L'éducation et le soin du corps dans la Grèce antique

Johann Winckelmann
Extrait des Réflexions sur l'imitation des artistes grecs en sculpture et en peinture (publication initiale en allemand, 1755).
Chacun sait aussi quel soin prenaient les Grecs pour augmenter la beauté de leurs enfants: le gouvernement proposait des récompenses, pour encourager ces louables attentions; et Quillet n’enseigne pas, à beaucoup près, dans la Callipédie autant de moyens pour y parvenir, qu’on en employait dans la Grèce. Ils avaient tellement perfectionné cet art, qu’ils cherchèrent même à changer en noirs les yeux bleus. Il y avait dans le Péloponèse des prix proposés pour couronner la beauté; ceux qui avaient remporté la victoire dans ce singulier combat, avaient pour récompense une armure complète, qu’on suspendait ensuite en leur honneur au temple de Minerve. C’était toujours des juges compétents en cette matière qui adjugeaient le prix. Aristote nous apprend que les Grecs enseignaient le dessin à leurs enfants, pour les mettre en état de juger avec goût les proportions qui constituent la vraie beauté.

Aujourd’hui même encore les îles de la Grèce sont distinguées par la grâce et la beauté de leurs habitants; les femmes y conservent toujours, particulièrement dans l’île de Scios, malgré le mélange des races étrangères, ces charmes particuliers, du teint et de la figure, qui sont une sorte de preuve de la beauté supérieure de leurs ancêtres, qui se disaient être descendus la lune et même d’une origine plus ancienne que cette planète.

Il y a encore actuellement des nations entières, chez qui la beauté n’est point une prérogative, parce que tous les individus en sont beaux: les voyageurs s’accordent unanimement à donner cet avantage au peuple de la Géorgie; et l’on assure que la même chose a lieu chez les Kabardanski, nation de la Crimée.

Ces maladies cruelles, qui détruisent la régularité des traits, la fraîcheur du teint, les belles proportions du corps, étaient inconnues chez les Grecs; on ne trouve ni dans leurs auteurs, ni dans leurs traditions aucune indication de la petite vérole; et il n’y a aucune description particulière de la figure des Grecs, dont Homère dépeint quelquefois jusqu’aux moindres traits, qui nous donne à connaître que ce peuple ait été en butte à ce fléau. La maladie vénérienne, et le rachitis, qui en est une suite, leur étaient pareillement inconnus.

En un mot, tout ce que l’art peu donner, pour augmenter et conserver la santé, le développement, la beauté, la symétrie et la perfection du corps humain fut mis en usage par les Grecs; et c’est ce qui les a rendus un modèle d’imitation pour ceux qui cherchent la nature dans ses formes les plus gracieuses et les plus nobles.

Cependant si les Grecs avaient adopté les mœurs des Égyptiens, ces prétendus inventeurs des sciences et des arts, qui, par les plus austère lois, gênaient et garrottaient la nature dans plusieurs de ses opérations, ces mêmes modèles de beauté n’auraient pas produit les effets que nous admirons; et la belle nature ne se serait montrée que très imparfaitement à l’œil curieux de l’artiste. Mais chez ce peuple charmant, dont la vie était consacrée aux plaisirs les plus recherchés, et dont les mœurs n’étaient point contraintes par certaines lois de bienséance qui sont d’origine moderne, la nature paraissait sans voile, et déployait la variété infinie de ses attraits.

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