aux pieds, monter le long d'un mât de galère, sans autre aide que celle d'une corde tout unie qui pend le long du mât, et cela avec autant d'agilité et de promptitude que je pourrais monter un escalier; la descente est encore plus prompte : il n'est question que de se laisser glisser le long de la corde d'environ cinquante pieds de haut. Le voltigeur qui nous fit voir cette façon peu commune de cheminer était un Turc qui, à ce qu'il nous dit, s'était, par la grâce de Dieu, fait chrétien depuis longtemps. Parbleu ! lui dit Lacurne, je t'en félicite, cela t'a fait une belle fortune.

Le parc, ou la maison du roi, est, une espèce de petite ville à part. On y construit les galères dans de grands bassins secs qui donnent dans la mer; quand une galère est finie, on ouvre les portes du bassin, et, en rompant un batardeau, l'eau de la mer entre et les emmène. Les bois se travaillent dans less cours par les forçats, qui sont là, comme par toute la ville, en liberté, à cela près qu'ils sont enchaînés trois à trois, deux chrétiens et un Turc. Ce dernier, étant dans l'impossibilité de se sauver pour être trop reconnaissable et ne savoir pas la langue, empêche les autres de s'échapper. Tout ce parc est composé de salles immenses; celle où l'on file les câbles est percée de cent six arcades dans sa longueur. La plus belle est celle des armes, où il y a de quoi armer quinze mille hommes; mais ce qui s'y fait le plus remarquer est la façon agréable dont les armes sont rangées en trophées, flammes, pyramides, soleils, faisceaux.

Chaque galère a sa salle, qui contient tous ses agrès numérotés par le nom de la galère. Les autres salles sont des greniers, et surtout des manufactures de laine et de coton. Huit cents rouets, qui tournent tous à la fois dans une galère, font à mon gré un coup d'œil fort plaisant. Ce sont les forçats qui travaillent seuls à ces manufactures. Ceux-là sont les plus heureux; car, outre l'argent qu'ils gagnent journellement, selon leur habileté, ils ne vont jamais à la galère ni en mer, et chaque année on donne la liberté à six des plus sages d'entre eux. Je remarquai dans une des salles une roue fort ingénieusement inventée, avec laquelle on dévide plusieurs centaines de bobines à la fois.

L'intendant de la marine a sa maison dans le parc, jolie, bien ornée, avec un fort beau jardin. Il nous donna la felouque du roi, pour nous mener le long du port au fort Saint-Nicolas, d'où l'on découvre en perspective toute la mer, les côtes et le coup d'œil charmant du port, tout rempli de vaisseaux dans sa longueur. Ce fort et celui de Saint-Jean ferment l'entrée du port, qui est étroite et peu profonde, l'intention des Marseillais n'étant pas qu'il y entre de gros vaisseaux. Il y a un troisième fort situé sur une hauteur, c'est celui de Notre-Dame de la Garde; mais le premier est le meilleur des trois.

Un curieux, dans ses voyages, ne s'attache pas aux seules productions de l'art, comme sont les édifices et les peintures; il recherche aussi soigneusement celles de la nature. Ici, par exemple, je me suis adonné à examiner les poissons de la mer, et j'ai tourné mon examen du côté du goût qu'ils pouvaient avoir. Sardines, melets, rougets, surmulets, loups, dorades, turbots, raies bouclées ou autres, sipillons, toutênes, vives, maquereaux, voilà ce qu'un gentilhomme de ce pays-ci (M. d'Arcussia) exposa hier à ma physique, dans le plus grand repas de poisson que j'aie jamais vu, même chez Bernard. Mon étude fut profonde; et, pour vous dire ma décision, le poisson qui se trouve dans la Méditerranée seule est admirable; mais celui qu'elle a de commun avec l'Océan est fort inférieur à celui de cette mer. Je ne vous parle pas du thon frais, dont la pêche a été si abondante cette année, qu'il reste pour les valets. L'intendant nous donna aussi hier à souper, mais beaucoup moins bien.

I1 n'y a point du tout d'équipages à Marseille, ils seraient inutiles dans toute la vieille ville, qui est interdite à madame de Ganay, même à pied. On s'y sert de seules chaises à porteurs, ou l'on va à pied. Cette dernière allure est moins chaude que l'on ne pense, par le soin qu'on a par toute la Provence de tendre des toiles d'une maison à l'autre en travers de la rue.

En général, je n'ai trouvé ce pays-ci ni aussi chaud ni aussi beau que je m'y attendais. Pour le premier article, il n'y croît ni blé ni bois. On trouve en cette province à chaque pas l'agréable et jamais le nécessaire. Aussi, à vous parler net, la Provence n'est qu'une gueuse parfumée.

Je ne sais pas grand'chose à citer à Marseille, outre ce que je vous ai déjà rapporté. L'abbaye de Saint-Victor, vieux couvent plus ancien que la monarchie, a quelques vieux cloîtres délabrés, une église souterraine, des pavés de marbre tout gâtés, de méchants bas-reliefs, et autres chétives antiquités du bas-empire, qui ne valaient pas la peine que je me donnai pour les voir, si ce n'est cependant un très-beau morceau de sculpture antique nommé le tombeau des Innocents.

À la Majeure, c'est-à-dire la cathédrale, on trouve d'admirables tableaux du Puget 3. Celui du Sauveur m'a paru le meilleur. Près de Saint-Laurent, une inscription en langue orientale, que je ne pus ni lire ni entendre. Il y a aussi des antiquités du temps de la république de Marseille, antérieures à César; mais nous ne pûmes les voir, parce qu'elles se trouvent maintenant renfermées dans des maisons de religieuses.

La salle de la comédie est grande et bien ornée. C'est peine perdue que de l'avoir faite telle, car il n'y va qui que ce soit. Les comédiens se trouveraient bien flattés d'une de nos méchantes représentations. J'y allai cependant, le jour à la mode. La pièce n'était pas assez bonne pour me captiver; je m'accostai d'une petite comédienne fort drôle, dans la loge de laquelle nous fîmes une répétition. Le concert est plus suivi et mérite de l'être, quoique inférieur à ce que l'on en dit. L'orchestre est fort nombreux en voix et instruments. Il n'y a rien là dedans de bien distingué; mais l'ensemble en est bon, surtout les choeurs, qui vont à merveille.

On prend ici du café admirable, mais il est à peu près impossible d'en transporter hors de Marseille; les habitants n'en peuvent presque plus avoir pour eux, la compagnie des Indes faisant, contre la règle, arriver ici son café des îles et le débitant à rien, pour empêcher qu'on achète celui de Moka. Imagineriez-vous bien qu'elle pousse la perfidie jusqu'à envoyer cette affreuse graine dans les échelles du Levant, d'où on l'amène ici comme café de l'Arabie ? (...)


Notes
1. Le comte de Fontette-Sommery, mort chef d'escadre. R. C.
2. Connu sous le nom de la Peste de Milan. R. C.
3. Avant d'être sculpteur célèbre, Pierre Puget s'était fait un nom distingué dans la peinture. Né à Marseille en 1622, il y mourut en 1694. - François Puget, son fils, fut architecte, et assez bon peintre de portraits. R. C.

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